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31 mars 2008

Barricade

 

 

 

 

La célébration dans les seuls media de ce non événement qu’a été Mai 68 (voilà maintenant que l’on désigne d’un nom propre le rien ou le néant) est de l’auto-célébration ou de la célébration du même par le même, c’est-à-dire par les mêmes matamores qui se prennent pour d’anciens poilus de 14-18 et attendent de leurs prétendus faits d’armes médailles, barrettes, décorations, rosettes, louanges, diplômes, récompenses, discours gratifiants, reconnaissance illimitée, etc. Voilà que ressortent des placards poussiéreux les mêmes fantômes : barricade, enragés, émeutes, fêtes, répression, grèves d’étudiants, Sorbonne occupée, etc. Tout ça à en donner la nausée.

Le nom barricade est attesté dès le XVIe siècle dans le sens de "barriques utilisées comme obstacle" (Paré : "il y avait un peu plus avant un gros corps de garde remparé de charrettes et palissades, tonnes et tonneaux, et barricades remplies de terre pour servir de gabions"). C’est un terme de guerre de religion employé par Montluc (il n’est pas le seul homme de guerre qui ait eu alors des prétentions d’écrivain) dans ses Commentaires (1571) pour désigner un "retranchement formé de l’amoncellement de divers objets". D’Aubigné, toujours prêt à passer les vieillards et les enfants au fil de l’épée, comme Montluc, pour prouver la pureté de sa foi, a employé aussi plus de raison et plus que Cohn Bendit le nom barricade : "il franchit la barricade de la ruelle entre les épées qui la défendaient" ; "ils firent 46 barricades fossoyées devant et derrière" ; "la quatrième troupe trouva une fausse barricade sur le fossé de la principale". Voilà qui vous ferait aimer les CRS qui, en mai 1968, tentaient de rendre la rue aux citoyens et à la ville sa liberté en détruisant les barricades nocturnes.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit barricade ainsi : "défense et fortification ou retranchement qu’on fait à la hâte des barriques, des charrettes, poutres ou arbres abattus, pour garder quelque passage". Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1932-35, c’est aussi un terme de fortification : "une espèce de retranchement qu’on fait ordinairement avec des barriques remplies de terre, pour se défendre, se mettre à couvert de l’ennemi" (de la première à la huitième édition). Se mettre à couvert de l’ennemi, retranchement, défense, fortification, tous ces termes attestent la nature de la barricade : c’est un terme de guerre civile. Certes, la barricade est établie comme un moyen de défense, mais le fait qu’elle désigne un ennemi ou des ennemis prouve l’intensité de la paranoïa (mensongère, bien entendu) ou la folie furieuse qui animait les barricadiers pendant les nuits du mois de mai de l’année 1968. Furetière illustre ce mot d’un exemple historique éloquent : "les Barricades de la Ligue, celle de la guerre de la Fronde faites à Paris au mois d’août 1648". S’il y a eu dans l’histoire de France une organisation qui a réuni de fieffés réactionnaires, c’est bien la Ligue lors de la Fronde. Les ligueurs de 68 qui ont érigé des barricades rue Saint-Jacques ont des ancêtres dignes d’eux : non pas le peuple de France et surtout pas les paysans, mais les féodaux qui s’agrippaient à leurs privilèges comme les vautours à leur proie.

 

Bien entendu, dans les dictionnaires actuels, tous les épisodes de guerre civile que ces entassements de biens publics détruits pourraient évoquer sont gommés ou atténués dans les dictionnaires actuels et post-soixante-huitards. Il ne faut pas faire de peine aux crapauds de bénitier en présentant leurs petits chéris comme les fantômes des ligueurs assoiffés de sang de 1648. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la raison d’être guerrière de la barricade est effacée : il n’est plus fait mention de l’objectif "se mettre à couvert de l’ennemi". La barricade est un "retranchement improvisé, constitué d’un amoncellement de divers objets et matériaux (il n’est pas précisé que ces objets sont des biens publics détruits ou des biens privés volés), élevé généralement par des insurgés en travers d’une rue ou d’une route et destiné à former un obstacle". Plus de guerre, plus d’ennemi ; le Mal est envolé, dissipé, évaporé ; il ne reste plus qu’un obstacle. Le parti pris est le même dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "retranchement improvisé avec des objets ou des matériaux divers (poutres, pieux, pavés, voitures, etc.) pour interdire l’accès d’un lieu ou pour se mettre à couvert de l’adversaire dans un combat de rues".

La locution être du même côté de la barricade, au sens "d’appartenir au même camp, au même parti", résume parfaitement cette connivence un peu lâche entre les lexicographes progressistes et les barreurs de rues.

 

 

 

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