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31 mars 2008

Barricade

 

 

 

 

La célébration dans les seuls media de ce non événement qu’a été Mai 68 (voilà maintenant que l’on désigne d’un nom propre le rien ou le néant) est de l’auto-célébration ou de la célébration du même par le même, c’est-à-dire par les mêmes matamores qui se prennent pour d’anciens poilus de 14-18 et attendent de leurs prétendus faits d’armes médailles, barrettes, décorations, rosettes, louanges, diplômes, récompenses, discours gratifiants, reconnaissance illimitée, etc. Voilà que ressortent des placards poussiéreux les mêmes fantômes : barricade, enragés, émeutes, fêtes, répression, grèves d’étudiants, Sorbonne occupée, etc. Tout ça à en donner la nausée.

Le nom barricade est attesté dès le XVIe siècle dans le sens de "barriques utilisées comme obstacle" (Paré : "il y avait un peu plus avant un gros corps de garde remparé de charrettes et palissades, tonnes et tonneaux, et barricades remplies de terre pour servir de gabions"). C’est un terme de guerre de religion employé par Montluc (il n’est pas le seul homme de guerre qui ait eu alors des prétentions d’écrivain) dans ses Commentaires (1571) pour désigner un "retranchement formé de l’amoncellement de divers objets". D’Aubigné, toujours prêt à passer les vieillards et les enfants au fil de l’épée, comme Montluc, pour prouver la pureté de sa foi, a employé aussi plus de raison et plus que Cohn Bendit le nom barricade : "il franchit la barricade de la ruelle entre les épées qui la défendaient" ; "ils firent 46 barricades fossoyées devant et derrière" ; "la quatrième troupe trouva une fausse barricade sur le fossé de la principale". Voilà qui vous ferait aimer les CRS qui, en mai 1968, tentaient de rendre la rue aux citoyens et à la ville sa liberté en détruisant les barricades nocturnes.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit barricade ainsi : "défense et fortification ou retranchement qu’on fait à la hâte des barriques, des charrettes, poutres ou arbres abattus, pour garder quelque passage". Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1932-35, c’est aussi un terme de fortification : "une espèce de retranchement qu’on fait ordinairement avec des barriques remplies de terre, pour se défendre, se mettre à couvert de l’ennemi" (de la première à la huitième édition). Se mettre à couvert de l’ennemi, retranchement, défense, fortification, tous ces termes attestent la nature de la barricade : c’est un terme de guerre civile. Certes, la barricade est établie comme un moyen de défense, mais le fait qu’elle désigne un ennemi ou des ennemis prouve l’intensité de la paranoïa (mensongère, bien entendu) ou la folie furieuse qui animait les barricadiers pendant les nuits du mois de mai de l’année 1968. Furetière illustre ce mot d’un exemple historique éloquent : "les Barricades de la Ligue, celle de la guerre de la Fronde faites à Paris au mois d’août 1648". S’il y a eu dans l’histoire de France une organisation qui a réuni de fieffés réactionnaires, c’est bien la Ligue lors de la Fronde. Les ligueurs de 68 qui ont érigé des barricades rue Saint-Jacques ont des ancêtres dignes d’eux : non pas le peuple de France et surtout pas les paysans, mais les féodaux qui s’agrippaient à leurs privilèges comme les vautours à leur proie.

 

Bien entendu, dans les dictionnaires actuels, tous les épisodes de guerre civile que ces entassements de biens publics détruits pourraient évoquer sont gommés ou atténués dans les dictionnaires actuels et post-soixante-huitards. Il ne faut pas faire de peine aux crapauds de bénitier en présentant leurs petits chéris comme les fantômes des ligueurs assoiffés de sang de 1648. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la raison d’être guerrière de la barricade est effacée : il n’est plus fait mention de l’objectif "se mettre à couvert de l’ennemi". La barricade est un "retranchement improvisé, constitué d’un amoncellement de divers objets et matériaux (il n’est pas précisé que ces objets sont des biens publics détruits ou des biens privés volés), élevé généralement par des insurgés en travers d’une rue ou d’une route et destiné à former un obstacle". Plus de guerre, plus d’ennemi ; le Mal est envolé, dissipé, évaporé ; il ne reste plus qu’un obstacle. Le parti pris est le même dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "retranchement improvisé avec des objets ou des matériaux divers (poutres, pieux, pavés, voitures, etc.) pour interdire l’accès d’un lieu ou pour se mettre à couvert de l’adversaire dans un combat de rues".

La locution être du même côté de la barricade, au sens "d’appartenir au même camp, au même parti", résume parfaitement cette connivence un peu lâche entre les lexicographes progressistes et les barreurs de rues.

 

 

 

30 mars 2008

Dérive

 

 

 

 

Le nom dérive (déverbal du verbe dériver) est défini dans tous les dictionnaires comme un terme de marine (Dictionnaire de l’Académie française, de la deuxième (1718) à la neuvième édition en cours de publication), un terme de mer (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ou comme relevant du domaine de l’aéronautique et de la marine (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est le "sillage que fait un vaisseau que les vents et les courants détournent de la route qu’il tient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1832-35), "la quantité dont un navire, poussé par le courant ou l’effort du vent, s’éloigne de la route qu’il s’était proposé de suivre" (Littré), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1932-35), "la déviation d’un bateau ou d’un avion par rapport à sa route sous l’action des courants ou des vents" (Trésor de la langue française, 1971-94), "la déviation d’un navire de sa route sous l’effet du vent, des courants" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). En quatre siècles, le sens (en fait, le phénomène réel que le mot désigne) n’a pas changé – seules ont changé les formulations des lexicographes.

Certes, les sujets parlants ont été si fortement impressionnés par le phénomène de dérive qu’ils ont formé avec ce nom de nombreuses locutions : "aller à la dérive, il y a de la dérive", "avoir belle dérive", "la dérive vaut la route", "être en dérive" ; et ils l’ont même employé dans un sens figuré à propos de personnes, sens qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il signifie figurément n’avoir plus la force de se gouverner, être entraîné hors de la bonne direction ; cet homme va à la dérive".

C’est au cours du XXe siècle que le nom a dérivé de la marine vers d’autres domaines, comme le relèvent les auteurs du Trésor de la langue française et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : l’aviation, la pêche (filet de dérive), la glaciologie (dérive des glaces), la géographie (dérive des continents : "théorie prétendant que les continents flottent à la surface d’une masse visqueuse", in Trésor de la langue française, et "théorie de la dérive des continents, théorie selon laquelle les continents, initialement rassemblés en un continent unique, se sont fragmentés et se déplacent les uns par rapport aux autres", Dictionnaire de l’Académie), l’artillerie ou la balistique ("distance exacte dont doit être déplacée la hausse d’un canon pour en corriger la déviation"), les techniques (dérivographe, dérivomètre).

 

Arouet le Jeune n’aurait pas consacré un peu de son temps à étudier dérive, si celui-ci n’avait pas eu un ou deux emplois bien en accord avec la Nouvelle Langue française. Les lexicographes ne relèvent pas d’autre emploi figuré que celui d’aller à la dérive en parlant d’une personne, sauf les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : "être, aller à la dérive, en parlant d’une personne, n’avoir plus la force de se gouverner; cette entreprise est à la dérive, elle n’est plus dirigée de façon cohérente, elle est en train de péricliter". Ils notent donc que la métaphore s’étend aussi à des choses, en particulier à des institutions humaines : les entreprises et même les finances publiques ou le budget de l’Etat ou de quelque autre collectivité locale. Dérive est aussi en usage, en dehors de la locution "être à la dérive", dans les discours politiques ou politiciens ou militants ; dès lors, il se rapporte aux forces du mal : les dérives (d’un gouvernement, d’une majorité, d’un parti, etc.) sont fascistes, nationalistes, populistes, racistes, démagogiques, droitières (bien entendu, le fascisme, le nationalisme, le populisme, le racisme, la démagogie, etc. ne sont pas avérées, et encore moins prouvées : ce sont des imputations), mais jamais "on" (les dominants, nantis, bien pensants) ne parle de dérive quand des partis, organisations, gouvernements, majorités, etc. sombrent dans le gauchisme, le marxisme, le léninisme, l’islam, etc. Avez-vous entendu parler des dérives gauchistes de M. Cohn-Bendit, des dérives trotskistes de M. Jospin, des dérives maoïstes de Mme Lebranchu ou des dérives léninistes de M. Besancenot ? Les habiles répondront peut-être : il n’y a pas de dérive, ils conservent le cap, ils ne dévient pas de la route, ils sont solidement ancrés à leurs amarres gauchistes, trotskistes, maoïstes, léninistes. En tout cas, qu’il y ait ou non dérive, l’ancrage est caché.

 

 

26 mars 2008

Mythologies intellotes 26 : que philosopher, c'est apprendre à mentir

 

 

De tous ceux qui se parent ou que l’on pare du beau nom de philosophe, André Comte-Sponville est le moins détestable. Il écrit bien, il sait parler, il a le sens de la langue française, il rédige avec passion, il écrit de beaux livres, parmi lesquels Petit traité des grandes vertus (1995, P.U.F.). Il est donc instructif d’analyser ses écrits pour avoir une idée de ce qu’est la philosophie aujourd’hui. Dans Présentations de la philosophie (2000, Albin Michel), ouvrage qui couronne la publication d’anthologies réunissant des textes traitant de douze Pensées sur la morale, Pensées sur la politique, etc., André Comte-Sponville s’adresse à un "tu" désignant un lecteur apprenti philosophe pour montrer, dans douze séances de vrais travaux pratiques, comment on peut ou comment on doit, à la manière de Socrate, philosopher. Ce qu’il fait à partir de douze notions, domaines ou concepts, à savoir : la morale, la politique, l’amour, la mort, la connaissance, la liberté, Dieu, l’athéisme, l’art, le temps, l’homme, la sagesse. Bien qu’il soit agrégé et docteur, il se défend d’enseigner la philosophie, ce qui serait ajouter un savoir à la liste des savoirs : il veut apprendre à son lecteur apprenti philosophe à philosopher, ce qui n’est pas la même chose. De tous nos philosophes, c’est celui qui ressemble le moins au maître de philosophie que Monsieur Jourdain rémunère pour apprendre l’orthographe.

Pourtant, ce qui effare le mieux disposé des lecteurs, c’est l’odeur de rance que dégage chacune de ces leçons. Socrate a été inculpé, poursuivi, jugé et condamné à mort, Comte-Sponville ne le sera jamais. Socrate était insolent, Comte-Sponville pense bien. Socrate faisait l’effort de saisir le réel, Comte-Sponville s’évertue à le cacher. Tout est expliqué. Tout est clair et ordonné. Le discours donne de la cohérence à ce livre, mais la cohérence est bornée aux seuls mots. Verbale, elle est aussi illusoire.

Comte-Sponville croit que la morale n’est pas l’obéissance à une loi, qu’elle soit la loi des hommes ou la révélée. L’obéissance ne serait que prudence, comme le prouve le mythe de l’anneau de Gygès, qui rend invisible. Que ferions-nous si personne ne nous voyait ? En profiterions-nous pour voler, tuer, abuser, violenter ? Non, bien sûr : ce ne serait pas moral. Quand nous ne courons pas le risque d’être pris, emprisonnés, condamnés, envoyés aux Enfers, etc., la morale est ce qui oblige à ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait. Elle fait suivre une loi, comme si cette loi était valable pour tous les hommes, à quelques pays, religion, tribu, continent, etc. qu’ils appartiennent. Comte-Sponville résume ce qu’est la morale : "Croyant ou incroyant, tu ne te permets pas tout ; tout, y compris le pire, ce ne serait pas digne de toi !" (page 29). Ce qui est digne de l’homme, ce sont des actions accomplies "sans rien espérer pour cela", comme dit Kant. "La morale est cette exigence universelle, ou en tout cas universalisable, qui t’est confiée personnellement".

Ainsi conçue, la morale forge à celui qui l'adopte une belle âme en toutes circonstances. Tout cela est bien, tout cela est beau, tout cela est parfait. Mais que nous importe ce qui fait agir nos voisins ? L’important n’est pas qu’ils aient une belle âme ou le cœur pur ou de bonnes intentions, mais qu’ils ne nuisent à personne. Qu’ils suivent Dieu, Marx, un maître ou leur bonne conscience tout leur saoul, pourvu qu’ils ne maltraitent pas leurs enfants, qu’ils ne volent pas leurs voisins, qu’ils ne tuent pas leurs semblables. Ce que défend Comte-Sponville en matière de morale est la pose ou la posture qui se résume dans "faire la belle âme". C’est la morale dominante, celle des media, des puissants du jour, des donneurs de leçons à tout bout de champ, des professeurs de vertu, des "humanitaires" intéressés, c’est la morale qui rapporte gros, qui ouvre les micros des radios ou des télés et les colonnes des journaux. Or, elle a beau être assénée dans les collèges, lycées, universités de France, elle a beau être parée aux couleurs de l’arc-en-ciel, elle a beau être mise sur un piédestal ou portée au pinacle, elle a beau être le stigmate de la vertu, elle n’empêche pas les crimes et les délits de prospérer. Au lieu de les endiguer ou de les arrêter, elle leur laisse libre cours : elle ne fait plus barrage à rien. Face à ce désastre, ce que demandent les citoyens ordinaires, qui savent que "la belle âme" est le manteau dont les hypocrites couvrent leurs agissements, ce n’est pas que leurs voisins ou les maîtres de leurs enfants soient de belles âmes, c’est qu’ils ne leur nuisent en rien. La belle morale personnelle et universelle en même temps, valable en tout temps et tout lieu, est un leurre, si elle laisse aux criminels et aux délinquants le champ libre pour accomplir leurs forfaits.

La vertu bariolée aux couleurs métissées de l’arc-en-ciel n’est d’aucun remède pour rétablir les bonnes mœurs, le rappel de la loi encore moins. Le corpus législatif s’accroît chaque année de dix à douze mille pages : ce n’est plus une "table", c’est un Himalaya de mots. Les lois sont des énoncés sur le sens desquels on dispute à l’infini. Les commentaires s’entassent les uns sur les autres. On fait des lois sur tout et pour n’importe quoi : pour interdire aux adolescents de fumer, pour interdire aux femmes enceintes de boire, pour interdire à la police de faire usage de ses armes, etc. Or, la vérité de la morale, c’est-à-dire son efficacité, est autre ou ailleurs. Elle est dans les mœurs. Quand un peuple a des mœurs, il n’a plus besoin de lois. Les mœurs sont la morale de chacun et de tous. Chacun s’y plie. Dans un pays qui a des mœurs, le principe nul n’est censé ignorer la loi a un sens, puisque la loi se limite à traduire les mœurs en mots. L’impératif universel aussi a un sens, puisque la loi en a un. Tant que les mœurs seront méprisées, tant qu’il sera de ton bon, chez les belles âmes, de s’en gausser, tant que tout sera fait pour qu’elles ne régissent plus les comportements, tant qu’elles resteront le propre de quelques innocents, tant qu’elles ne seront pas rétablies en France, il est vain de chercher l’essence de la morale : ce n’est que parader et, en ces temps de misère que sont les nôtres, jouer à la belle âme, en exhibant ses décorations vertuistes, est aussi indécent que de fermer les yeux devant les camps de la mort.

La leçon qui traite de la politique va dans le même sens. Page 37, Compte-Sponville s’adresse à son apprenti philosophe en ces termes : "Vas-tu laisser le champ libre aux racistes, aux fascistes, aux démagogues ? Vas-tu laisser les bureaucrates décider à ta place ? Vas-tu laisser des technocrates ou des carriéristes t’imposer une société qui leur ressemble ?" Les trois questions sont si vagues, elles sont si évidentes, elles sont posées sur un ton si arrogant qu’aucune autre réponse que "non" n'est possible. Seul un salaud fini ou un inconscient total peut tolérer que le champ libre soit laissé aux racistes ou que la France soit gouvernée par des fascistes. Pour Comte-Sponville, la politique, c’est l’extension de sa morale à lui à la vie publique. C’est faire la belle âme par procuration ou d’outre-tombe, non plus dans le champ privé des actions individuelles, mais dans l’Etat. Fascisme, racisme, tyrannie sont combattus à longueur de pages et à en perdre haleine. C’est à la portée de n’importe qui, puisque, chez Comte-Sponville, ces monstres ne sont que des mots. Saint Georges terrassait un dragon, Comte-Sponville se contente d’affronter des mots qui ne sont jamais définis. Nulle part, il n’est précisé qui sont les fascistes et à quoi se reconnaissent les racistes. Il est évident que raciste et fasciste sont les autres noms d'Hitler. Ils désignent l’innommable, ils sont l’immonde ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête. Le fasciste et raciste a beau frétiller de plaisir quand il est agoni d’injures, il n’égorge personne, il ne brûle pas les écoles, il n’appelle pas ses affidés à tuer leurs semblables, il n’incite pas les siens à conquérir l’Arabie saoudite ou à soumettre les musulmans à sa loi. Au moment où Hitler est ressuscité, des fous furieux égorgent, tuent, massacrent pour satisfaire leur Allah, tout en brandissant haut et fort le Livre qui les fait agir, partout dans le monde : au Soudan, en Irak, en Arabie, au Nigéria, en Ossétie, en France même, etc. là où vivent les "infidèles" ou les mécréants, tous ceux dont le mérite, qui n’est pas mince, est de n’avoir jamais nui à qui que ce soit. Les racistes et les fascistes existent bel et bien, en chair et en os. Ils ont un nom, ils ont un visage, ils ont une réalité. Or, Comte-Sponville ne les désigne jamais par leur nom, il les cache, il les protège, il leur "laisse le champ libre", béat et content, il ferme les yeux sur leurs agissements, se contentant de faire tourner le moulin à prières de la belle âme.

En bref, pour un philosophe grand public, les choses sont claires. Philosopher aujourd’hui, c’est se gaver d’ersatz ; c’est étaler son or par temps de grande misère ; c’est s’aveugler sur les nuisances qui infectent le monde ; c’est discuter du sexe des anges quand l’humanité est menacée. Ainsi conçue, la philosophie a remplacé les prières ou les actions de grâce que les croyants disaient jadis pour se préserver du Malin ou pour remercier le Ciel d’avoir survécu à la peste. Comte-Sponville a philosophé dans douze leçons. Pourquoi douze et pas onze, dix, quinze ou vingt ? Le nombre a quelque chose de magique. 12 est le produit de 3 (comme la Trinité) par 4 (comme les Evangiles), l’année compte douze mois, le Christ a été suivi par douze apôtres, les œufs se dénombrent par 12. Comte-Sponville place son "philosopher" sous l’égide de la raison. La pauvre raison a le dos large. 12 est le grigri qui éloigne le mauvais œil ou qui cache non seulement que la philosophie est aveugle, mais qu’elle a pour but d’aveugler ceux qui ont encore l’usage de la vue.

 

 

 

25 mars 2008

Activer

 

 

Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-77), tient le verbe activer pour un néologisme qui a pour sens "donner de l’activité, hâter, pousser", l’employant dans ces deux phrases : "activer les travaux, le vent active le feu" ; mais dans le Supplément (1877), ayant lu chez Oudin une attestation du XVIe siècle ("une parole active (pousse) l’autre"), il corrige sa première affirmation : "cet exemple prouve qu’activer n’est point un néologisme, comme on l’a dit". Il est vrai que les académiciens l’ont enregistré dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798 : "mettre en activité (activer un nouvel établissement, activer le recouvrement d’un impôt) ; donner de l’activité à") et qu’il a disparu de la sixième édition (1832-35), celle dont disposait Littré, ne réapparaissant que dans la huitième (1932-35), dans un sens différent de celui de 1798 : "rendre plus prompt" ("activer le travail, la maturité des fruits").

Voilà donc un verbe attesté au XVe siècle au sens de "pousser (quelqu’un) à (faire quelque chose)" avec un complément indirect ("activer les cœurs à bien faire") et au XVIe siècle, en botanique, au sens de "rendre la croissance d’une plante plus rapide", et qui sort de l’usage aux XVIIe et XVIIIe siècles (il n’est relevé ni par Furetière, ni par Richelet, ni par les académiciens), et qui reparaît soudain au début du XIXe siècle au sens de "mettre en en activité" et dans un contexte social ("ce café n’est arrivé de Moka qu’après avoir activé cinq cent bras que le commerce a fait mouvoir") et dans le sens "d’accélérer".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article consacré à activer s’étend sur trois colonnes. La simple comparaison avec l’article de Littré fait apparaître que ce verbe s’est étendu à d’innombrables réalités. Il est vrai que son sens est en accord avec l’idéologie moderne, dont l’horizon indépassable est bouger, agir, faire changer les choses, les activer, etc. Quand le verbe est suivi d’un complément qui désigne une chose, il a pour sens "en rendre l’activité ou le déroulement plus intense ou plus rapide" (activer la marche, les emménagements, l’appétit, le feu, la flamme, etc.) ; quand cette chose est une couleur ou une odeur, il signifie "en rendre l’éclat ou la sensation plus vifs". Moderne, les sciences l’accaparent : médecine (activer la circulation du sang), physique (activer l’évaporation), œnologie (activer la fermentation du raisin), physique ("rendre radioactif") et même la psychologie ("stimuler l’activité par une animation intense").

Au XXe siècle, le verbe qui s’employait à propos de choses s’emploie aussi à propos d’êtres humains : de la science à l’homme ou l’homme traité comme une chose, voilà un fait qui est "emblématique", diraient les biens pensants, de la modernité, pour signaler simplement que cet emploi s’accorde avec la grande religion, sociale et scientiste, moderne. Ce qui est activé, c’est le remords, le passé, le zèle, la haine, une tendance (selon l’inénarrable Mounier, 1946), l’imagination, les antagonismes, la curiosité, la lutte, un vote, soi-même : "le cuisinier s’active devant ses fourneaux", exemple cité dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française, et "familier, activez le mouvement ! activez-vous ! ou activez !" au sens "d’agissez plus promptement, de pressez-vous".

Dans la langue, l’homme est l’objet de processus qui jadis touchaient la matière, les éléments de la chimie ou les atomes de la physique nucléaire, etc. La science triomphante installe sa modernité au cœur même de la langue, sans doute comme un prodrome d'un phénomène social réel :  la technicisation ou usinage ou formatage du peu qui reste d’humain dans l’homme.

 

24 mars 2008

Formulaire

 

 

 

 

Le nom formulaire, attesté au XIVe siècle, a eu pour seul sens, jusqu’au milieu du XXe siècle, "recueil" ou "livre" de "formules". Le formulaire des notaires est un recueil où les clercs et les notaires trouvent des modèles pour rédiger leurs actes. C’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "livre de formules ; le formulaire des notaires, des arrêts du conseil" et "il se dit aussi de tout ce qui contient quelque formule, quelque formalité à observer" ("formulaire de dévotion, signer le formulaire"). Cette définition et les exemples qui l’illustrent sont repris dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35).

Pour ce qui est du second emploi relatif à la religion (formulaire de dévotion, signer le formulaire), l’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus claire que la hâtive définition des académiciens. Ce terme de "théologie et d’histoire ecclésiastique" désigne "toute formule de foi qu’on propose pour être reçue ou signée" et plus particulièrement, tel un nom propre, le "fameux formulaire dont le clergé de France a ordonné la signature en 1661, et par lequel l’on condamne les cinq propositions dites de Jansénius". D’Alembert, qui a rédigé lui-même l’article, ajoute : "ce formulaire, auquel un petit nombre d’ecclésiastiques refuse encore d’adhérer, est une des principales causes des troubles dont l’église de France est affligée depuis cent ans". Il semble que, lui l’homme de science, tienne ces querelles ou disputes pour peu de chose : "on appelle (très improprement) jansénistes ceux qui refusent de signer que Jansénius ait enseigné ces propositions. Ceux-ci de leur côté qualifient (non moins ridiculement) leurs adversaires de molinistes, quoique le Molinisme n’ait rien de commun avec le formulaire ; et ils appellent athées les hommes sages qui rient de ces vaines contestations". Il s’en moque : "que l’Eglise et l’Etat aient été bouleversés pour savoir si cinq propositions inintelligibles sont dans un livre que personne ne lit ; que des hommes, tels qu’Arnauld, qui auraient pu éclairer le genre humain par leurs écrits, aient consacré leur vie et sacrifié leur repos à ces querelles frivoles ; que l’on ait porté la démence jusqu’à s’imaginer que l’Être suprême ait décidé par des miracles une controverse si digne des temps barbares ; c’est, il faut l’avouer, le comble de l’humiliation pour notre siècle". Alembert est insensible à ces questions, ce qui ne signifie pas qu’il soit sceptique ou détaché. Bien au contraire. Il défend avec autant de rage sa cause que celle dont il se gausse : "favoriser les progrès de l’esprit philosophique, qui en inspirant aux hommes l’indifférence pour ces frivoles disputes, est le plus ferme appui de la paix dans la religion et dans l’état, et le fondement le plus sûr du bonheur des hommes." Le grand esprit philosophique dont témoignent le marxisme, le léninisme, l’hitlérisme, etc. atteste qu’il est préférable que les hommes se disputent sur l’efficacité de la grâce plutôt que sur les moyens d’établir le paradis sur terre. Dans le premier cas, les disputes n’ont tué personne ; dans le second, ce sont des dizaines de millions d’innocents qui ont été sacrifiés sur l’autel de l’esprit philosophique.

 

C’est au XIXe siècle et surtout au XXe siècle que le nom formulaire quitte le nid douillet des notaires, du Conseil et de la dévotion, pour prendre son envol et coloniser le social, la société, le sociétal et l’administratif – cet immense appareil bureaucratique qui a pour fonction de célébrer le culte social, à l’aide de formulaires évidemment. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré note que formulaire s’est étendu à l’embryon de bureaucratie mis en place par la monarchie administrative et désigne un "modèle sur lequel on doit rédiger un tableau, un état, une statistique, etc.". Vauban y donne ce sens dans son mémoire sur la dîme : "se servir pour ces dénombrements simples d’un formulaire en table, à la fin de laquelle on pourrait joindre des remarques courtes et succinctes sur les sujets qui auront rapport à ce dénombrement". Les choses nommées formulaires devenant sans cesse plus nombreuses, la définition s’affine. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35), c’est un "répertoire de formules, dressé soit par l’autorité publique, soit par un particulier en vue de l’usage pratique ; formulaire des notaires, des actes de procédure, pharmaceutique ou nomenclature des médicaments simples et recueil des formules concernant les préparations officinales".

C’est en 1932, dans le Voyage au bout de la nuit de Céline, que formulaire est attesté pour la première fois dans son sens moderne : "imprimé à remplir" - à "renseigner", disent désormais les sciencieux du psy et soc. C’est ce qui assure son succès dans la bureaucratie des Etats providence : "imprimé comportant un certain nombre de questions auxquelles il est demandé de répondre pour satisfaire à certaines formalités administratives" (Trésor de la langue française, 1971-94) ou "imprimé comprenant une série de questions auxquelles l’intéressé (lequel ? le formulaire ?) doit répondre" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication), sens que Mme de Beauvoir, cette pythonisse de la religion sociale moderne, s’empresse d’employer, dès 1954, dans son nullissime roman, Les Mandarins : "Pourrai-je voir cinq minutes M. Tournelle ? de la part d’Henri Perron. Je suis chargé d’un message pour lui. Si vous voulez inscrire votre nom et le motif de la visite, dit la secrétaire en tendant à Henri un formulaire imprimé". Un "formulaire imprimé", voilà ce que cette dame va laisser à la postérité sous le titre Les Mandarins. S’il avait été au féminin (comme il aurait dû l’être, vu les croyances de la dame), ce titre comestible aurait échappé à la rigolade des siècles futurs.

 

 

23 mars 2008

Enrober

 

 

 

Ce verbe est attesté pour la première au début du XIIIe siècle dans un sens qui en paraphrase la formation (il est dérivé du nom robe), à savoir "vêtir d’une robe, de vêtements". Il semble que, longtemps, il soit tombé en désuétude. Il n’a droit à une entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition, la dernière édition publiée, celle de 1932-35 ; encore est-ce dans un sens nouveau, attesté en 1858 et défini ainsi : "envelopper des médicaments, de la viande, etc. d’une couche isolante pour en masquer la saveur ou les préserver de l’air". Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), publié un demi-siècle plus tôt, Littré s’était contenté de définir enrober comme un "terme de douane " ("revêtir d’un entourage destiné à empêcher la visite des objets ainsi enrobés"), l’illustrant d’un extrait d’un manuel de droit fiscal : "pour jouir de la franchise des droits de douane, certaines substances doivent être contenues dans des fûts enrobés". Dans le Supplément de 1877, Littré, cependant, avait noté l’extension de ce terme de douane aux processus de fabrication en usage dans l’industrie alimentaire : "café enrobé, café brûlé avec du sucre, qui le renfle et le rend luisant, le caramélise, en un mot".

Les deux grands dictionnaires modernes, le Trésor de la langue française (1971-94) et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) ressuscitent en quelque sorte l’emploi ancien d’enrober, dont ils font précéder ou suivre la définition de la mention vieilli et rare : "envelopper d’une robe ou d’un vêtement semblable" (Trésor de la langue française) et "envelopper d’une robe" (Académie), les auteurs du Trésor de la langue française ayant même trouvé dans leur documentation un exemple de 1933 qui illustre cet emploi : "Mlle Bourgat (danseuse) accomplit la souple et pensive promenade de la Sarabande "assistée" de deux bambini enrobés de velours".

Cet ancien terme de douane est devenu courant dans l’art de la cuisine (enrober caramel les pommes cuites), dans l’industrie alimentaire ("entourer d’une matière protectrice, gaine, papier d’argent, etc. des produits alimentaires pour les conserver"), dans l’industrie pharmaceutique ("entourer d’une feuille d’or, d’argent, de gomme, de kératine, une pilule pour la protéger de l’action de la lumière, du suc gastrique, etc."), dans l’industrie du tabac (enrober un cigare, c’est le "revêtir les débris de feuilles serrées, qui forment le corps du cigare, de la robe, feuille enroulée régulièrement tout autour").

Pourtant, l’emploi moderne le plus éloquent d’enrober (enrober un produit pour s’épargner des droits de douane) est celui qui s’observe à propos des discours. Il est, écrivent les auteurs de dictionnaires, "figuré". C’est donc, par métaphore, que la resquille, la tromperie ou le système D s’est étendu de la fiscalité aux mots. "Au figuré" (Trésor de la langue française, 1971-94), enrober, c’est "entourer ce qui est exprimé de quelque chose qui l’atténue " ("dans la plupart des feuilles d’information, les dépêches officielles étaient enrobées de commentaires verbeux et contradictoires", Martin du Gard, Les Thibault, L’Été 1914, 1936) et c’est aussi "déguiser, masquer une pensée, des intentions…" ("j’ai plaidé ma cause, sans rien dire d’essentiel, naturellement, et même en enrobant toutes mes vraies raisons, car, ce qu’il y a de paradoxal, dans mon cas, c’est qu’il me faut mentir, et chaque jour davantage", Duhamel, 1927).

Les académiciens se contentent de noter l’emploi d’enrober ses propos, au sens "d’user de précautions oratoires pour en atténuer la portée", sans prendre conscience que ce verbe, apparemment anodin, désigne les faits les plus significatifs des discours modernes, de la parole publique d’aujourd’hui, de la nouvelle langue française et qui consistent à masquer, à déguiser, à cacher pour tromper et abuser ceux à qui on s’adresse. Que ce sens d’enrober soit apparu au XXe siècle, siècle des ténèbres pendant lequel des milliards d’hommes ont été abusés ou se sont abusés volontairement, s’inscrit naturellement dans le cours des choses. La langue est le miroir fidèle du monde. Ainsi va le monde, disait Voltaire ; à quoi il convient d’ajouter pour rendre cette maxime juste : ainsi va la langue. Encore faut-il la disséquer froidement en grattant la gangue dans laquelle elle est enveloppée pour voir et lire ce qui se réfléchit dans le miroir qu’elle nous tend.

 

 

21 mars 2008

Régularisation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne, attesté en 1819 et enregistré dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, bien que le verbe régulariser dont il dérive y soit antérieur de près d’un siècle (première attestation en 1723 : "rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires", et enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1798). En 1832-35, régularisation est défini comme un "terme de comptabilité" : c’est "l’action de régulariser" (exemple : "une dépense". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "action de régulariser ; effet de cette action" (exemple : "la régularisation d’un compte"). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens répètent la définition vieille d’un siècle, mais ils renoncent à "terme de comptabilité". De fait, les exemples qui l’illustrent débordent de la comptabilité ("la régularisation d’une dépense") et s’étendent au droit et à l'administration : "la régularisation d’un acte, d’une succession". Il est même fait état de l’emploi familier de ce mot : "c’est une régularisation se dit du mariage de gens qui ont d’abord vécu en union libre".

A l’instar de nombreux autres mots de la NLF, régularisation s’est étendu au XXe siècle, le grand siècle de la religion sociale, hors du droit et de la comptabilité. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est en usage en économie (régularisation du cours d’une action, de la production, des échanges), dans les travaux publics (régularisation d’un cours d’eau ; réservoir de régularisation), et de plus en plus souvent dans les affaires sociales (la régularisation par le mariage d’une relation amoureuse). Dès le XIXe siècle, Auguste Comte, l’auteur du Catéchisme positiviste, a annoncé, en grand prophète de la nouvelle religion, cette mutation : "dans l’ordre positif, l’organisation sociale (...) n’est pas autre chose que la régularisation de la division du travail" (1826, Opuscules de philosophie sociale).

 

Il est un emploi qui n’apparaît pas dans le Trésor de la langue française, dont le volume 14, avec l’entrée régularisation, a été publié en 1990 et qui, pourtant, est devenu fort commun dans la France nouvelle, multiculturelle et pluriethnique, qui n’est plus que le précipité du monde : c’est l’obtention de documents administratifs par les clandestins, les immigrés en situation irrégulière, les faux réfugiés, les malades désireux de se faire soigner gratuitement, etc. (ces documents dûment tamponnés les autorisant à rester dans un pays, dont ils n’ont que faire) - bref par tous ceux qui, pour de bonnes (selon eux) ou de mauvaises (objectivement) raisons, ont violé sans scrupule ni retenue les lois que le peuple français souverain s’est données. De fait, la régularisation consiste à ne pas leur appliquer la loi (les règles oubliées créent une caste de privilégiés) ou à faire avaliser par un Etat déjà soumis (entre 1940 et 1944, on disait un Etat collabo) une épreuve de force imposée par des groupes ethniques sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit, dominateurs et arrogants. Avant 1990, la régularisation des clandestins était courante, mais les lexicographes jugeaient que le phénomène n’était pas assez massif pour être noté dans un thesaurus de la langue française. Aujourd’hui, il a pris une telle ampleur que le nom régularisation ne désigne rien d’autre que lui. Il faudra attendre une nouvelle édition de ce Trésor pour qu’il y figure sans doute, à moins que le mot, dans un demi siècle, ne s’applique désormais aux Français réduits au statut de clandestins dans leur propre pays et à qui serait octroyée à titre exceptionnel par les nouvelles autorités, tolérantes évidemment, l’autorisation d’y demeurer : leur régularisation en somme.

 

20 mars 2008

Ambiance

 

 

 

 

Voilà un néologisme fin de siècle : il a été formé en 1885 par l’écrivain Villiers de l’Isle-Adam qui y a donné le sens "d’environnement, d’atmosphère qui enveloppe une personne ou une chose" ("un homme qui avait le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance"). Le succès est éclatant : deux colonnes et demie grand format dans le Trésor de la langue française, 1971-94, c’est beaucoup en moins d’un siècle pour un mot parti de rien et sans histoire. Ce qui explique ce succès, c’est l’origine scientifique de l’adjectif ambiant, dont il dérive. Ambiant, en effet, est un "terme de physique" qui a pour sens "qui entoure, qui enveloppe" et qui est en usage dans les syntagmes "un fluide ambiant, l’air ambiant".

Bien que ce soit un néologisme, il est enregistré assez rapidement dans le Dictionnaire de l’Académie française – dans la première édition publiée après qu’il a été formé (huitième édition, 1932-35). Il est vrai que c’est un néologisme d’écrivain et que les académiciens sont plus indulgents pour ces néologismes-là que pour ceux que fabriquent à longueur de colonnes les journalistes ou les sciencieux du social. La définition est expédiée en un court syntagme : "milieu matériel, intellectuel ou moral" et elle est illustrée d’un exemple gnomique qui semble émaner de l’Opinion : "telle ou telle ambiance peut améliorer ou déformer un caractère". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois et les acceptions prolifèrent, les exemples aussi. C’est un terme de psychologue : "qualité du milieu (matériel, intellectuel, moral) qui environne et conditionne la vie quotidienne d’une personne, d’une collectivité". L’ambiance peut être familiale, sociale, de Paris, de La Sorbonne, de la salle. Mounier invente "l’ambiance corporelle : corps et âme ; allons-nous arrêter la sphère de nos milieux à la surface de notre corps ? La continuité entre nos grands appareils organiques et les milieux correspondants, mise en évidence par la médecine moderne, rend bien difficile la distinction absolue d’un "intérieur" et d’un "extérieur" organiques" (Traité du caractère, 1946). Arouet le Jeune, que la Bêtise moderne amuse, ne résiste pas au plaisir de citer ceci : "la psychanalyse a peu à peu délaissé la doctrine du traumatisme initial en faveur de l’ambiance traumatisante" (Qu’est-ce que la psychanalyse ?, 1950). A lire cette faveur faite à "l’ambiance traumatisante", on peut répondre, à la question posée dans le titre de cet ouvrage : la psychanalyse n’est pas grand chose ou il n’y a pas en elle de quoi fouetter un chat. Les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont très confits en modernité (ce qu’ils nomment faire de la science), ajoutent que, entendu dans ce sens, ambiance a de nombreux synonymes : atmosphère, climat, décor, entourage, environnement, milieu. Mais dans le décor d’un film, l’entourage du Président, le milieu du cercle, etc. va-t-on remplacer ces " synonymes " par ambiance ? L’ambiance du cercle ?

La psychologie est moderne quand elle est du travail ; elle abuse donc d’ambiance, comme dans ces extraits : "l’homme vit dans certaines conditions d’ambiance et son adaptation aux variations du milieu externe est limitée. L’environnement de travail doit donc avoir des caractéristiques relativement fixes (...). Les éléments de ce milieu sont multiples, et parmi les plus importants citons : l’éclairage, le bruit, les vibrations et la température" (Adaptation de la machine à l’homme, 1962). Ces psychologues-là, qui expliquent tout, distinguent des facteurs d’ambiance : "facteurs, autres que ceux imputables au travailleur lui-même ou à ses conditions de vie en dehors de l’entreprise (...), qui influent sur l’état physiologique et psychique de l’homme au travail, provoquant sa fatigue et modifient son rendement". Comme s’il ne suffisait pas de faire d’ambiance un terme de psychologie, les psychologues ont inventé l’ambiance psychologique pour désigner "le climat affectif qui règne dans un groupe humain (famille, équipe de travail) et influence fortement le comportement des membres du groupe" (Psychologie, 1969).

L’ambiance ne serait pas moderne si elle n’était pas aussi sociale. Comme l’écrit l’inénarrable Birou en 1966, "l’ambiance sociale définit les caractéristiques dominantes du milieu social, en tant qu’elles sont fixées par les cadres habituels de l’existence". Lire une phrase pareille à haute voix sur une scène de théâtre, c’est déclencher à coup sûr des vagues de rires. C’est sans doute ces emplois grotesques qui ont donné à ambiance, "par extension et familièrement" (précisent les graves auteurs du Trésor de la langue française), le sens "d’entrain, de gaieté". Lire Birou, Mounier, Qu’est-ce que la psychologie ?, ça met de l’ambiance, comme dans cet extrait de Mme de Beauvoir, qui fait siens tous les tics de langage modernes : "nous sommes montés dans l’auto et je les ai emmenés au bord du lac. Philipp a approuvé. "C’est le plus beau des sky-line d’Amérique, plus beau que celui de New-York". En revanche les burlesques s’avérèrent inférieurs à ceux de Boston, les bars de clochards moins pittoresques que ceux de San Francisco... L’ambiance est excellente, dit Philipp d’un air satisfait" (Les Mandarins, 1954).

Moderne, dérivé d’un terme de physique, ambiance colonise les media, cinéma, radio, télévision (ambiance d’un film, atmosphère de la réalisation ou de la projection, ambiance sonore, éclairage d’ambiance, musique d’ambiance, etc.), ce dont se plaint Cocteau : "ce que les cinéastes appellent, dans l’atroce vocabulaire moderne, l’ambiance, c’est le "mixage", le mélange des voix humaines, des cris d’animaux, du vent dans les feuilles, de la mer et de l’orchestre qui les accompagnent" (Le Foyer des artistes, 1947). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, confits en dévotion psychosociale et technicienne, les académiciens n’enregistrent que le sens de "milieu physique, intellectuel ou moral qui entoure un être vivant" qu’ils illustrent de ces exemples "l’ambiance chaude et humide d’une serre ; une ambiance gaie, amicale, morose, hostile ; une ambiance familiale agréable ; travailler dans une bonne ambiance". La seule concession qu’ils font à la technicisation du corps, de l’âme, de l’esprit, des groupes humains, etc. – c’est-à-dire à la grande religion moderne -, c’est cet emploi anodin : "technique, thermostat d’ambiance, dispositif permettant de régler automatiquement la température d’un lieu clos". Qu’ils en soient loués.

 

 

19 mars 2008

Recycler

 

 

 

 

Voilà un mot dont la modernité tient à trois facteurs : la date récente de la première attestation, le domaine dans lequel il est employé pour la première fois, l’extension rapide à d’autres domaines, dont le social.

Dérivé du nom cycle, recycler est attesté en 1959, il y a donc moins d’un demi siècle, au sens très précis et objectivement obscur de "faire passer une nouvelle fois sur la masse mise en œuvre des fluides qui n’ont pas réagi". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), cet emploi, propre au domaine de l’énergie ou à l’industrie, est glosé ainsi : "soumettre (une matière, un produit) à une opération de recyclage, la (ou le) faire repasser dans un circuit ou dans un cycle". On recycle des eaux usées, des eaux industrielles, de l’air climatisé.

En anglais, to recycle, c’est "to treat substances already used for industry, etc so that further use is possible". Cet emploi date de 1926 et il est passé en français, où ce pedigree de haute race a accéléré son usage dans ce sens (Trésor de la langue française) : "En particulier, soumettre au recyclage des déchets naturels ou industriels pour en faire un nouvel usage ; utiliser du matériau de récupération". Recycler est la grande ambition (la seule sans doute) des écologistes : "les Candidats Ecologiques (sic, avec une majuscule à l’initiale, comme Sa Majesté !) s’engagent à (...) entreprendre avec les habitants une recherche permanente de l’écologie de la commune, recycler les déchets et récupérer les matières premières" (Le Sauvage, organe de la Bêtise heureusement disparu, dépendant de cet autre organe de la Bêtise, Le Nouvel Observateur, 1977) ; ou encore : "comme on le dit dans la ferraille, "dans la voiture, c’est comme dans le cochon : tout est bon". Tout ce qui peut être récupéré sur les épaves et les voitures accidentées déclarées irréparables par les assureurs peut être "recyclé" et donc vendu" (Le Monde, 1983).

Le verbe s’emploie aussi à propos des finances et des "liquidités" : recycler, c’est "réinjecter des capitaux dans le circuit économique". Dans les années 1970-80, les gogos pensaient que les milliards de dollars que les pays islamiques ont rackettés aux riches des pays pauvres et aux pauvres des pays riches en vendant du pétrole et du gaz (trouvés dans les profondeurs de la terre, donc à tout le monde a priori) à des prix de gangsters seraient recyclés dans le développement, l’éducation, l’économie, la santé. Que nenni : ils ont été transformés en mosquées, en Corans, en kalachnikovs, en turbans, en tchadors et en prosternations en direction de la Mecque.

 

De la science, où ils sont d’abord employés, les mots recycler et recyclage (attesté en 1960) s’étendent au social dans un premier temps ; puis, des choses, ils s’appliquent à des êtres humains. La grande boucle de la modernité se clôt sur la réification des personnes. Dans le Trésor de la langue française, recycler est relevé comme un terme qui est propre au domaine de l’orientation scolaire et de la pédagogie : "faire changer un élève, un étudiant d’orientation scolaire, le faire passer dans un cycle d’études mieux adapté". Les enfants subissent un processus industriel qui s’applique d’abord aux déchets, sans que quiconque s’en émeuve. Puis le terme passe à la "formation professionnelle" : recycler quelqu’un, c’est "le soumettre à une formation professionnelle complémentaire ou nouvelle, pour l’adapter aux exigences de l’évolution scientifique et technique ou pour permettre sa reconversion". On recycle des cadres, des enseignants, des ingénieurs, le personnel d’une entreprise : ainsi ils sont soumis à des processus industriels qui tiennent à la fois de l’usinage et de la récupération des déchets. Jamais un mot n’a dit aussi clairement que recycler l’horreur moderne, dont les bien pensants sont pourtant si fiers.

 

 

18 mars 2008

Réhabilitation

 

 

 

 

Attesté en 1401 comme terme de droit ("terme de jurisprudence" selon Littré) au sens "d’action de rétablir dans un état, des droits, des privilèges perdus" (Amyot, XVIe siècle : "et s’il était banni, il lui promettait réhabilitation et restitution de tous ses biens"), réhabilitation est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française ainsi : "rétablissement au premier état" (1694) ; "rétablissement dans le premier état" (1762-1798), et illustré des mêmes exemples : "lettres de réhabilitation" (1694, 1762, 1798) et "réhabilitation de noblesse, de mariage" (1798). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est cité l’exemple des "lettres de réhabilitation de la noblesse" obtenues en "la grande chancellerie" et qui rétablissent une personne ou une famille dans ses droits de noblesse. La Bruyère rejette cette extension : "réhabilitation, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui des lettres de noblesse, autrefois si français et si usité". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) glose à peine plus clairement que les académiciens le sens de ce mot : "(il) exprime l’action de rétablir dans le premier état" ("lettres de réhabilitation, réhabiliter dans sa charge un officier dégradé").

A partir de la fin du XVIIe siècle, la réhabilitation s’étend aux faillis (rétablis dans leurs droits), aux nobles, aux condamnés (L’Encyclopédie : "les lettres de réhabilitation du condamné s’obtiennent en la grande chancellerie pour remettre le condamné en sa bonne renommée et biens non d’ailleurs confisqués") ; enfin, du droit, le mot bascule dans le social et il s’applique à ceux qui ont vu leur réputation écornée ou salie. En 1762, Voltaire l’emploie à propos de Calas : "du moins la mémoire de Calas sera rétablie dans l’esprit du public, et c’est la vraie réhabilitation" ("action de rétablir quelqu’un ou quelque chose dans l’estime, dans la considération d’autrui").

Les académiciens ne notent l’élargissement des emplois qu’à compter de la sixième édition (1832-35), mais dans les seuls exemples cités : "terme de chancellerie et de jurisprudence, la réhabilitation d’un failli, d’un condamné, obtenir un jugement de réhabilitation". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens général ("action de réhabiliter ; rétablissement dans le premier état") de cet extrait de d’Alembert : "le failli qui aura intégralement acquitté.... toutes les sommes par lui dues, pourra obtenir sa réhabilitation". Il faut attendre la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit explicitement défini le sens social et courant de ce "terme de chancellerie et de jurisprudence" : "il s’emploie par extension dans le langage courant et signifie rétablissement dans l’estime publique ; l’action qu’il vient de faire est sa meilleure réhabilitation."

Comme l’atteste l’article, relativement long (une colonne grand format, huit acceptions ou emplois), qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94), réhabilitation, tout en continuant à être employé dans le droit, pénal ou commercial, triomphe dans le social. "Par extension, écrivent les auteurs de ce dictionnaire, c’est le fait de rétablir (quelqu’un, quelque chose) dans l’estime, dans la considération perdue ; le fait (pour quelqu’un, quelque chose) de retrouver cette estime, cette considération". George Sand, en 1839, qualifie la réhabilitation d’une femme de sociale (ce qui serait aujourd’hui un pléonasme), anticipant de plus d’un siècle le destin moderne de ce mot. Quand le nom est suivi d’un mot de choses, c’est, dans le Trésor de la langue française, "le travail manuel" qui est réhabilité. Quand il est en usage en médecine, le mot a aussi un sens social : "restauration d’un malade ou d’un handicapé à un mode de vie et d’activité le plus proche possible de la normale". A réhabilitation physique (1974), les médecins préfèrent pourtant rééducation, réadaptation, reclassement "qui sont plus précis" (on se demande en quoi).

La réhabilitation a aussi son arc de triomphe érigé en 1966 : "action de remettre en état, de rénover un quartier, un immeuble" (in Le Monde). Ce sens ayant été adoubé dans l’organe de la Bêtise moderne, il prolifère. Il est vrai qu’il est emprunté à l’anglais rehabilitation "action de remettre en état, de rénover une chose, puis un immeuble, etc.", dérivé du verbe to rehabilitate, "to restore old buildings to a good condition". Avec pour parrains la langue anglaise et le journal Le Monde, ce sens socialo-urbanistique est très vite reçu chez les bien pensants. Le couronnement du transfert à la société de ce terme de droit, c’est "l’opération consistant dans le nettoyage et la remise en état d’un quartier ou d’un immeuble ancien", comme le chante l’autre organe (ou sous-organe) de la Bêtise moderne qu’est Le Nouvel Observateur : "réhabiliter un immeuble ancien consiste à le restaurer de façon sommaire, en y installant notamment un équipement sanitaire correspondant aux normes minimales d’habitabilité. La réhabilitation touche généralement le tissu urbain banal, la restauration étant plutôt réservée à la sauvegarde et à la mise en valeur d’ensembles ayant une réelle qualité architecturale" (1976).

 

 

 

 

17 mars 2008

Récupérer

 

 

 

Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (1972, 3 volumes, Trévise), Paul Dupré écrit, à propos du verbe récupérer : "d’une façon générale, on tend à abuser de récupérer, soit à la place de retrouver ou de reprendre (récupérer des forces), soit à la place de ramasser, emporter, acquérir, conquérir".

Emprunté du latin recuperare au sens de "reprendre, rentrer en possession de" (le verbe recouvrer continue ce verbe latin), attesté en 1495, il est enregistré comme verbe pronominal, se récupérer, et défini en 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition) ainsi : "se récupérer, se récompenser des pertes qu’on a faites". Les académiciens ajoutent qu’il "n’a guère d’usage qu’en cette phrase : se récupérer de ses pertes" ("on dit aussi absolument se récupérer"). La définition de la quatrième et de la cinquième éditions (1762, 1798) est identique à celle de 1694, les académiciens se contentant de noter que, employé sans le complément de ses pertes, "se récupérer est du style familier". Dans la sixième édition (1832-35) est relevé pour la première fois l’emploi du verbe dans la construction transitive : récupérer quelque chose, au sens de "recouvrer", qu’illustre cet exemple : "je n’ai jamais pu récupérer mes déboursés dans cette affaire". Les académiciens ne jugent plus familier l’emploi du verbe se récupérer sans complément "il avait fait quelques pertes, mais il parvint à se récupérer". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), relève les trois emplois : transitif (au sens de "recouvrer" : "il ne peut récupérer ses avances"), pronominal ("se dédommager : se récupérer de ses pertes") et pronominal sans complément indirect ("absolument, il parvint à se récupérer"). Quelle que soit la construction, le contexte sémantique est celui des pertes d’argent, des avances consenties, des débours engagés.

Tout change dans la langue moderne. L’article qui est consacré à récupérer dans le Trésor de la langue française (1971-94) est quatre ou cinq fois plus long que celui de Littré, rédigé un siècle plus tôt (Dictionnaire de la langue française). Le verbe, comme de très nombreux autres mots de la NLF, sort du domaine financier pour désigner des phénomènes sociaux. Quand le complément direct est le nom d’une chose de peu de valeur, récupérer signifie "recueillir, ramasser, collecter", "pour en tirer parti" ou "pour en tirer un profit". On récupère de la ferraille, des chiffons, des vieux papiers, du verre perdu, des vêtements usagés, du matériel, à peu près tout. Quand le complément est le nom d’une source d’énergie, récupérer (de la chaleur, de l’énergie, du pétrole, etc.), c’est "recueillir" cette source d’énergie "pour la réutiliser", comme si la hantise des modernes, qui jettent tout ce dont ils héritent, était de ne pas détruire les choses qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, et de les réutiliser après usage.  

Le droit est devenu moderne quand il a pris pour objet le travail. Le verbe récupérer est en usage dans ce droit-là. C’est "accomplir des heures, des jours de travail en remplacement des heures, des jours pendant lesquels, pour diverses raisons, on n’a pas travaillé" ou, familièrement, c’est "rattraper". La modernité est hygiéniste. Elle a la santé pour horizon indépassable – parfois elle n’en a pas d’autre. Récupérer, verbe dont le sens fleure bon la modernité, y est en usage au sens de "reprendre des forces, retrouver ses forces après un gros effort ou une maladie" ou de "recouvrer" (ses forces).

L’extension est si forte que le procès de récupérer affecte aussi les personnes. Aucun scrupule ne retient les modernes : ils traitent les personnes comme si elles étaient des choses. Récupérer une personne, familièrement, c’est "aller la chercher" à la gare ou à la sortie de l’école ou, si cette personne est handicapée, c’est la "réinsérer dans la vie professionnelle ou sociale". La hantise des modernes, ce sont les irrécupérables. Mais l’emploi le plus éloquent est celui de l’idéologie ou de la politique : "détourner à son profit les idées d’une personne (notamment en politique), un mouvement d’opinion ou une action collective ; neutraliser un individu ou un groupe ayant des objectifs opposés ou différents et parfois contestataires, en les amenant à servir ses propres desseins". On recueille, on ramasse, on collecte quelqu’un ou un groupe ou des idées, "pour en tirer parti" ou pour son profit personnel. Les exemples qui illustrent ce sens dans le Trésor de la langue française sont tous extraits de la littérature progressiste, celle des purs et durs  : "syndicat qui récupère un mouvement" ; "mouvement qui récupère un syndicat" ; "je ne sais pas exactement où serait Jaurès aujourd’hui ; je ne vais pas essayer de le récupérer. De nos jours, il ne parlerait sans doute plus tout à fait le langage de 1900 ou de 1910" (Le Nouvel Observateur, 1976). Ou encore, ce monument de la Bêtise béate : "on se sentait "récupéré" dès que des adultes ou des politiciens reprenaient un seul mot de la Sorbonne" (Jean Daniel, 1973).

 

 

16 mars 2008

Dévisager

 

 

 

Dans les Essais (fin du XVIe siècle), Montaigne écrit : "j’eus la fièvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m’avait tout dévisagé". La fièvre ne l’a pas longuement regardé, mais elle l’a défiguré. Attesté en 1538 et de formation française (il est dérivé du nom visage auquel ont été ajoutés le préfixe dé(s), qui désigne une action négative, et la désinence verbale – er), le verbe dévisager est défini de la même manière dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878 : "défigurer, gâter le visage" (1694), "défigurer, gâter le visage en égratignant" (1762), "défigurer, déchirer le visage" (1798, 1832-35), et ce sens unique est illustré des mêmes exemples, dans lesquels celui ou celle qui défigure est un chat ou une femme : "ce chat est enragé, il vous dévisagera", "quand cette femme-là est en furie, elle dévisagerait un homme". Dans la sixième édition (1832-35), il est noté en outre que ce verbe "s’emploie aussi avec le pronom personnel, surtout comme verbe réciproque" ; auquel cas, dans les exemples, les auteurs et les victimes des coups de griffe sont des femmes : "si on ne les eût retenues, ces deux femmes se seraient dévisagées".

Le premier à relever le sens moderne est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui précise cependant que ce sens n’appartient pas au registre standard : "populairement, dévisager quelqu’un, faire effort pour reconnaître les traits de quelqu’un". L’exemple cité ne laisse pas de doute sur le sens nouveau : "il était à me dévisager, j’étais pourtant bien sûr de ne le pas connaître". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne n’est plus mentionné comme populaire et le sens ancien ou historique de "défigurer le visage" n’est même plus exposé, indice qui atteste sans aucun doute que le changement de sens est devenu effectif dans la langue : "regarder quelqu’un avec une attention curieuse et impertinente" ("avez-vous fini de me dévisager ?" ; "ils restèrent longtemps à se dévisager") et "se dévisager signifie quelquefois chercher à se reconnaître mutuellement" ("ils se dévisagèrent longtemps sans pouvoir se reconnaître").

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont si une vive conscience de l’hétérogénéité des deux sens qu’ils distinguent, à tort de toute évidence, deux homonymes. Dans le premier, jugé vieux, "le préfixe - exprime une idée d’altération" et le verbe a pour sens "défigurer, déchirer le visage" ou "meurtrir le visage, le détériorer". Dans le second, qualifié d’usuel, "le préfixe - exprime une idée d’aboutissement ou d’insistance" : c’est "regarder avec insistance" ("dévisager les passants, longuement, en silence"), sans nuance péjorative (avec curiosité, avec sympathie) ou avec une nuance péjorative (effrontément, avec impertinence). Le verbe s’applique surtout aux personnes, mais aussi aux choses, qui, pourtant, n’ont pas de visage : il signifie alors "regarder attentivement" ("dévisager les rideaux, la campagne, le réveille-matin").

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens restent fidèles aux choix de leurs prédécesseurs : ils ne relèvent pas les sens ou les emplois sortis de l’usage. Pour eux, dévisager n’a qu’un seul sens : c’est "regarder quelqu’un en plein visage avec attention, avec insistance". Les exemples qui l’illustrent sont : "on dévisageait curieusement le nouveau venu, il se sentait dévisagé de manière indiscrète, impertinente, ils se dévisagèrent". L’étonnant est la rapidité (moins d’un demi siècle) avec laquelle le sens ancien de dévisager, sens premier, historique et longtemps le seul, a disparu du Dictionnaire de l’Académie française et a été remplacé par un sens que Littré jugeait populaire. L’usage qui est l’horizon des académiciens est souvent cruel : en sortir, c’est mourir.

 

 

12 mars 2008

Normaliser

 

 

Normaliser, normalisation, normalisateur 

 

 

Voilà des mots modernes, non seulement parce qu’ils sont récents, n’étant enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, mais encore parce qu’ils portent en eux, dans leurs sens et leurs emplois, l’esprit de la modernité : ils en sont le précipité.

Normaliser (dérivé de normal, lequel dérive de norme, emprunté du latin norma, "équerre", "règle" - cf. la note qui y est consacrée) est attesté en 1922 et en 1932 comme terme d’industrie ; normalisation dans la seconde moitié du XIXe siècle comme un terme d’industrie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "cela laisse supposer une existence antérieure du verbe malgré le manque d’attestations". Un demi-siècle après que ces deux mots ont été attestés dans la langue, les articles qui y sont consacrés dans ce dictionnaire occupent presque trois colonnes – cette prolifération d’emplois atteste, s’il en était besoin, la conformité de ces deux mots à la modernité.

 

Le verbe a deux sens principaux. Le premier est en usage dans l’industrie et dans les techniques : c’est "appliquer une norme de manière à abaisser le prix de revient ou à faciliter l’utilisation généralisée" (Trésor de la langue française) ou "adopter des normes de fabrication visant à rationaliser et à uniformiser les productions industrielles ou agricoles ; rendre un produit conforme à ces normes" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les synonymes sont "rationaliser, standardiser, systématiser, unifier". Sont normalisés les méthodes de travail, un produit, les outils, un procédé, la production d’un objet, les diamètres des tubulures d’admission, les cotes des brides de fixation du carburateur, un mode de transport du pétrole, les modèles et les qualités, les formats de papier, les dimensions en centimètres, etc. Dans une société à laquelle est imposée pour horizon obligatoire l’augmentation de la production de biens et de services par la rationalisation des processus, la fréquence d’emploi du verbe normaliser et du nom qui en dérive augmente d’une année sur l’autre et, vu leur succès croissant, les deux mots s’étendent à d’autres réalités que l’industrie et les techniques de production : la société, la politique, les êtres humains, les institutions sociales, l’orthographe, les comportements. Tout doit être normalisé dans une société dont l’idéal est la norme.

De fait, le second sens du verbe est "ramener à la norme, à un état normal, habituel, régulier ce qui avait cessé de l’être ou rendre normal ce qui ne l’était pas encore" (Trésor de la langue française) ou "ramener à une situation normale, au cours habituel des choses, après un désaccord ou un conflit" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition ; exemple : "ces deux États ont normalisé leurs relations"). Alors que les académiciens limitent (ce en quoi ils s’abusent) ce second sens à la seule politique, comme l’attestent la mention politique qui précède la définition et l’exemple qui l’illustre, les auteurs du Trésor de la langue française n’ont pas ce scrupule : tout dans la langue moderne peut être normalisé ; tout est sujet à normes, aussi bien les personnes, un état physique ou mental, des comportements sociaux ("toute rééducation ou réadaptation tend à normaliser l’individu, c’est-à-dire à le ramener aux normes de son groupe de vie", 1963), les états de déséquilibre mental (grâce à des médicaments psychotropes), mais aussi les rapports entre des personnes, des relations (diplomatiques), un pays, une situation politique, sociale ("rétablir, au besoin par la force, l’ordre, le statu quo, après une période d’agitation, de troubles", "faire rentrer dans le rang, mettre au pas"). De ce verbe est dérivé un nom et adjectif au sens éloquent : normalisateur, comme si la modernité, dont les beaux parleurs font tant de cas, se ramenait à la multiplication de normes imposées de tout type, de tout genre, de toute espèce, imposées à tous et à chacun, aux individus et aux groupes ou comme si la modernité n’était qu’un gigantesque usinage et un perpétuel et sans cesse recommencé formatage des personnes, des lieux, des choses, des institutions, des esprits, des pensées, des façons de faire, des paysages, des outils, des comportements, etc. Tout d’équerre et tout à la règle. Il n’est pas de mots plus éloquents que norme et ses dérivés : normal, normaliser, normalisation, normalisateur pour dire ce qu’est le monde réel qui se cache sous des apparences trompeuses.

 

10 mars 2008

Opération

 

 

Le nom latin operatio est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par "travail, ouvrage" et dans le latin d’église, il prend, chez Lactance, auteur du IVe siècle de notre ère, le sens "d'œuvre chrétienne, charité" ; puis, dans la langue chrétienne des Ve et VIe siècles, le sens "d’action, d’actes", "d’effet", "d’opération divine", "d’opération du Saint Esprit". Au Moyen Age, operatio est aussi en usage dans le vocabulaire des alchimistes.

En français, opération a les mêmes sens que le mot latin dont il est emprunté. Attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle, il signifie "activité sacrée" ("opération de Dieu", chez Oresme ; "par l’opération du benoît Saint Esprit") et il entre au XIVe siècle dans le vocabulaire des chirurgiens, puis au XVIe siècle dans celui des mathématiciens et des chimistes. C’est au XVIIIe siècle que le mot s’étend au vocabulaire militaire, puis à celui des financiers. Ainsi, ce terme de métaphysique chrétienne (théologie et philosophie) a été transféré à des domaines de la langue sans rapport avec la source originelle, et cela dès le XVIe siècle, bien avant ces autres mots de la théologie (militant, propagande, création, créateur, animation, etc.) qui ont basculé de la science de Dieu au social ou socioculturel dans le courant du XIXe siècle.

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le premier sens est celui que le mot latin operatio a dans la langue de l’Eglise dès le Ve ou le VIe siècle : "l’action de ce qui opère". Il est illustré des exemples suivants : "nous ne pouvons rien pour notre salut sans l’opération du Saint Esprit ; l’opération de la grâce dans les âmes ; c’est un effet de l’opération de la grâce ; les opérations de la grâce". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le concept religieux est défini ainsi : "opération, en théologie, se dit des actions du verbe et de l’homme dans Jésus-Christ. L’Eglise catholique enseigne qu’il y a deux opérations en Jésus-Christ, l’une divine et l’autre humaine, et non pas une opération théandrique, comme s’exprimaient les monothélites et les monophysites". Dans le Dictionnaire de l’Académie, ce premier sens est suivi du sens philosophique ("les trois opérations de l’entendement ; par la première opération, on entend la simple idée ou conception des choses ; par la seconde, le jugement qu’on en fait ; et par la troisième, la conséquence qu’on en tire" - opérations qui sont nommées par Furetière (1690, ci-dessous) appréhension, discernement, raisonnement) ; et du sens d’opération en chirurgie ("action de la chirurgie sur le corps humain") et en médecine ("effet d’un remède, d’une médecine").

D’un dictionnaire à l’autre ou d’une édition à l’autre du même dictionnaire, le sens métaphysique chrétien, apparu le premier dans l’histoire de la langue, peu à peu passe au second plan ou s’efface. Un peu avant les académiciens, Furetière en 1690, dans son Dictionnaire universel, relève le sens métaphysique d’opération (qu’il présente comme figuré – une sorte de métaphore du sens médical) en dernière position, après l’emploi de ce terme en médecine, en chirurgie et en logique : "il se dit figurément en choses morales", les exemples étant tirés de la théologie : "les opérations de la grâce sur le cœur d’un pécheur endurci tiennent lieu d’un miracle ; la Sainte Vierge a conçu par l’opération du Saint Esprit". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens premier ("action de ce qui opère") est illustré de deux exemples, l’un religieux, l’autre laïque : "les opérations de Dieu" et "les opérations de la nature". De nouveaux emplois sont relevés : opérations d’arithmétique (les quatre opérations), "en termes de guerre" ("les opérations de la campagne prochaine"), opérations de chimie ou chimiques, et "en termes de guerre, de politique, d’administration, de finance, de commerce, etc., desseins qui sont ou qui doivent être mis à exécution". Au XVIIe siècle, l’emploi d’opération dans un sens militaire heurtait les grammairiens : "au XVIIe siècle, écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), opération, en ce sens, passait pour une expression venue des gazettes étrangères et ne devant pas être employée", comme l’exprime l’académicien François de Caillières (1645-1717, diplomate et homme de lettres), auteur de Du bon et du mauvais usage dans les manières de s’exprimer, des façons de parler bourgeoises, et en quoi elles sont différentes de celle de la Cour (1693) : "ceux qui savent notre langue et qui la parlent bien disent dans ce sens-là les entreprises ou les actions de la campagne ; ce n’est pas que le mot opération ne soit français et n’ait plusieurs usages ; mais il s’agit ici de la mauvaise application qu’en font les étrangers, que nous ne devons pas imiter en cela". En anglais, il est vrai, operation a pour sens, surtout quand il est au pluriel, "movements of troops, ships, aircraft, etc in warfare or during manœuvres" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974, troisième édition).

 

De la théologie à la science et à la société ou de Dieu à l’homme seul : cette migration sémantique condense en elle l’histoire profonde, cachée, souterraine d’une partie, non négligeable (les mots en question sont chargés d’un sens fort, lié à des concepts ou à une civilisation) du vocabulaire français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est scientiste et sourdement hostile au christianisme, illustre le sens "action d’une puissance, d’une faculté qui produit un effet" du seul exemple "les opérations de la nature", abandonnant les "opérations de Dieu", dont il fait un emploi particulier et étroit : "en termes de dévotion, l’opération du Saint-Esprit, les opérations de la grâce". Dans les dictionnaires suivants (Trésor de la langue française, 1971-94 ; Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication) certes, l’exemple "les opérations de Dieu" est rétabli, à côté des "opérations de la nature", pour illustrer le premier sens "action d’opérer" ou "action d’une puissance, d’un pouvoir qui produit un effet physique ou moral" (Trésor de la langue française), mais il est en quelque sorte noyé sous les autres sens, scientifiques et sociaux, qui prolifèrent au XXe siècle et tiennent dans trois colonnes grand format du Trésor de la langue française, de sorte qu’il a fallu former de nouveaux adjectifs, opérationnel et opératoire, pour exprimer la variété de sens issus du grand rêve moderne, à savoir rendre efficace l'action continue des hommes (et non de Dieu, bien entendu) sur la matière, la nature, le cours des choses, les autres hommes, l’esprit.

 

 

09 mars 2008

Spécialisation

 

Spécialiser, spécialisation

 

 

Voilà encore deux mots modernes. Le verbe dérivé de l’adjectif spécial et le nom dérivé du verbe ont été enregistrés tardivement dans les dictionnaires : en 1863-77 par Littré (Dictionnaire de la langue française) ; en 1932-35 par les académiciens (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Dans ces deux dictionnaires, la définition de l’un et l’autre mots occupe une ligne et demie. En revanche, un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), les articles qui y sont consacrés se sont allongés : ils tiennent dans une colonne et demie. Cet allongement atteste, s’il en était besoin, la modernité de ces deux mots.

En un siècle, leur sens s’est à la fois étendu à de nombreuses réalités et, d’obscur, il est devenu relativement clair. Littré, qui les enregistre le premier, les définit de façon confuse. Spécialiser, mentionné comme un néologisme, a pour sens "indiquer d’une manière spéciale" et la spécialisation est "l’action de spécialiser". Des exemples auraient pu illustrer ces sens. Littré n’en cite aucun. Pourtant, en 1826, Auguste Comte emploie spécialiser dans le sens "donner à quelqu’un un emploi spécial, déterminé et restreint" ; et en 1843, Balzac donne au verbe pronominal se spécialiser le sens de "se cantonner dans une branche particulière d’études, de recherches" (Les Illusions perdues). C’est le seul sens qui est donné à spécialiser, présenté comme un verbe pronominal, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "se cantonner dans une branche spéciale d’études" et qui est illustré par ces deux exemples : "ce critique d’art s’est spécialisé dans l’étude de la peinture espagnole" et "ce juriste s’est spécialisé dans le droit international". Il en va de même du nom spécialisation : "néologisme, action de spécialiser" (Littré) et "action de se spécialiser" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ces mots au XXe siècle, c’est leur extension à d’innombrables réalités sociales, potentialité latente dans les premiers emplois de spécialiser et de spécialisation chez Comte et Balzac (cf. ci-dessus). Dans le Trésor de la langue française, deux sens sont distingués suivant que le verbe est ou n’est pas pronominal. Quand il est transitif, c’est "rendre quelqu’un ou quelque chose apte à un emploi précis, déterminé, restreint" : on spécialise quelqu’un, la justice, on spécialise les quartiers d’une ville. Pronominal, c’est, quand le sujet du verbe désigne un être humain, "se consacrer à une occupation, à une recherche, à un métier déterminé" et quand il désigne une chose, c’est "être limité à un emploi spécial, restreint" (exemple : "les fonctions politiques, administratives, judiciaires, se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques", Durkheim, 1893). Le nom spécialisation a les deux mêmes sens que le verbe, suivant qu’il se rapporte à des choses ("spécialisation des productions, d’une faculté, du budget, des tarifs") ou un être humain (spécialisation dans une branche, dans une discipline, dans une profession, dans un domaine de recherche, etc.).

Ces deux mots appartiennent à la langue des industriels, des sociologues, des universitaires. Ils disent assez clairement les transformations qu’a subies la France en un peu plus d’un siècle : les processus industriels grâce auxquels sont produits massivement des biens de consommation (entre autres, la spécialisation des tâches, des fonctions, des emplois, etc.) ont été étendus à la société. Jadis, l’honnête homme ne se piquait de rien ; aujourd’hui, s’il veut être qualifié d’honnête, le spécialiste doit ne se piquer que de son domaine exigu. Ce que montrent ces mots, ce n’est pas seulement un transfert des choses aux hommes, c’est la fabrication d’êtres humains (leur production, en quelque sorte) suivant des processus empruntés à l’industrie. Les êtres sont spécialisés ou se sont spécialisés comme s’ils étaient réduits à des postes de travail, des tâches, des choses. Le sinistre destin des OS (les ouvriers dits spécialisés) est celui de tous. La spécialisation résume assez bien l’essence de la modernité.

 

 

08 mars 2008

Récession

 

 

 

En latin, recessio désigne un mouvement : "l’action de s’éloigner" qui se fait par "une marche en arrière". Le nom qui en est emprunté est attesté en 1864 dans un compte rendu de l’Académie des sciences. Le sens y est proche de ce qu’il est en latin : "que la disparition du renne de notre Europe tempérée soit le résultat de l’extinction régionale de cette espèce, ou bien de son refoulement par le développement progressif des sociétés humaines, ou bien encore, si l’on veut, de la récession graduelle et spontanée par suite de changement dans les conditions climatériques". Littré le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme "l’action de se retirer", qu’il illustre de cet extrait de l’Académie des sciences (les rennes se sont retirés de l'Europe tempérée), mais les académiciens ne le relèvent ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

C’est donc un mot savant. En astronomie, c’est "l’éloignement progressif des galaxies les unes des autres" (Trésor de la langue française, 1971-94) ; dans les sciences naturelles et en géologie, c’est la "décroissance du débit d’une source" ou la "rétraction des glaciers se traduisant par une diminution de la surface qu’ils recouvrent" (Trésor de la langue française).

Mais ce qui fait le succès de récession, c’est son emploi dans un nouveau sens par les économistes à l'imitation, dans les années 1950, du jargon des économistes et financiers  anglo-américains, où il a pour sens "slackening of business and industrial activity" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). L’exemple qui illustre ce sens anglais dit éloquemment ce qu’est une récession : "the recession caused a lot of unemployment". Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "ralentissement de l’activité économique d’un pays, caractérisé par une diminution de l’investissement et une augmentation du chômage, mais n’affectant pas nécessairement le mouvement des prix" (Trésor de la langue française).

De bonnes fées se sont penchées sur son berceau : la science, l’économie, l’anglais des Etats-Unis. Avec ces parrains et marraines, les media, la presse, l’université, l’école, les discours branchés, ne pouvaient y offrir rien d’autre qu’un triomphe.

 

07 mars 2008

Sélection

 

 

 

Bien que sélection soit emprunté du latin selectio, "choix, tri", et qu’il soit attesté une fois au début du XVIIe siècle, c’est un mot moderne. Le premier à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; les académiciens l’imitent en 1878 dans la septième édition de leur Dictionnaire. Le sens moderne, comme "terme de zootechnie", écrit Littré, vient du mot anglais selection, terme de culture et d’élevage, dont la biologie et la théorie de l’évolution font grand usage. Pour Darwin, "the natural selection" explique l’évolution des espèces (1857 et en 1859 : On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life). Littré expose les raisons du succès de ce mot : "sélection est entré en français par l’anglais. On l’avait d’abord employé en zootechnie, et le système de Darwin l’a tout à fait répandu".

Littré (Dictionnaire de la langue française) relève les trois sens de sélection, dont les deux derniers entrent dans l’usage au moment où il rédige son dictionnaire  : "action de choisir" ; "terme de zootechnie, choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une variété animale distincte" ; "sélection naturelle, prédominance que la nature accorde à une espèce, à une variété, grâce à une adaptation plus grande de ses caractères à ceux du milieu, au point de vue de la nutrition, de la conservation, de la reproduction, etc. avec disparition des espèces, des variétés qui ne peuvent lutter".

La définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) suit celle de Littré : "action de choisir ou résultat de ce choix" (exemple : "il a fallu exercer une sélection sévère parmi les candidats ; à l’exposition des œuvres de ce peintre, il y a seulement une sélection de ses meilleures toiles") ; "il se dit particulièrement, en termes d’économie rurale, pour désigner le choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une espèce animale" ; "en termes d’histoire naturelle, sélection naturelle, prédominance d’une variété mieux adaptée que les autres au milieu où elle doit vivre et qui les élimine" (la syntaxe du dernier fragment "milieu (…) et qui les élimine" est approximative : il vaut mieux ne pas se demander que représentent "les" et "qui").

 

 

Néologisme sémantique, sens emprunté de l’anglais, terme scientifique, voilà qui a fait le succès de sélection dans la langue du XXe siècle. Trois colonnes y sont consacrées dans le Trésor de la langue française (1971-94). Les mots de la définition sont encore plus modernes – tout idéologiques et sociaux – que le mot défini. "Action de choisir", écrivait Littré ; "processus (opération volontaire et méthodique, phénomène inconscient ou automatique) par lequel, à l’intérieur d’un ensemble donné, certains éléments (personnes ou choses) sont choisis, retenus à l’exclusion des autres, en fonction de caractéristiques déterminées, éventuellement impliquées par une certaine fin", écrivent les lexicographes du Trésor de la langue française. La sélection peut être consciente, raisonnée, rationnelle, méthodique, rigoureuse, sévère, arbitraire, automatique, mécanique, etc. Elle s’applique sur les êtres humains ("sélection professionnelle, sélection du personnel ou, absolument, sélection : opération qui tend à déterminer à partir de critères établis et avec le recours à certaines méthodes, notamment à certaines méthodes psychotechniques, les individus les plus aptes à satisfaire aux exigences d’un emploi, d’un poste"). Dans l’enseignement, c’est la "détermination, à l’intérieur d’un groupe d’élèves ou d’étudiants, des sujets propres à suivre un certain type d’enseignement" ou c’est, selon les sciencieux du social, "l’ensemble du processus qui tend à réserver à certains un type d’enseignement considéré comme celui de l’élite". Elle est dite sociale, quand elle procède à la "répartition des individus à l’intérieur des différentes classes de la société, principalement en fonction de leur milieu d’origine, de leur niveau culturel et professionnel, de leurs ressources financières". Dans le sport, la sélection n’est pas suspecte : c’est le "choix des meilleurs sportifs d’une collectivité en vue d’une compétition intéressant une collectivité plus vaste". Il est vrai que la définition est écrite dans un jargon si obscur que personne ne pourra contester ce que le mot désigne. Elle s’applique aussi aux choses (informatique, linguistique, photographie, radio, télécommunications.

La biologie est le sanctuaire de la sélection, la bonne, la vraie, la jamais suspecte, qu’elle soit artificielle (le "terme de zootechnie" de Littré), conservatrice ("sélection qui tend à assurer le maintien d’une race, d’une espèce, d’une variété donnée"), créatrice ou améliorante. Quand elle est naturelle, c’est alors son sacre. La sélection alors est taboue, intouchable, immune éternellement.

 

04 mars 2008

Panique

 

Panique, paniquer, paniquard

 

 

 

A l’article panique du Trésor de la langue française (1971-94), il est indiqué que cet adjectif serait attesté dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740), ce qui est à la fois exact et inexact : exact, parce que l’entrée panique apparaît pour la première fois dans la troisième édition de 1740 ; inexact, parce que cet adjectif était défini, dans la première édition (1694), à l’entrée terreur, avec ce sens : "on appelle terreur panique une terreur sans sujet et sans fondement". Autrement dit, les académiciens ont défini d’abord l’adjectif avant d’y consacrer une entrée, ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "La Touche avait remarqué que panique n’est point alphabétiquement dans le Dictionnaire de l’Académie mais qu’il se trouve au mot de terreur. On l’a mis sous la lettre P dans la dernière édition."

Attesté dans Gargantua (Rabelais, 1534 : terreur Panice), il est emprunté de l’adjectif grec panikos, "relatif au dieu Pan" ou "de Pan" ; et comme dans Gargantua, il a longtemps qualifié le seul nom terreur : "il n’a d’usage que dans cette phrase (phrase a pour sens "syntagme" ou "groupe") : terreur panique, qui signifie une frayeur subite et sans fondement" (Dictionnaire de l’Académie française, 1740, 1762, 1798, 1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) juge qu’il peut qualifier aussi frayeur : "ne se dit qu’en cette phrase, terreur ou frayeur panique, c’est-à-dire sans sujet, sans cause légitime". Comme ce dictionnaire est universel (id est c’est un dictionnaire de choses et il tient d’une encyclopédie), Furetière explique l’origine de ce qualificatif : "cette façon de parler est fondée sur ce qu’on dit que Pan (…) a été l’un des capitaines de Bacchus, lequel mit en déroute les ennemis par le moyen d’un grand bruit qu’il fit faire à ses soldats qui combattaient dans une vallée, où il avait observé qu’il y avait plusieurs échos, ce qui fit croire qu’ils étaient en bien plus grand nombre, de sorte que les ennemis s’enfuirent sans combattre". L’explication fournie dans L’Encyclopédie (1751-65) est tout autre : "Brennus ayant fait une irruption dans la Grèce à la tête d’une nombreuse armée de Gaulois, la seconde année de la cent vingtième olympiade, s’avança jusqu’à Delphes ; les habitants consternés recoururent à l’oracle ; le dieu leur déclara qu’ils n’avaient rien à craindre, et les assura de sa puissante protection. En effet, continue l’historien (Pausanias), on vit tout à coup des signes évidents de la vengeance du ciel contre les barbares : le terrain qu’occupait leur armée fut agité de violents tremblements de terre ; des tonnerres et des éclairs continuels, non seulement les effrayaient sans cesse et les empêchaient d’entendre les ordres de leurs généraux. La foudre tombait sur leurs têtes, et des exhalaisons enflammées les réduisaient en poudre eux et leurs armes.... Mais la nuit leur fut encore plus funeste, car l’horreur des ténèbres les agita d’une terreur panique et leur fit prendre de fausses alarmes. La crainte s’empara de tous leurs sens, et l’épouvante fut si grande, que se divisant en plusieurs pelotons, ils s’entretuaient les uns les autres, croyant se battre contre des Grecs. Cette erreur qui ne pouvait être qu’un effet de la colère des dieux, dit encore Pausanias, dura jusqu’au jour, et causa à ces barbares une perte de plus de dix mille hommes ; le reste périt en se sauvant."

 

C’est donc dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française que panique est enregistré dans une entrée spécifique. La définition est reproduite telle quelle dans les quatrième, cinquième et sixième éditions (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) abonde dans le sens des académiciens : "adjectif, terreur panique, frayeur subite et sans fondement", précisant qu’il "n’a d’usage qu’avec terreur" et qu’on "ne dit ni crainte, ni frayeur panique, quoique ce soit le même sens : ainsi le veut l’usage". Après avoir indiqué la décision de l’usage, Féraud en note les infractions : "l’Abbé Prévost a dit dans un endroit de l’Histoire des Voyages crainte panique et dans un autre frayeur panique. Rousseau a dit paniques alarmes".

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent pour la première fois que panique s’emploie aussi comme nom : "quelques personnes disent, par ellipse, une panique", ce que confirme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "substantivement, une panique, une terreur soudaine". De nouveaux exemples en illustrent le sens : "la panique se mit parmi les spéculateurs" et "la foule, prise de panique, se dispersa en tous sens" (1932-35). Ce ne sont plus les soldats ou les ennemis qui s’enfuient paniqués, ce sont les boursicoteurs qui sont pris de panique ou c’est la foule qui en est saisie.

De la guerre à la bourse et aux foules en marche ou en transe, voilà des transferts de domaines qui ne sont pas anodins, comme s’ils indiquaient qu’un séisme social s’était produit en France, dont la langue gardait les marques. Dans l’ancienne langue, l’adjectif panique était en rapport avec la mythologique antique. Dans la langue moderne, le nom est propre à la foule, aux frayeurs collectives, aux spéculations. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent un assez long article au nom : "vive terreur, soudaine et irraisonnée, souvent dénuée de fondement qui affecte le plus souvent un groupe ou une foule et provoque de grands désordres". L’emploi "à propos de la Bourse" est illustré par cet extrait de Morand : "la crise de la fin 1929 n’avait pas de causes économiques profondes ; ce ne fut qu’une immense panique collective de Wall Street" (1930).

Le succès de ce mot dans la grande religion sociale et collective moderne est tel qu’il a produit des dérivés : paniquard (adjectif et nom) et paniquer (attesté en 1829, mais ignoré du Dictionnaire de l'Académie française) : "être pris de peur, perdre ses moyens, son sang-froid" et "frapper d’un sentiment diffus d’angoisse, de crainte" (Trésor de la langue française), adjectif et verbe qui ne sont pas enregistrés dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française.

 

 

03 mars 2008

Fruste

 

 

 

Cet adjectif, emprunté de l’italien frusto ("usé", proprement "mis en morceaux"), est enregistré dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIIe et XIXe siècles (de 1718 à 1878) avec un sens qui n’a rien en commun avec le sens actuel : "adjectif, se dit en parlant d’une médaille qui est effacée et dont la légende ne peut être que difficilement déchiffrée" (1762, quatrième édition, un seul exemple : "médaille fruste"). Dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), outre les médailles, l’adjectif "se dit également d’une pierre, d’un débris antique dont le temps a dépoli ou corrodé la surface ; et, en histoire naturelle, d’une coquille dont les pointes et les cannelures sont usées" ("un marbre, une colonne, une coquille frustes").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un "terme d’antiquaire" (id est d’archéologue) qui "se dit d’une médaille ou d’une pierre antique dont on ne peut plus reconnaître les figures et les caractères ; d’une sculpture dont le temps a altéré la forme" (Voltaire : "des médailles frustes et couvertes de rouille, dont la légende est effacée") et pour un terme "d’histoire naturelle" : "coquillages frustes, coquillages dont les stries, les cannelures et les pointes sont usées". Dans ce dictionnaire est relevé un emploi figuré qui détonnerait par son sens dans la langue moderne : un style (ou une poésie) qualifié de fruste n’est pas, comme on pourrait le croire, si l’on se fondait sur le sens actuel, un style (ou une poésie) rudimentaire, mais "un style (ou une poésie) qui porte la marque d’une haute antiquité". Ce style (ou cette poésie) est aussi ancien que les médailles ou les colonnes frustes.

Il semble que ce soit Michelet, ce héraut de la nouvelle religion moderne qui, par contresens, emploie le premier, en 1831, à propos de l’histoire romaine, fruste dans son sens moderne : "qui manque de finesse, mal dégrossi" ("peu à peu s’effaçait le type rude et fruste du génie latin"). Ce sens est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, mais pour être rejeté : "c’est d’une façon tout à fait incorrecte que quelques-uns emploient ce mot dans le sens de "rude, inculte, grossier", qui est un contresens, et disent manières frustes, un homme fruste, ce qui signifie en réalité le contraire de ce qu’on veut dire" : frustes, les manières sont en réalité polies par les ans. Le problème est que ces "quelques-uns", des modernes à n’en pas douter, ont fini par imposer ce sens nouveau. Fruste, qui signifie "usé" et, parce qu’il connote l’antiquité, le passé, la vieillesse, ce que les ans et les siècles ont poli, a pris un sens défavorable, à partir du moment où le progressisme à tout crin a triomphé en France. Dès lors, ce qui est du passé est devenu rude, grossier, inculte ; ce qui est du passé ne sait ni lire, ni écrire ; ce qui est du passé est dépassé ; ce qui est du passé n’a pas de culture, etc. ; donc ce qui est fruste est rustre et ce qui est fruste frustre les modernes dans leur marche triomphale vers le progrès infini.

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre de fruste est exposé, mais relégué dans le domaine étroit de la numismatique et de l’héraldique ; le nouveau sens est "qui présente un relief rugueux, mal poli" ou "au figuré, en parlant d’un style ou d’une production artistique en général, qui n’est pas élaboré" ; et "par extension, en parlant d’une personne ou d’un trait de comportement ou de caractère, qui manque de finesse, qui est mal dégrossi" ("âme, manière, homme frustes"), "balourd, inculte, lourd, lourdaud, sauvage". Alors que le sens moderne est rejeté dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les académiciens finissent par s’en accommoder dans la neuvième édition (en cours de publication ) : "figuré, qui manque d’éducation, de finesse ; rude, inculte, mal dégrossi". La condamnation de naguère se mue en un conseil bénin par lequel le rejet se déplace sur frustre : "à ne pas confondre avec rustre, qui est sans doute à l'origine de ce sens, et a même inspiré la forme fautive frustre". Autre temps, autres mœurs, dit la sagesse des nations ; autre temps, autres mots, dirait un philosophe.

 

 

02 mars 2008

Acolyte

 

 

 

 

Emprunté du latin chrétien acolythus, lui-même emprunté du grec, acolyte est attesté à la fin du XIIe siècle, où il désigne un clerc appartenant à un ordre mineur. C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française de la première à la cinquième édition (de 1694 à 1798) : "clerc dont l’office est de porter les cierges, de préparer le feu, l’encensoir, le vin et l’eau; et de servir à l’autel le prêtre, le diacre et le sous-diacre" (exemple : "faire les fonctions d’acolyte à une grande messe"). Ce sens est exposé dans les sixième, septième, huitième, neuvième éditions publiées de 1832 à aujourd’hui ("religion catholique, qui a reçu de l’évêque le ministère de l’acolytat", neuvième édition, en cours de publication), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "hiérarchie et liturgie catholiques, clerc promu à l’acolytat chargé notamment de servir à l’autel un membre de la hiérarchie placé au-dessus de lui, sous-diacre, diacre, prêtre, etc.").

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, chez le duc de Saint-Simon, le mot est extrait de la religion et de la liturgie et s’acclimate dans la société. Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens définissent le sens actuel : "il se dit familièrement, et en plaisantant, d’une personne qui en accompagne une autre" (Littré : même définition). Dans la huitième édition (1932-35), la même définition est exposée : "il se dit familièrement et avec une nuance de mépris d’une personne qui est à la suite d’une autre" (exemples : "c’est son digne acolyte, où qu'il aille, on le voit toujours avec ses deux acolytes"). Au fil du temps, le mot se prend de plus en plus souvent en mauvaise part. C’est (Trésor de la langue française, 1971-94) (familier et parfois péjoratif) le "compagnon et serviteur habituel d’une personne à laquelle il est subordonné" ou "un aide subalterne" et "par extension, péjoratif, le plus souvent au pluriel, complice", comme dans cet extrait d’Eugène Sue : "la nuit même, sur les quatre heures (...) on signale deux voiles à bâbord (…) et bientôt on les reconnaît pour le brick et la goélette montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes" (1831).

"Le sens religieux, qui représente la moitié des emplois au singulier, ne recouvre plus que le cinquième des emplois au pluriel. L’expression deux acolytes, qui représentait la moitié des exemples au XIXe s., n’en représente plus que le quart au XXe s., où le terme se désacralise alors que l’emploi religieux reste technique", est-il écrit dans une remarque du Trésor de la langue française. La désacralisation, en l’occurrence, s’est faite par le transfert d’acolyte, de la liturgie aux voyous. D’un clerc qui aide à servir la messe aux complices d’un brigand et eux-mêmes malfrats, le basculement est révélateur d’une vague de fond qui bouleverse au XIXe siècle, non pas le catholicisme lui-même, mais l’idée que l’on s’en fait et qui revient, en fin de compte, à criminaliser certains de ses clercs – ce dont la langue garde la trace. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne vont pas aussi loin dans l’abaissement du mot acolyte. Ils s’en tiennent au sens, dont ils précisent qu’il est "souvent péjoratif" : "compagnon, complice, subalterne qu’une personne traîne toujours à sa suite" (exemple : "où qu’il aille, on le voit toujours escorté de ses deux acolytes").

 

 

01 mars 2008

Négociation

 

 

 

 

Emprunté du latin negotiatio, dont le seul sens est "négoce, commerce en grand, entreprise commerciale" (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934), le nom négociation est attesté au XIVe siècle au sens de "commerce". Oresme le définit ainsi : "négociation, gain par marchandise" ; Montaigne, au XVIe siècle, l’emploie aussi dans ce sens : "la plus riche et belle partie du monde bouleversée par la négociation des perles et du poivre" ; de même, au début du XVIIe siècle, Malherbe : "la négociation consiste à vendre et à acheter".

C’est au XVIe siècle, en 1544, que ce mot, désignant le commerce, s’étend à la politique, où il prend le sens "d’activité déployée pour aboutir à un accord concernant des affaires publiques". Cette extension de sens est révélatrice de changements importants dans l’Europe des temps modernes : les différends politiques ne sont plus seulement réglés par la guerre ; ils peuvent l’être, sans doute partiellement ou provisoirement, en suivant les méthodes du commerce. De fait, l’idée répétée partout par les Modernes (faites du commerce, vous ne ferez pas la guerre ; le commerce adoucit les mœurs ; c’est par le commerce qu’on établira la paix perpétuelle ; le commerce désarme les combattants ; etc.), dont aucun examen n’a prouvé la justesse, est vieille de près de cinq siècles. Elle vient de la Renaissance. Condorcet, dans un ouvrage au titre éloquent, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), analyse avec justesse le rôle joué par la négociation qui se substitue à d’autres moyens d’action ou de pression, tels que la guerre, l’usage de la force, les menaces, le chantage, etc. : "dans les petits Etats, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes". Cette remarque est valable même pour les grands Etats et les relations que ces grands Etats ont entre eux. Pourtant, en dépit de ces prédictions confiantes, la négociation n’a pas empêché que les guerres se soient succédé, quasiment sans interruption en Europe et dans le monde, depuis que le commerce a servi d’exemple pour résoudre les conflits. Lanoue, qui a participé aux guerres de religion, écrit dans une lettre : "la première finesse fut la négociation de la paix". On sait que les paix négociées pendant les guerres de religion n’ont jamais duré. A peine la négociation était-elle terminée, les combats reprenaient de plus belle.

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens ancien (il vient du latin) et premier de négociation (à savoir "commerce") n’est pas exposé (est-ce un oubli ? de l’ignorance ?). Seul le second sens, propre à la politique, est relevé : "l’art et l’action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques". Les exemples qui illustrent ce sens sont nombreux : "il entend bien la négociation ; il est habile dans la négociation ; il a été employé dans la négociation de la paix ; il n’a eu nulle part à cette négociation ; sa négociation a été heureuse ; la négociation se faisait en tel endroit ; mettre une chose en négociation". Par métonymie (de l’action de négocier à la chose négociée), le mot désigne "aussi quelquefois l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (exemples : "il a une négociation difficile entre les mains ; une négociation délicate ; on l’a chargé d’une négociation importante"). D’une édition à l’autre, les mêmes définitions sont reprises : "art et action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques" et "affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35).

C’est à partir de la quatrième édition (1762) que le très ancien sens de "commerce", celui qui est emprunté du latin et qui n’a jamais disparu de la langue française du XIVe au XVIIIe siècle, est enfin exposé, mais le mot, entendu dans ce sens, semble, si l’on se fonde sur les exemples cités, spécifique de la seule bourse des valeurs : "on dit, en termes de commerce, la négociation d’un billet, d’une lettre de change, pour signifier le trafic (comprendre : le "commerce") qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change". C’est aussi à partir de cette quatrième édition que négociation ne désigne pas seulement les grandes affaires publiques (la paix, les traités, les accords entre souverains, etc.), mais s’étend aux affaires privées ou "particulières" : "il se dit aussi en parlant des affaires particulières" (exemples : "vous voulez que je le porte à faire telle et telle chose, vous me chargez là d’une négociation difficile ; il est en négociation pour acheter une telle charge").

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple qui illustrait le sens de "commerce" est enrichi de cet autre : négociation désigne aussi "le trafic qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change, les banquiers, les marchands, etc." Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) calque sa définition sur celle des académiciens : "action d’arranger les différends publics et surtout internationaux" ("il se dit aussi en parlant des affaires particulières") ; "l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" ; "terme de commerce : trafic (commerce) qui se fait d’un billet, d’une lettre de change, etc. par les banquiers, les marchands, etc." (exemple : "la négociation du papier"). Ce dernier sens est clairement défini comme spécifique de la Bourse dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de Bourse, il désigne la transmission de la propriété d’une valeur ou d’un effet, soit par l’intermédiaire d’un agent de change ou d’un courtier, soit par contrat direct" ("la négociation d’un billet, d’une lettre de change").

 

Dans la langue moderne, le mot bascule de la politique à la société. La grande affaire de la modernité (ce à quoi elle se reconnaît, sa "signature" en quelque sorte ou son oriflamme) est le social – le social parfois doublé de l’économique : les affaires économiques et sociales, dans lesquelles se dissout la politique. Atteste ce phénomène l’article négociation du Trésor de la langue française (1971-94). Outre le sens ancien "d’action de faire du commerce, du négoce" et, en économie, celui de "discussion d’un contrat pour arriver à sa conclusion" et de "transmission des effets de commerce" ou de "marché passé dans des bourses de commerce ou de valeurs", le sens principal est "démarche(s), série d’entretiens pour parvenir à un accord, pour conclure une affaire du domaine privé ou public ou mettre fin à un différend". Les synonymes sont pourparlers, tractation. Les auteurs de ce dictionnaire ne distinguent plus les emplois de négociation, suivant que ce mot s’applique aux affaires publiques ou aux affaires privées, à la signature d’un traité de paix entre deux puissances ou d’un mariage. L’emploi le plus important est social : c’est la "discussion menée par les représentants de groupes sociaux pour parvenir à un accord sur un point de politique économique et sociale". Le synonyme est le mot très moderne de concertation (cf. la note à ce sujet). Deux extraits illustrent ce sens massif : le premier est de Sartre et se rapporte aux sempiternels communistes, espèce aujourd’hui en voie d’heureuse disparition ("je les connais les gars du parti qui ne sont pas d’accord avec ma politique (...) ; s’ils ont désapprouvé ces négociations, c’est tout simplement qu'ils les jugent inopportunes", Les Mains sales, 1948 : le titre convient parfaitement à l’auteur) ; le second de l’auteur d’un ouvrage sur les syndicats en France : "le gouvernement se donne le droit, non de déterminer le résultat des négociations paritaires, mais de leur fixer une limite" (1963).

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie françaises publiées entre 1762 et 1932-35 (de la quatrième à la huitième), la définition de négociation est déclinée en quatre sens ("action de régler les grandes affaires publiques ; ces affaires elles-mêmes ; action de régler les affaires privées ; commerce des valeurs à la Bourse"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens prennent le parti de rassembler en une seule définition les trois premiers sens : "action de négocier, de débattre les termes d’un accord, les clauses d’un contrat, etc.", ce qui se fait "dans le cadre d’une affaire commerciale ou d’un conflit d’intérêts privés", "entre des parties intéressées au règlement d’un problème politique ou social", "dans le domaine de la diplomatie et des échanges internationaux". Ce seul et même sens est distingué du sens boursier : "action de négocier des valeurs, des effets de commerce" ("négociation au comptant, sur le marché à règlement mensuel"). Autrement dit, le commerce, son exemple, ses façons de faire, ses méthodes, son rythme, etc. ont fini par tout absorber : la politique, les affaires privées de chacun (mariage, achat d’un bien, etc.), l’économie et tout ce qui se rapporte au social : tout est négociable, tout se négocie, tout peut faire l’objet de négociation, même les libertés publiques, même l’art (surtout l’art), même la culture, même l’esprit ou l’âme, même les peuples. Acheter et vendre, voilà ce qui fait l’essence de la Modernité.