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06 avril 2008

Personnalité

 

 

 

 

Emprunté du latin personalitas, le nom personnalité est attesté à la fin du XVe siècle dans la langue du droit et dans celle de la théologie : "caractère personnel d’une action judiciaire", "personne, une des trois formes de Dieu" (1495) et "ce qui constitue la personne en général, la possession de soi-même". Il n'a rien du sens moderne. Au XVIIIe siècle, il signifie aussi "trait piquant, injurieux et personnel lancé contre quelqu’un", sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "il se prend communément en mauvaise part, et signifie alors un trait piquant, injurieux et personnel contre quelqu’un ; il y a dans cette histoire, dans cette critique beaucoup de personnalités", à laquelle sont ajoutés en 1832-35 ces exemples qui tiennent de la leçon de morale : "en discutant, on ne doit se permettre aucune personnalité" et "c’est une personnalité blâmable que de faire sur la scène une allusion maligne au nom, aux habitudes, aux ouvrages d’un homme connu", ce dernier exemple ne figurant plus dans la huitième édition, celle de 1932-35, sans doute parce que le rjet de la "personnalité blâmable" (c'est-à-dire de l'attaque personnelle) est devenue la règle de la courtoisie moderne.

Le mot est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Encore le sens est-il exposé de façon maladroite et flottante, comme si la notion désignée était nouvelle et quelque peu inédite : "caractère, qualité de ce qui est personnel" ("l’auteur de cet ouvrage ne s’est pas nommé, mais la personnalité l’a fait reconnaître ; dans cette affaire, dépouillons toute personnalité pour en juger sainement"). Dans l’édition suivante (1798), apparaît une définition étonnante, que l’on peut qualifier de critique ou de défavorable, parce qu’elle tient la personnalité pour un défaut dont l’autre nom est l’égoïsme ou l’égocentrisme : "il signifie aussi le défaut d’un homme qui n’est occupé que de lui" ("cet homme est d’une personnalité odieuse, insupportable"), au point que, près de trois quarts de siècle plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge nécessaire de distinguer la personnalité, "sentiment excessif de sa personne", de l’égoïsme, "impulsion excessive à se satisfaire exclusivement". Ces deux sens ("caractère, qualité de ce qui est personnel" et "défaut, vice d’une personne qui n’est occupée que d’elle-même") sont repris dans la sixième édition (1832-35), mais, pour la première fois, la notion moderne est exposée clairement comme un "terme didactique" : "ce qui appartient essentiellement à la personne, ce qui lui est propre, ce qui fait qu’elle est elle-même, et non pas une autre" et illustrée de deux exemples qui attestent que la notion est enfin comprise : "le sentiment de l’existence passée et actuelle est ce qui nous avertit de notre personnalité" et "la perte totale de la mémoire détruirait le sentiment de la personnalité".

Autrement dit, il a fallu plus de trois siècles pour que, dans la langue, cette notion émerge. Elle commence à être attestée, alors que l’ancienne société, dite d’Ancien régime, faite de communautés, de paroisses, de corporations, de jurandes, dans lesquelles les individus occupaient la place que leurs parents et grands-parents leur assignaient, est en train d’éclater sous les coups de la révolution industrielle et du libéralisme. Ce changement sémantique est sans doute dû aux changements qui affectent la civilisation française ou l’être au monde des Français, comme en a conscience Guizot en 1828, bien que celui-ci interprète ce qui est une contingence ou un effet de changements de civilisation pour un trait de la nature humaine : "le goût de l’indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme ; c’est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement".

C’est en 1867, dans le Moniteur universel, que personnalité est employé par synecdoque pour désigner une "personne en vue, remarquable par sa situation sociale, son activité", que Littré glose ainsi : "néologisme, une personne, un personnage" et qu’il illustre de l’extrait du Moniteur universel : "cette fête.... empruntait un nouvel éclat à la présence des hautes personnalités britanniques venues en France pour visiter l’Exposition universelle", les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) se contentant de "il se dit aussi pour désigner des personnes connues" ("il y avait sur l’estrade un grand nombre de personnalités"), que l’on nomme dans la langue d’aujourd’hui célébrités, people ou, ironiquement, notoires (les notables de soi).

Il est enfin un autre sens qui apparaît dans le courant du XIXe siècle. Il est enregistré en 1877 par Littré dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française : "au figuré, existence assimilée à celle d’une personne" (exemples du Journal officiel de 1872 : "la liberté de l’enseignement en France n’aura sa consécration qu’autant que la personnalité sera donnée aux associations" et "je ne crois pas que la Belgique accorde la personnalité civile aux associations"). Ce sens est défini ainsi par les académiciens en 1932-35 : "en termes de philosophie ou de droit, il se dit de la qualité de personne morale ou de personne juridique" ("avoir la personnalité civile ; les universités ont la personnalité civile").

 

Lié au droit, à la philosophie moderne, à la didactique, le nom personnalité connaît naturellement, pourrait-on dire, si la nature avait une part au phénomène, dans la langue du XXe siècle un large éventail d’emplois dans les discours de ce qui se nomme sciences humaines et sociales et qui est à la grande religion sociale et occultiste moderne ce que la théologie était à la religion chrétienne : une explication et une justification du système moderne. Il suffit de consulter cette perle de la modernité qu’est le Trésor de la langue française (1971-94) pour s’en convaincre. En psychologie, c’est la "fonction par laquelle un individu a conscience de son moi, perçoit l’unité de sa vie psychique et son identité dans le temps" ; en psychiatrie, les pathologies courantes sont le "dédoublement de la personnalité", "les personnalités alternantes", "la personnalité hystérique, paranoïaque, obsessionnelle" ; en psychosociologie, la "personnalité de base" est la "configuration psychologique particulière propre à tous les membres d’une société et qui se manifeste par un ensemble de comportements communs sur lesquels les individus brodent leurs variations singulières" ; en droit et en sociologie, c’est "l’aptitude à jouir des droits attachés à la personne et définis par la loi" (personnalité juridique, morale).

Dans l’ancienne France, l’homme était défini par sa nature, la même pour tous : il était ainsi borné à sa propre communauté. Depuis deux siècles, ce qui fait l’homme, c’est ce qui fait qu’il est distinct de tous les autres : sa personnalité, quitte à en tomber malade et à souffrir de sa nature ainsi troublée. L’évolution sémantique de ce mot en dit plus sur les changements qui affectent la France que tous les pensums des con/sciencieux du social.

 

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