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08 avril 2008

Signes 25 : leur avant-guerre

 

 

 

 

A propos de Robert Brasillach, Notre avant-guerre, 1940, réédité en 1998, Godefroy de Bouillon.

 

 

On sait ce qu’il advint de Robert Brasillach. Poursuivi à la Libération pour intelligence avec l’ennemi, il a été condamné à mort et exécuté. Il n'a pas été gracié. On sait pourquoi. De Gaulle considérait comme tout aussi grave de collaborer avec l’ennemi par la plume que par les armes. La résistance, ce n’était pas seulement la poursuite de la guerre, malgré la perte de la bataille de France en mai et juin 1940, c’était aussi les lettres, la pensée, les écrivains qui disaient "non" et maintenaient, en France ou à Londres ou dans tous les territoires que les Allemands n’occupaient pas, la flamme française.

Arouet le Jeune, est-il besoin de le préciser, n’éprouve aucune sympathie pour Brasillach. Il a lu de Brasillach, et très récemment, presque par hasard, Notre avant-guerre, écrit en 1939, après la déclaration de guerre, alors que Brasillach, âgé d’un peu plus de trente ans, avait rejoint son unité au front, et publié en mai 1940, avant la défaite des armées françaises. "Notre" avant-guerre, c’est aussi le pendant de l’expérience qui a été faite par la génération précédente, entre 1900 et 1914. Elle commence en 1925, date à laquelle, âgé de 18 ans, Brasillach s’installe à Paris, où il est élève à Louis le Grand, avant d’intégrer l’Ecole Normale supérieure, et elle s’achève en septembre 1939, date à laquelle il redevient soldat.

L’impression qui se dégage de ce récit de quatorze années de vie intellectuelle, à la fois intense et prenante, est étrange. Brasillach est passionné par l’art, les idées, la littérature, le théâtre, la vie intellectuelle et surtout le cinéma, dont il a écrit une Histoire, publiée en 1935. Il admire aussi bien les films muets que les premiers films parlants, le cinéma français que le nouveau cinéma américain, le cinéma expressionniste allemand que le cinéma japonais, dont Ozu. Il est l’un des premiers clercs qui ait compris l’importance de ce nouvel art, à la fois populaire et inventif pour ce qui est des formes nouvelles. Il n’est ni cupide, ni intéressé ; il n’est pas conservateur ; il se prononce en faveur du progrès social et économique, de l’invention, de la culture, de l’art ; il aime les milieux populaires et ouvriers. C’est un lecteur de Bainville et des thèses qu’il défend : le traité de Versailles porte en lui les germes d’une nouvelle guerre, inéluctable, et d’une explosion impérialiste en Allemagne.

Les goûts qui le caractérisent sont modernes. Il aime les voyages, le camping, le caravaning, la vie au grand air, la montagne, la découverte des pays d’Europe, les peuples latins d’Espagne et d’Italie, la poésie et l’esprit de solidarité générationnelle, ce qu’il nomme la camaraderie, à laquelle il a peut-être sacrifié sa carrière, ses intérêts, sa vie. Il a pour amis son beau-frère, Maurice Bardèche, ainsi que Claude Roy et Roger Vaillant. Le premier a basculé dans la résistance armée ; le second, après la guerre, dans le communisme. Ils étaient l’un et l’autre proches de l’Action française. Peu de choses le distinguent de Sartre, plus âgé que lui de quatre ans et qui l’a précédé à l’Ecole Normale Supérieure, ou de Beauvoir. Que l’on relise de Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) et La Force de l’âge (1960, Gallimard) : on y verra qu’entre 1925 et 1940, les jeunes gens cultivés, normaliens ou agrégés, étaient étrangement semblables : antibourgeois, hostiles aux conservateurs, méprisant l’argent. Brasillach a partagé avec Sartre et Beauvoir les mêmes références culturelles et le même mode de vie bohème, que l’on tient aujourd’hui pour être "de gauche". Brasillach, s’il avait suivi Claude Roy ou Roger Vaillant, aurait pu être après la deuxième guerre mondiale une des têtes pensantes de l’intelligentsia.

On se demande, en lisant ce que Brasillach écrit en 1939, un an avant de basculer dans la collaboration, comment et pourquoi il est devenu une "figure" du Satan moderne. Il est patriote, il n’aime guère l’Allemagne, il y préfère les pays latins, Italie et Espagne, il n’est pas fasciste - anticommuniste seulement, ce qui est tout à son honneur. Son malheur est d’avoir échoué au concours de l’agrégation des lettres et de ne pas s’y être présenté une seconde fois. S’il avait été fonctionnaire de l’Instruction publique, comme Sartre et Mme de Beauvoir, il aurait vécu de son traitement et n’aurait pas été contraint de chercher des piges ou de placer des articles dans la presse ou dans les revues des années 1930. Nommé à Perpignan ou à Périgueux, il n’aurait pas intégré la rédaction de Je suis partout. Il serait devenu un prof, "de droite" sans doute, mais pas nécessairement (en 1945, il aurait pu se retrouver à gauche, là où sa culture l’appelait), amoureux de la Grèce et de l’Italie ou de l’Espagne, anticommuniste, passionné de théâtre et de cinéma, peut-être homo. La peine capitale lui a forgé un destin.

 

 

 

 

Commentaires

De Gaulle aurait, paraît-il, refusé d'accorder la grâce à Brasillach pour ne pas froisser les communistes qui tenaient fortement à cette exécution...

Écrit par : Rafaël | 08 avril 2008

... il est à noter que d'autres collabos, ou écrivains du mauvais bord, ont échappé à la guillotine. Brasillach a peut-être aussi été exécuté parce qu'il manquait une peccadille à son dossier de demande de grâce, pourtant appuyé par une solide pétition (entre autres signataires, on trouvait Albert Camus). L'homme a par ailleurs été mal défendu par Jacques Isorni, qui a fondé sa défense sur le caractère intellectuel de Brasillach face à un tribunal constitué de praticiens pragmatiques. Enfin, il fallait que le sang coule: son exécution est venue très vite après la fin de la guerre. Ceux qui ont été jugés plus tard ont eu plus de chance, parce que la passion était retombée.

Pour d'autres informations, je renvoie à l'ouvrage très fouillé d'Alice Kaplan, "Intelligence avec l'ennemi". Une lecture qui interroge: la condamnation de Robert Brasillach constitue-t-elle vraiment un brillant épisode?

Allez, je continue d'explorer votre blog! Excusez ma grande théorie, mais vous êtes arrivé là sur un sujet qui m'intéresse un peu, parmi mille autres.

Écrit par : Daniel Fattore | 12 avril 2008

GLOSE
GLOSSAIRE
IMPOSTURE

http://www.politis.fr/Glossaire-de-l-imposture-ordinaire,3434.html

Écrit par : amédée | 13 avril 2008

Dans son livre (qui n'est pas très bien écrit et dont les analyses sont hâtives), Mme Kaplan a mis au jour de nombreux documents et révélé des faits inquiétants : le juge, qui a prononcé la sentence de mort, avait, comme tous les magistrats, signé l'allégeance au maréchal Pétain et il avait été le magistrat le plus féroce dans la répression des Français accusés d'actes de résistance entre 1940 et 1944; il y a eu des pressions occultes pour que les militants communistes soient majoritaires dans le jury populaire; l'accusation d'intelligence avec l'ennemi, qui a valu à Brasillach d'être fusillé (et non pas guillotiné), n'avait aucun fondement sérieux : Brasillach a écrit beaucoup d'âneries, il n'avait guère de sympathies pour l'Allemagne, il n'a jamais servi, à proprement parler, l'ennemi. S'il avait été jugé en 1947 ou en 1948, il aurait été condamné à l'indignité nationale pendant dix ou quinze ans. C'est, semble-t-il, son hostilité au communisme qui, en 1945, lui a valu la mort. Comme les écrivains et les intellectuels qui ont voulu continuer en 1940 la guerre contre l'Allemagne, aux côtés des Anglais, se comptaient sur les doigts d'une main et comme ceux qui se sont tus entre 1940 et 44 n'étaient guère plus nombreux, Brasillach a servi de "bouc émissaire" : il a expié de son sang les fautes des autres.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 14 avril 2008

Merci, Amédée, pour ce site.
La conscience que la langue et les discours des media, "notoires", puissants, dominants, etc. sont de plus en plus éloignés de toute réalité, quelle qu'elle soit, et servent même à cacher la réalité, se répand dans tous les courants d'opinion : même les ultras de gauche, qui sont, pourtant, de gros producteurs de langue frelatée, en sont persuadés.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 14 avril 2008

D'accord avec votre conclusion. D'autres ont eu la vie sauve, ont vécu, et fort longtemps encore... Pardon pour mes imprécisions.

Écrit par : Daniel Fattore | 15 avril 2008

C'est justement pour comprendre les regards possibles sur le monde dans les années 30, et le choix d'un engagement personnel, que l'on peut lire Brasillach.
On pourra aussi comprendre que la "social-démocratie" (oxymoron) qui s'étend actuellement en Europe n'annonce rien de mieux que les régimes totalitaires de tous bords qui s'affirmaient à cette époque-là.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 30 juin 2008

Il manque à l'article qu'europeanus en latin a été employé pour la première fois au sens moderne par Isidore de Béja, chroniqueur qui raconte la bataille de Poitiers.

Écrit par : pierre | 06 août 2009

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