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16 avril 2008

Délirer

 

 

 

Ce verbe est moderne. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève le nom délire, mais ignore le verbe délirer, lequel est attesté pourtant en 1525 et employé par Rabelais. Il en va de même des académiciens qui, dès la première édition de 1694, enregistrent délire ou "égarement d’esprit causé par la fièvre". Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un assez long article est consacré au délire, mais le verbe n’y est jamais employé. 

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, délirer est défini a minima. C’est "avoir le délire, être en délire" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35, et huitième édition, 1932-35), définition que Littré reprend telle quelle (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), se contentant d’y ajouter un sens figuré : "être en proie à une émotion qui trouble l’esprit", qu’il illustre d’un extrait des Confessions de Rousseau : "les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement, je délirais".

Les auteurs de dictionnaires s’attardent sur l’étymologie, non pas du verbe français, mais du verbe latin delirare, duquel délirer est emprunté : "du latin classique delirare, proprement "s’écarter du sillon"" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "latin delirare, proprement s’écarter du sillon ; de lira, sillon ; métaphore de laboureurs" (Littré).

Ce qui était en latin une "métaphore de laboureurs" est devenu dans la langue française du XXe siècle un mot "moderne". L’article assez bref qui y est consacré dans le Trésor de la langue française contient l’explication du succès de délirer. C’est un terme de médecine : il appartient donc au vocabulaire prestigieux de la science et des savants. Il a pour sens "être en état de délire", le délire pouvant être provoqué par une forte fièvre ou bien par un trouble psychique, comme dans cet extrait de Foucault : "puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse, livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s’efface devant les figures de la perception" (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961).

De la médecine, le verbe s’applique à toute action qui ne résulte ni de la fièvre, ni d’un trouble psychique. C’est "manifester une excitation extrême provoquée par l’exaltation d’un sentiment". Les causes sont ou peuvent être l’admiration, le bonheur, la fureur, l’impatience, la joie, la tendresse. Les célébrations ineptes des monômes étudiants d’il y a quarante ans font délirer journaleux, médieux et ces interprètes délirants de ce même délire que sont les consciencieux du social. L’emploi le plus juste de délirer pour désigner ces pulsions commémoratives est sans aucun doute celui qui est relevé comme péjoratif dans le Trésor de la langue française et glosé par "divaguer" : mai 68 fait divaguer les medias. C’est ce que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) définissent ainsi : "par exagération, familier, tenir des propos déraisonnables" et qu’ils illustrent des exemples suivants : "il parle sans réfléchir, il délire" ; "vous n’y pensez pas, vous délirez !".

Il apparaît donc que ce verbe condense dans son sens et dans ses emplois actuels l’esprit même de la modernité, dont la devise pourrait être "liberté de délirer" (délirer a remplacé penser) ou "DAD pour tous" ("droit au délire pour tous"). L’extension à l’infini des droits qui caractérise la modernité "démocratique" aboutit au droit à délirer en toute occasion ou quel que soit le sujet : homo festivus ne se contente pas d’organiser des fêtes de tout ; il est aussi delirans.

 

Commentaires

http://www.cyberpresse.ca/article/20080414/CPACTUALITES/804140663/1019/CPACTUALITES

UNIVERSITé -" usine "

crime contre l 'humanité ???

Écrit par : Amédée | 16 avril 2008

Hum-hum... intéressant! Un autre! Et bonne continuation dans vos investigations. C'est du boulot, mine de rien, et c'est assez exclusif sur le web.

Écrit par : Daniel Fattore | 16 avril 2008

Très intéressant. Pierre Legendre utilise aussi la "sortie du sillon" pour définir le délire...

Écrit par : Pascal Adam | 17 avril 2008

Les commentaires sont fermés.