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17 avril 2008

Racines

 

 

 

Quelques anthropologues, dont Marcel Detienne, spécialiste de la Grèce antique, tiennent (cf. Comment être autochtone, 2003 ; Les Grecs et nous, 2005) les racines pour un mythe, la recherche des racines pour une quête des origines et l’enracinement, dont Barrès fut jadis un chantre, mais dans un contexte singulier, pour une idéologie mythique dont le but est la célébration du groupe, de la lignée, de l’être enraciné. Arouet le Jeune doute que les racines aient, dans la vie des individus, ce rôle déterminant que certains y attribuent, mais il ne partage pas l’aversion, tout idéologique, qu’y voue Detienne.

Il est une anecdote que racontent parfois les professeurs de philosophie. Antisthène, disent-ils, se moquait de la fierté que les Athéniens auraient éprouvée pour leurs racines, en leur rétorquant qu’ils partageaient le destin des libellules et des pissenlits. Or, le texte de Diogène Laërce, qui a écrit la vie des philosophes célèbres, porte autre chose : "marquant son dédain à l’endroit de ces Athéniens qui se vantaient d’être des indigènes, Antisthène disait que leur noblesse ne dépassait en rien celle des limaçons et des sauterelles". Il ne fait pas allusion aux pissenlits, ni aux libellules, mais aux limaçons et aux sauterelles. Le contexte éclaire cette boutade. L’enjeu ne porte pas sur les "racines", ni sur le fait d’être ou de ne pas être indigène, mais sur la noblesse qui rend les hommes courageux sur les champs de bataille face à l’ennemi. Antisthène avait une mère thrace, mais il avait choisi de combattre avec les Athéniens et il l’avait fait courageusement lors de la bataille de Tanagra, si bien que Socrate aurait dit de lui, toujours d’après Laërce : "Comme quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né de mère thrace, il dit : et tu croyais, toi, que noble comme il est, il était né de deux Athéniens". De fait, cette anecdote, qui n’est pas insignifiante, surtout dans l’Athènes antique (Nietzsche, cf. Généalogie de la morale, en aurait tiré des conclusions tout autres sur le bien, sur l’origine "noble" des valeurs positives – "noble" au sens où elles sont le fait de la noblesse guerrière), est extraite de son contexte, dépouillée en partie de son sens, déformée, pour être racontée à de jeunes Français, mais dans un autre contexte, où elle prend un nouveau sens, sans rapport avec le sens premier ; et cette déformation est le fait de personnes qui tiennent la rigueur intellectuelle et la liberté de l’esprit pour les valeurs suprêmes et l’origine, les racines, l’ascendance pour des choses sans intérêt, des riens ou des billevesées.

De ce point de vue, l’histoire des sens du nom racine, issu d’un mot du bas latin dérivé du latin classique, radix, radicis, est éclairante. Les sens propres ne soulèvent aucune difficulté : ils sont clairement définis dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre" ; "il se dit aussi de certaines plantes ou herbes, dans lesquelles ce qu’il y a de meilleur à manger, est ce qui vient en terre" ; "il se dit aussi en parlant des ongles, des dents, des cheveux" et "en parlant des cancers, des polypes, des loupes, des cors et des autres maux de même nature qui surviennent au corps humain". Ces sens sont attestés dans l’ancienne langue française à compter de la seconde moitié du XIIe siècle : de 1155 exactement.

Or, les sens figurés sont attestés dès la première moitié du XIIe siècle – avant même la première attestation du sens propre (cf. Trésor de la langue française, article racine, rubrique étymologie et histoire). Il est vrai que le mot latin radix, radicis, avait les mêmes sens figurés. "Employé par image", y est-il précisé, racine désigne "les provignements (l’enracinement et la multiplication) du peuple d’Israël" et, par métaphore filée, les effets d’un sentiment : "Amors li ot el cuer planté Un arbre [...] Les racines sont de sospir, Et tuit li rain sont de desir" (Amour lui planta un arbre dans le cœur ; les racines sont de soupir et tous les vaisseaux sont de désir). En 1155, sont attestés de nouveaux sens figurés : d’abord "principe, source, cause" (illustré par l’exemple "la convoitise (…) est racine de péché") ; ensuite "souche, origine d’une personne (et, plus tard, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation)".

Ce sont les deux sens figurés modernes, le premier étant enregistré dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le second au XXe siècle seulement, entre autres, dans le Trésor de la langue française (1971-94). Or, ce sens moderne "d’origine" d’une personne, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation, Detienne refuse qu’il s’applique à l’Europe et aux racines grecques dont celle-ci se nourrit ou, selon ce sceptique absolu, qui tient les racines pour des mythes, dont elle se nourrirait.

L’anthropologie de M. Detienne a tout des sciences modernes. Elle est inhumaine : l’homme n’existe pas ; n’existent que les structures ou les systèmes. Elle est radicale : son radicalisme va même jusqu’à nier les racines, mais celles des seuls Européens ou Français. Elle est arrogante : elle prétend détenir la vérité contre huit siècles de langue ou, si l’on y ajoute le latin, malgré vingt-cinq siècles, au moins, d’histoire sémantique. Elle méprise les gens de peu.

 

 

 

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