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18 avril 2008

Sympathie

 

 

 

Emprunté du latin sympathia, au sens "d’accord, affinité naturelle", lui-même emprunté du grec "participation à la souffrance d’autrui" (d’où "communauté de sentiments"), le nom sympathie est attesté au début du XVe siècle dans la locution avoir sympathie pour (quelque chose) au sens "d’avoir de l’attirance pour (quelque chose)". Le mot est en usage dans la science de la fin du Moyen Age, où il désigne la "vertu occulte" qu’un corps exerce sur un autre corps. C’est Rabelais qui, dans Gargantua (1534), l’emploie, le premier semble-t-il, à propos de personnes, ce qui est le sens moderne : "affinité entre des personnes", alors qu’au XVIIe siècle, sympathie prend aussi le sens de "participation aux sentiments d’une autre personne".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens qui est défini d’abord est celui de l’ancienne science (ancienne pour nous, modernes ; mais actuelle, pour les hommes des siècles classiques, jusqu’à la fin du XIXe siècle d’ailleurs) : "vertu naturelle par laquelle deux corps agissent l’un sur l’autre, comme l’ambre sur la paille et l’aimant sur le fer" (exemple : "ces deux sortes de plantes ou d’animaux ont de la sympathie l’une avec l’autre"). Ce sens est illustré aussi par la célèbre expression onguent ou poudre de sympathie : "onguent ou poudre que l’on applique sur le sang sorti d’une blessure et que l’on prétend agir par vertu sympathique sur la personne blessée, quoi qu’elle soit dans un certain éloignement". Ce sens est exposé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878, dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). En revanche, les académiciens ne le relèvent plus dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : il semble que les connaissances accumulées au XIXe siècle aient rendu caduque la sympathie, assez mystérieuse, à dire vrai, que les anciens savants attribuaient à certains principes contenus dans les plantes, les animaux, les pierres, les corps…

En tout cas, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), dont d’Alembert, consacrent un très long article, détaillé et savant, à la sympathie. Ils croyaient observer sans préjugé la matière ; en réalité, ils y mettaient beaucoup de mystère. La sympathie est "l’aptitude qu’ont certains corps pour s’unir ou s’incorporer, en conséquence d’une certaine ressemblance ou convenance dans leurs figures". D’Alembert, qui a écrit cet article, a conscience (car il est intelligent) du caractère sulfureux de cette définition, qu’il s’empresse de corriger ou d’atténuer : "bien entendu qu’on n’attache à ces mots (sympathie et son contraire antipathie) d’autres idées que celle de la propriété qu’ils expriment, sans prétendre que cette propriété vienne de quelque être métaphysique, ou qualité occulte résidente dans ces corps". Déjà, au XVIIIe siècle, les intellectuels tenaient, semble-t-il, à conformer leurs opinions à ce qui était reçu ou communément admis ou à ce qui était jugé politiquement correct.

Selon d’Alembert, les exemples de sympathie sont innombrables dans la nature : "le mercure qui s’unit à l’or et à beaucoup d’autres métaux" ; "l’eau qui mouille le sel et qui le dissout, coule sur le suif sans s’y attacher" ; "si vous versez sur du mercure de l’huile de tartre, de l’esprit de vin et de l’huile de térébenthine par dessus, et enfin qu’il y ait de l’air par dessus le tout, tous ces fluides resteront dans le vaisseau sans se mêler ou s’unir en aucune sorte les uns avec les autres". La sympathie est un phénomène physiologique : "cette convenance d’affection et d’inclination, cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue, sentie avec une rapidité inexplicable, cette conformité de qualités naturelles, d’idées, d’humeurs et de tempéraments, par laquelle deux âmes assorties se cherchent, s’aiment, s’attachent l’une à l'autre, se confondent ensemble, est ce qu’on nomme sympathie". C’est aussi une réalité de "physique anatomique" : "harmonie, accord mutuel qui règne entre diverses parties du corps humain par l’entremise des nerfs, merveilleusement arrangés, et distribués pour cet effet". Les "sympathies de la tête avec d’autres parties du corps, des yeux, des narines, des oreilles, des dents, des poumons, du ventricule, des intestins, du foie, de la rate, des reins, de la vessie, de l’utérus", etc. sont décrites dans le détail et même expliquées.

 

Le second sens, celui qui est seul en usage aujourd’hui, est défini ainsi par les académiciens : "sympathie se dit aussi de la convenance du rapport d’humeurs et d’inclinations" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Dans la sixième édition (1832-35), l’article que les académiciens consacrent aux divers sens de sympathie est relativement long et complet (il est réduit au minimum dans la huitième édition, celle de 1932-35). Ce qui est nouveau, c’est l’extension du sens figuré aux choses ("convenance que certaines choses ont entre elles" ; "il y a une sympathie naturelle entre certains sons et les émotions de notre âme ; il y a de la sympathie entre ces deux couleurs ; ces couleurs ont de la sympathie") et l’enregistrement, pour la première fois, du sens que Mme de Sévigné donnait à sympathie ("participation aux sentiments d’une autre personne") : "il signifie également, dans le langage philosophique, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres" (exemple : "la sympathie sert en nous de contrepoids à l’intérêt personnel"). L’étonnant est que les académiciens fassent de ce sens, pourtant fort commun, un emploi propre au langage philosophique, ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme : "terme de philosophie, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs des autres". Un siècle plus tard (huitième édition, 1932-35), les académiciens, quand ils exposent ce sens ("sympathie désigne également notre accord avec le sentiment d’autrui, le pouvoir que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres"), ne l’incluent plus dans le langage philosophique, et ils en font un sens courant et commun (cf. "notre accord, nous, les uns des autres").

 

La modernité étant le triomphe de la religion sociale, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui ont érigé en seize gros volumes un monument lexical à la gloire de cette modernité, consacrent naturellement un long article à cet attrait, cette attirance, cette inclination d’une personne pour une autre ou pour d’autres, qui sont comme la preuve tangible que la convivialité – la vertu par excellence de la religion sociale – est devenue une réalité, sinon dans les faits sociaux, du moins dans la langue, et que l’homme a cessé d’être un loup pour l’homme. Le mot prend un sens positif (la fameuse positivité) et très favorable (tous sympas), si bien qu’il finit par signifier, souvent au pluriel "bonne disposition, attitude favorable, sentiment de bienveillance envers quelqu’un ou quelque chose", quitte à ce que ces bonnes dispositions empêchent tout recul : "si l’esprit critique et la sympathie ne sont pas, de soi, contradictoires, il s’en faut que ces deux vertus soient toujours faciles à concilier, qu’elles soient également représentées dans l’esprit de chaque savant" (Marrou, 1954). Dans ce livre, Marrou traite de la connaissance historique : on sait les conséquences fâcheuses qu’ont les manifestations de sympathie pour ce qui est de l’établissement des faits. C’est du Lyssenko à la pelle.

Le mérite des auteurs du Trésor de la langue française, quand ils exposent les sens vieillis de sympathie (en médecine ou en physiologie : "rapport, correspondance entre plusieurs choses, effet d’une chose sur une autre"), est de révéler que les nombreux sens de sympathie sur lesquels s’attarde avec délectation d’Alembert dans L’Encyclopédie, ce prétendu monument des Lumières et de la raison critique, relèvent en réalité de l’occultisme et de son histoire : "correspondance que les anciens imaginaient entre les qualités de certains corps ; aptitude qu’ont certains corps à s’unir, à se pénétrer", comme dans cet extrait : "on dit que les plantes ont des sympathies et des antipathies, vivant volontiers en société avec certains végétaux et en repoussant d’autres" (1891). L’Encyclopédie serait-elle le monument honteux de l’occultisme ? Les Lumières seraient-elles une illumination et les esprits éclairés des illuminés ? La sympathie qu’éprouvent pour la sympathie les auteurs de L’Encyclopédie pourrait le faire accroire, ou le laisser croire : à juste titre ?

 

 

 

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