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19 avril 2008

Lumière des livres 17, Jacques Rossi

Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)

 

Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.

 

 

Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.

Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.

 

Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.

De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.

Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.

Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.

Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.

Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.

Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.

 

 

 

 

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