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24 avril 2008

Laïcité

 

 

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé "la proposition de laïcité" qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : "caractère laïque", écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’a pas écrit laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civique.

Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution", employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience, assure le libre exercice des cultes et interdit que soit financé par l’argent public quelque culte ou que soient rémunérés les ministres du culte par les impôts.

Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité est ce qui caractérise les écoles, les hôpitaux, les lois, les institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un caractère et un principe. Elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est l'un ou l'autre. En faire un principe, c’est l’étendre (ou tenter de le faire) à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi.

La définition comme "principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La "société civile" et la "société religieuse" (si tant est que la "société religieuse" ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas "dans l’Etat", elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : "la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français". Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Quand un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’instruction est obligatoire, elle n’est jamais gratuite : au contraire, elle coûte très cher, sinon aux usagers, du moins aux citoyens contribuables. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les "stigmatiser", elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du "caractère laïque" fait l’objet de déformations : "caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises" et "impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse". Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : "caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions") à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution") pour prendre conscience que la laïcité, qui était un caractère défini par la loi et qui est d’application restreinte, s’est chargée de significations idéologiques militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de "l’indépendance" proclamée des "institutions publiques", auxquelles sont ajoutées les "institutions privées", ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard "du clergé et des Eglises" ou de "toutes confessions". On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des "sciences de l’éducation" ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Quoi qu’il en soit, Arouet le Jeune prend conscience, au moment où il dissèque la laïcité, qu’il tombe dans les travers déplaisants de l’époque moderne : Littré définit la laïcité en deux mots ("caractère laïque"), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

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