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30 avril 2008

Autrement

 

 

 

 

Si l’on devait chercher une devise pour le siècle qui vient, c’est autrement qui convient le mieux, comme si cet adverbe concentrait en lui, ou dans ses significations somme toute banales (mais justement la magie vient de cette banalité), ce qu’ont été les vingt-cinq dernières années du deuxième millénaire et les quelques années du millénaire suivant. On a déclaré partout que, désormais, l’on gouvernait autrement, que, désormais, l’on pensait autrement, que, désormais, l’on s’habillait autrement, que, désormais, l’on voyageait autrement, que, désormais, l’on mangeait autrement, que, désormais, l’on militait autrement, que, désormais, l’on buvait autrement, que, désormais, l’on jouait autrement, que, désormais, l’on se divertissait autrement, que, désormais, l’on achetait autrement, que, désormais, l’on consommait autrement, que, désormais, l’on copulait autrement, que, désormais, l’on aimait autrement, etc. Il n’y a rien que l’on ne fît désormais autrement : écrire, draguer, parler, séduire, travailler, chercher un emploi, tout était autrement et cet autrement était tout. Il n’est rien qui ne fût pareil : à quoi d’ailleurs ? Une revue mensuelle a pris pour titre Autrement ; une maison d’édition aussi ; une génération politique aussi. Les raisons commerciales autrement ont fleuri partout comme coquelicots dans un champ de blé ou comme volubilis autour des plantes qu’ils parasitent. C’est le retour de la génération spontanée.

Y a-t-il dans ce minuscule adverbe quelque chose de singulier, un sens caché, un sème fécond en sorte, qui puisse expliquer pourquoi ou comment il est devenu l’oriflamme d’une époque, d’une ou de deux générations, de publicitaires en folie et du millénaire nouveau ?

Non, il n’y a rien. Dérivé de autre, c’est un des plus anciens mots – et des plus banals aussi - de la langue française. Il est attesté circa 1100 dans La Chanson de Roland, où il a le sens de "sinon", qu’il a conservé. Au XIIe siècle, un nouveau sens apparaît : "d’une autre manière". C’est un des trois sens modernes. Dans le Roman de Wace (1244), ces vers annoncent le nouveau millénaire avec sept siècles d’avance : "Sont les villes et les contrées toutes ou autrement nommées que les ancêtres ne les nommèrent, qui premièrement les fondèrent". En 1690, dans son Dictionnaire universel, Furetière relève l’emploi de cet adverbe avec la négation et au sens de "pas plus" : "jusqu’ici pour obtenir des licences il ne fallait pas être autrement savant en droit", sens qui est peut-être dû, selon les historiens de la langue française, à l’analogie avec le dérivé d’outrer : outrément, au sens "d’exagérément, d’absolument".

Ces trois sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "d’une autre façon", "sinon, sans cela, à faute de quoi", "avec la négative pas, il signifie guère", mais aussi dans les quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "d’une autre façon ; pas trop, guère ; sinon"), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Autrement dit, depuis que cet adverbe est entré dans l’usage, ses sens sont restés stables. Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) n’ont observé dans la langue des XIXe et XXe siècles ou dans la langue actuelle le moindre changement dans autrement. Il est vrai que ni les premiers, ni les seconds ne sont sensibles aux dérives idéologiques (id est l’idéologie qui devient la religion unique des modernes) ou à la tectonique de la langue : ils y sont, ils en sont, ils y participent, ils les approuvent peut-être, ils ne les voient pas, ils n’en perçoivent pas le ridicule ou l’outrance ; de toute façon, ils sont trop sérieux pour s’amuser de la langue qu’ils observent ; donc ils ne voient presque rien.

 

Il est évident pourtant que l’immense succès d’autrement dans la pub la com les media, etc. est lié au triomphe moderne de cette basse idéologie ou philosophie à deux balles qu’est l’altérité. Les modernes veulent singer Rimbaud, non pas apprendre comme lui le latin ou écrire en latin, mais se spécialiser dans les trafics de tout : armes, mots, drogues, êtres humains, ou, plus prosaïquement, jouer aux petits nègres des forêts épaisses. Ils ont pour horizon indépassable l’Autre, mais l’Autre écrit avec un A majuscule. Ils versent dans l’Altérophilie. Ce sont des Altérophiles. Ils font tout Autrement pour ne plus être soi, pour ne plus rien devoir à Rimbaud et tout à Mandela. D’ailleurs, ils ne sont plus rien, ils n’aspirent plus à rien d’Autre qu’à vivre sous les tropiques, à se prélasser sur les plages de sable fin, à contempler les palmiers soulevés par les zéphyrs. Ils veulent être au Club Med toute l’année, même à Paris, même dans le métro. Leur rêve est que tout soit Autrement. On comprend que cet adverbe ne soit plus un adverbe, c’est-à-dire un petit mot sans importance adjoint au verbe, mais qu’il soit à la fois le sujet et le prédicat de toute phrase, ce en quoi se concentre et se dissout tout sens, quel qu’il soit. Tout est Autre et réciproquement, tout le reste n’étant que littérature.

 

29 avril 2008

Succursale

 

 

 

Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.

Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.

Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.

 

Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.

Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.

 

 

28 avril 2008

Fructifier

 

 

 

Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense pays) et il est remplacé par deux exemples profanes : "les bons exemples fructifient", "vos avis, vos leçons ont bien fructifié".

 

Ce remplacement est l’indice d’un affaiblissement du sens religieux de fructifier et, plus généralement, de la lente disparition dans la France moderne de toute référence chrétienne, celle-ci étant peu à peu effacée par la référence sociale, le seul ersatz de transcendance disparue qui soit reçu désormais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui est positiviste et favorable au nouveau cléricalisme : non celui de l’Eglise, mais celui de la nouvelle religion sociale, ne relève plus l’emploi religieux du sens figuré de fructifier. Il se contente de "produire un effet, un résultat avantageux", l’illustrant de cet exemple de morale sociale, "les bons exemples fructifient", et citant un extrait de Bossuet qui développe la métaphore mystique de la fructification : "quant à la substance de la pluie, elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fructifie ; et ainsi, selon cette comparaison, Jésus-Christ ne doit pas être moins substantiellement présent aux endurcis qu’aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu’il ne fructifie que dans les derniers".

Littré est aussi le premier qui relève le sens financier de fructifier : "produire des bénéfices, faire fructifier une somme d’argent", attesté dans un emploi ironique chez Boileau (Satires, 9) : "Vous verriez tous les ans fructifier vos vers" (la poésie vous rapporter de l’argent). Les académiciens en 1932-35 ne relèvent pas cet exemple, se contentant de "produire un effet, un résultat avantageux" qu’ils illustrent de deux exemples religieux et d’un exemple tiré de la morale sociale ("les bons exemples fructifient"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) abondent dans le sens de Littré. Le seul exemple religieux – biblique en l’occurrence - auquel il font référence est celui–ci : "faire fructifier la (les) vigne(s) du Seigneur, propager la foi". Sinon, les sens figurés qu’ils exposent sont tous profanes. C’est d’abord "produire un effet heureux, un résultat avantageux", illustré par un exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "les bons exemples fructifient" et par ces extraits de Marat : "Si Rousseau revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous" (1791), de Green : "je n’ai pas accompli ma destinée ; beaucoup de choses devaient fructifier en moi qui n’ont rien donné" (1941) ; de Martin du Gard : "si le maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite" (1913). C’est surtout le sens économique et financier : "produire des bénéfices" ; "faire fructifier de l’argent, un capital, des économies, des revenus", comme dans cet extrait de Dumas : "las de voir dormir des fonds considérables en Italie, (...) il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions", ou de Montherlant : "son activité, disponible, s’employa donc à faire fructifier sa fortune par les méthodes de la bourse, telles que les comprennent et les pratiquent les gens du monde, en d’autres termes à se ruiner" (1934).

Il suffit de comparer ces deux derniers extraits, cyniques et amoraux, aux exemples qui sont cités dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 (cf. plus haut : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes") pour prendre conscience qu’au cours des deux derniers siècles, les Français ne vivent plus dans un pays qui était en partie désintéressé et encore fondé sur les forces de l’esprit, mais dans une sorte de zone où les seuls fruits qui comptent sont les intérêts de placements financiers ou bien les slogans de la morale sociale – ces derniers étant censés compenser la férocité cynique des premiers.

On aurait pu croire les académiciens rétifs ou rebelles : eh bien, non, ils font comme tous les autres, ils disent amen au monde tel qu’il est, ils font allégeance eux aussi. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils avalisent les leçons de Littré et du Trésor de la langue française : toute référence religieuse disparaît de l’article fructifier. Il n’y a plus, dans le sens figuré, que deux métaphores, sociale ("produire un effet, un résultat avantageux") et financière ("produire des revenus, des bénéfices ; son capital a fructifié ; faire fructifier ses économies"), toutes les anciennes références divines ou mystiques ayant disparu.

 

26 avril 2008

Dépérissement

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe dépérir, est attesté au tout début du XVIIe siècle. Les académiciens le définissent pendant plus de trois siècles de la même manière : "état de décadence, qui vient de négligence et de faute de soin" (1694, exemples : "toutes ses fermes, toutes ses métairies sont dans un grand dépérissement") ; "état de décadence ; le dépérissement de sa santé" (1762 : "toutes ces maisons sont dans un grand dépérissement, faute de soin ; le dépérissement de ses meubles, des effets de cette succession, des preuves contre un accusé") ; "état de décadence, de dégradation, de ruine" (1798 : "on dit en jurisprudence le dépérissement des preuves pour dire l’altération ou la perte de ce qui peut servir à constater un fait") ; "état de ce qui dépérit ou est dépéri" (1832-35 et 1932-35 : "le dépérissement du corps, de sa santé, de ces maisons, de ses meubles, etc.").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend les définitions qu’il a lues dans le Dictionnaire de l’Académie française : "état de ce qui dépérit ou de ce qui est dépéri", citant un extrait du mémoire de Vauban sur la dîme : "il apprendrait par ce moyen les accroissements et les dépérissements de ses peuples et ce qui les cause", et il ajoute ce sens : "délabrement, détérioration", rappelant ainsi que ce nom désigne d’abord un procès (une action) avant de désigner l’état qui suit l’accomplissement du procès. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent dans la définition de dépérissement l’action ("le fait de dépérir") du résultat ("l’état qui en résulte"). Quand le nom s’applique aux êtres vivants, il a pour sens "état maladif qui se manifeste par un affaiblissement, un amaigrissement progressif" ; si ce sont les choses que le dépérissement atteint, institutions, château, bâtiment, etc. il est une détérioration ou une dégradation : les choses vont à leur ruine ou disparaissent.

 

C’est dans ce sens qu’est employée par les marxistes, léninistes et autres maoïstes la célèbre expression le dépérissement de l’État - qui est le but à atteindre dans un pays sur lequel les communistes, bolcheviques et autres révolutionnaires ont fait main basse. Camus, en 1951 (in L’homme révolté), croyait à cette blague si fort qu’il consacre plusieurs pages pour y donner du crédit : "même si l’on admet que l’état prolétarien ne puisse avant longtemps disparaître, il faut encore, selon la doctrine, pour qu’il puisse se dire prolétarien, qu’il tende à disparaître". Ou encore : "Marx et Engels sont largement utilisés par Lénine pour prouver d’autorité que l’État prolétarien n’est pas un État organisé comme les autres, mais un État qui, par définition, ne cesse de dépérir". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens condescendent (il ont dû en avaler des couleuvres pour cela) à citer cet emploi qui date des temps anciens où les slogans martelés par des idéologues hallucinés dans des salles enfumées étaient la réalité vraie, la vérité scientifique, le futur assuré, etc. : "spécialement, le dépérissement de l’État, sa disparition progressive, selon la doctrine marxiste" (les académiciens auraient mieux fait d’écrire : "selon les marxistes" ou "suivant la doctrine marxiste").

Pourtant, c’est dans le Trésor de la langue française que la thèse du dépérissement de l’Etat est exposée, mais involontairement, dans sa vérité nue ou dans sa réalité crue, à condition d’entendre classes sociales dans "disparition des classes sociales", non pas dans le sens de "catégories", mais de personnes constituant ces classes : "dans la doctrine marxiste, le phénomène" du dépérissement de l’Etat est "dû à la disparition des classes sociales". On a fait disparaître par des moyens simples (balle dans la tête, gaz de combat, famine organisée, travail de bête de somme dans les glaces arctiques, déportation de peuples entiers) des classes sociales entières, des millions de paysans, ouvriers, prêtres, nobles, fonctionnaires, etc. L’extermination de ces classes sociales n’a pas entraîné la dépérissement de l’Etat, bien au contraire, mais son renforcement. La société a été confondue avec l’Etat et ce qui n’était pas l’Etat a été éliminé. En bref, le dépérissement de l’Etat est la fable la plus grossière qui ait jamais germé dans une cervelle humaine et qui, pour être dévoilée comme fable, doit être retournée : l’expression a exactement le sens contraire à celui qu’expriment les mots dont elle est composée.

 

 

25 avril 2008

Philologie

 

 

 

 

Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".

Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.

Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).

C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses disciplines philologiques se mettent en place : en 1818, la philologie du moyen âge et la philologie classique ; en 1840, philologie comparée. Ce nouveau sens est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "étude et connaissance d’une langue en tant qu’elle est l’instrument ou le moyen d’une littérature", qui l’ajoute au sens ancien, sur la nature duquel Littré hésite : polymathie, comme Furetière, ou érudition, comme les académiciens : "sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.", citant, pour illustrer ce sens un extrait de Rollin, qui reprend la conception de Furetière : "on entend par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence".

 

La gloire de la nouvelle philologie, comme "science des langues", a été de courte durée. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot, "terme didactique", désigne la "science qui, dans son ancienne extension, embrassait toutes les parties des belles-lettres". Les académiciens ajoutent : "cette science encyclopédique ayant vieilli, on tend à substituer à ce terme, dans l’étude des langues, les mots : linguistique, grammaire, critique des textes, grammaire comparée".

La consultation du Trésor de la langue française (1971-94) confirme la régression de la philologie, que les auteurs de ce dictionnaire semblent reléguer dans le siècle précédent : "surtout au XIXe siècle", écrivent-ils, c’est "l’étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue". Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), rappelle l’extension ancienne de la discipline, telle que la définissaient les académiciens du XVIIIe siècle ou même, mais dans une moindre mesure, comme une polymathie littéraire : "la langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique". Ernest Renan a peut-être été le dernier représentant de cette philologie-là. Dans L’Avenir de la science (1890), il écrit : "la philologie, en effet, semble au premier coup d’œil ne présenter qu’un ensemble d’études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l’illustration du passé a droit d’y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l’exégèse et la critique des textes ; les travaux d’érudition, d’archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle". Hélas, non seulement ces "travaux" ont été exclus de la philologie, mais la philologie elle-même a été exclue (ou quasiment exclue) des disciplines universitaires, au nom de la spécialisation, de la science, de la recherche pointue, etc.

L’ambiguïté sémantique du mot et la situation confuse et de plus en plus marginale de la discipline qu’il désigne sont résumées un peu cavalièrement dans cet extrait : "comme le mot grammaire, le mot philologie est souvent employé de façon complexe et ambiguë en français" (1973) : on ne saurait faire plus sobre en matière d’éloge funèbre.

 

 

24 avril 2008

Laïcité

 

 

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé "la proposition de laïcité" qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : "caractère laïque", écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’a pas écrit laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civique.

Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution", employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience, assure le libre exercice des cultes et interdit que soit financé par l’argent public quelque culte ou que soient rémunérés les ministres du culte par les impôts.

Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité est ce qui caractérise les écoles, les hôpitaux, les lois, les institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un caractère et un principe. Elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est l'un ou l'autre. En faire un principe, c’est l’étendre (ou tenter de le faire) à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi.

La définition comme "principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La "société civile" et la "société religieuse" (si tant est que la "société religieuse" ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas "dans l’Etat", elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : "la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français". Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Quand un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’instruction est obligatoire, elle n’est jamais gratuite : au contraire, elle coûte très cher, sinon aux usagers, du moins aux citoyens contribuables. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les "stigmatiser", elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du "caractère laïque" fait l’objet de déformations : "caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises" et "impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse". Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : "caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions") à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution") pour prendre conscience que la laïcité, qui était un caractère défini par la loi et qui est d’application restreinte, s’est chargée de significations idéologiques militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de "l’indépendance" proclamée des "institutions publiques", auxquelles sont ajoutées les "institutions privées", ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard "du clergé et des Eglises" ou de "toutes confessions". On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des "sciences de l’éducation" ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Quoi qu’il en soit, Arouet le Jeune prend conscience, au moment où il dissèque la laïcité, qu’il tombe dans les travers déplaisants de l’époque moderne : Littré définit la laïcité en deux mots ("caractère laïque"), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

19 avril 2008

Lumière des livres 17, Jacques Rossi

Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)

 

Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.

 

 

Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.

Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.

 

Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.

De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.

Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.

Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.

Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.

Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.

Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.

 

 

 

 

18 avril 2008

Sympathie

 

 

 

Emprunté du latin sympathia, au sens "d’accord, affinité naturelle", lui-même emprunté du grec "participation à la souffrance d’autrui" (d’où "communauté de sentiments"), le nom sympathie est attesté au début du XVe siècle dans la locution avoir sympathie pour (quelque chose) au sens "d’avoir de l’attirance pour (quelque chose)". Le mot est en usage dans la science de la fin du Moyen Age, où il désigne la "vertu occulte" qu’un corps exerce sur un autre corps. C’est Rabelais qui, dans Gargantua (1534), l’emploie, le premier semble-t-il, à propos de personnes, ce qui est le sens moderne : "affinité entre des personnes", alors qu’au XVIIe siècle, sympathie prend aussi le sens de "participation aux sentiments d’une autre personne".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens qui est défini d’abord est celui de l’ancienne science (ancienne pour nous, modernes ; mais actuelle, pour les hommes des siècles classiques, jusqu’à la fin du XIXe siècle d’ailleurs) : "vertu naturelle par laquelle deux corps agissent l’un sur l’autre, comme l’ambre sur la paille et l’aimant sur le fer" (exemple : "ces deux sortes de plantes ou d’animaux ont de la sympathie l’une avec l’autre"). Ce sens est illustré aussi par la célèbre expression onguent ou poudre de sympathie : "onguent ou poudre que l’on applique sur le sang sorti d’une blessure et que l’on prétend agir par vertu sympathique sur la personne blessée, quoi qu’elle soit dans un certain éloignement". Ce sens est exposé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878, dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). En revanche, les académiciens ne le relèvent plus dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : il semble que les connaissances accumulées au XIXe siècle aient rendu caduque la sympathie, assez mystérieuse, à dire vrai, que les anciens savants attribuaient à certains principes contenus dans les plantes, les animaux, les pierres, les corps…

En tout cas, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), dont d’Alembert, consacrent un très long article, détaillé et savant, à la sympathie. Ils croyaient observer sans préjugé la matière ; en réalité, ils y mettaient beaucoup de mystère. La sympathie est "l’aptitude qu’ont certains corps pour s’unir ou s’incorporer, en conséquence d’une certaine ressemblance ou convenance dans leurs figures". D’Alembert, qui a écrit cet article, a conscience (car il est intelligent) du caractère sulfureux de cette définition, qu’il s’empresse de corriger ou d’atténuer : "bien entendu qu’on n’attache à ces mots (sympathie et son contraire antipathie) d’autres idées que celle de la propriété qu’ils expriment, sans prétendre que cette propriété vienne de quelque être métaphysique, ou qualité occulte résidente dans ces corps". Déjà, au XVIIIe siècle, les intellectuels tenaient, semble-t-il, à conformer leurs opinions à ce qui était reçu ou communément admis ou à ce qui était jugé politiquement correct.

Selon d’Alembert, les exemples de sympathie sont innombrables dans la nature : "le mercure qui s’unit à l’or et à beaucoup d’autres métaux" ; "l’eau qui mouille le sel et qui le dissout, coule sur le suif sans s’y attacher" ; "si vous versez sur du mercure de l’huile de tartre, de l’esprit de vin et de l’huile de térébenthine par dessus, et enfin qu’il y ait de l’air par dessus le tout, tous ces fluides resteront dans le vaisseau sans se mêler ou s’unir en aucune sorte les uns avec les autres". La sympathie est un phénomène physiologique : "cette convenance d’affection et d’inclination, cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue, sentie avec une rapidité inexplicable, cette conformité de qualités naturelles, d’idées, d’humeurs et de tempéraments, par laquelle deux âmes assorties se cherchent, s’aiment, s’attachent l’une à l'autre, se confondent ensemble, est ce qu’on nomme sympathie". C’est aussi une réalité de "physique anatomique" : "harmonie, accord mutuel qui règne entre diverses parties du corps humain par l’entremise des nerfs, merveilleusement arrangés, et distribués pour cet effet". Les "sympathies de la tête avec d’autres parties du corps, des yeux, des narines, des oreilles, des dents, des poumons, du ventricule, des intestins, du foie, de la rate, des reins, de la vessie, de l’utérus", etc. sont décrites dans le détail et même expliquées.

 

Le second sens, celui qui est seul en usage aujourd’hui, est défini ainsi par les académiciens : "sympathie se dit aussi de la convenance du rapport d’humeurs et d’inclinations" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Dans la sixième édition (1832-35), l’article que les académiciens consacrent aux divers sens de sympathie est relativement long et complet (il est réduit au minimum dans la huitième édition, celle de 1932-35). Ce qui est nouveau, c’est l’extension du sens figuré aux choses ("convenance que certaines choses ont entre elles" ; "il y a une sympathie naturelle entre certains sons et les émotions de notre âme ; il y a de la sympathie entre ces deux couleurs ; ces couleurs ont de la sympathie") et l’enregistrement, pour la première fois, du sens que Mme de Sévigné donnait à sympathie ("participation aux sentiments d’une autre personne") : "il signifie également, dans le langage philosophique, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres" (exemple : "la sympathie sert en nous de contrepoids à l’intérêt personnel"). L’étonnant est que les académiciens fassent de ce sens, pourtant fort commun, un emploi propre au langage philosophique, ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme : "terme de philosophie, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs des autres". Un siècle plus tard (huitième édition, 1932-35), les académiciens, quand ils exposent ce sens ("sympathie désigne également notre accord avec le sentiment d’autrui, le pouvoir que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres"), ne l’incluent plus dans le langage philosophique, et ils en font un sens courant et commun (cf. "notre accord, nous, les uns des autres").

 

La modernité étant le triomphe de la religion sociale, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui ont érigé en seize gros volumes un monument lexical à la gloire de cette modernité, consacrent naturellement un long article à cet attrait, cette attirance, cette inclination d’une personne pour une autre ou pour d’autres, qui sont comme la preuve tangible que la convivialité – la vertu par excellence de la religion sociale – est devenue une réalité, sinon dans les faits sociaux, du moins dans la langue, et que l’homme a cessé d’être un loup pour l’homme. Le mot prend un sens positif (la fameuse positivité) et très favorable (tous sympas), si bien qu’il finit par signifier, souvent au pluriel "bonne disposition, attitude favorable, sentiment de bienveillance envers quelqu’un ou quelque chose", quitte à ce que ces bonnes dispositions empêchent tout recul : "si l’esprit critique et la sympathie ne sont pas, de soi, contradictoires, il s’en faut que ces deux vertus soient toujours faciles à concilier, qu’elles soient également représentées dans l’esprit de chaque savant" (Marrou, 1954). Dans ce livre, Marrou traite de la connaissance historique : on sait les conséquences fâcheuses qu’ont les manifestations de sympathie pour ce qui est de l’établissement des faits. C’est du Lyssenko à la pelle.

Le mérite des auteurs du Trésor de la langue française, quand ils exposent les sens vieillis de sympathie (en médecine ou en physiologie : "rapport, correspondance entre plusieurs choses, effet d’une chose sur une autre"), est de révéler que les nombreux sens de sympathie sur lesquels s’attarde avec délectation d’Alembert dans L’Encyclopédie, ce prétendu monument des Lumières et de la raison critique, relèvent en réalité de l’occultisme et de son histoire : "correspondance que les anciens imaginaient entre les qualités de certains corps ; aptitude qu’ont certains corps à s’unir, à se pénétrer", comme dans cet extrait : "on dit que les plantes ont des sympathies et des antipathies, vivant volontiers en société avec certains végétaux et en repoussant d’autres" (1891). L’Encyclopédie serait-elle le monument honteux de l’occultisme ? Les Lumières seraient-elles une illumination et les esprits éclairés des illuminés ? La sympathie qu’éprouvent pour la sympathie les auteurs de L’Encyclopédie pourrait le faire accroire, ou le laisser croire : à juste titre ?

 

 

 

17 avril 2008

Racines

 

 

 

Quelques anthropologues, dont Marcel Detienne, spécialiste de la Grèce antique, tiennent (cf. Comment être autochtone, 2003 ; Les Grecs et nous, 2005) les racines pour un mythe, la recherche des racines pour une quête des origines et l’enracinement, dont Barrès fut jadis un chantre, mais dans un contexte singulier, pour une idéologie mythique dont le but est la célébration du groupe, de la lignée, de l’être enraciné. Arouet le Jeune doute que les racines aient, dans la vie des individus, ce rôle déterminant que certains y attribuent, mais il ne partage pas l’aversion, tout idéologique, qu’y voue Detienne.

Il est une anecdote que racontent parfois les professeurs de philosophie. Antisthène, disent-ils, se moquait de la fierté que les Athéniens auraient éprouvée pour leurs racines, en leur rétorquant qu’ils partageaient le destin des libellules et des pissenlits. Or, le texte de Diogène Laërce, qui a écrit la vie des philosophes célèbres, porte autre chose : "marquant son dédain à l’endroit de ces Athéniens qui se vantaient d’être des indigènes, Antisthène disait que leur noblesse ne dépassait en rien celle des limaçons et des sauterelles". Il ne fait pas allusion aux pissenlits, ni aux libellules, mais aux limaçons et aux sauterelles. Le contexte éclaire cette boutade. L’enjeu ne porte pas sur les "racines", ni sur le fait d’être ou de ne pas être indigène, mais sur la noblesse qui rend les hommes courageux sur les champs de bataille face à l’ennemi. Antisthène avait une mère thrace, mais il avait choisi de combattre avec les Athéniens et il l’avait fait courageusement lors de la bataille de Tanagra, si bien que Socrate aurait dit de lui, toujours d’après Laërce : "Comme quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né de mère thrace, il dit : et tu croyais, toi, que noble comme il est, il était né de deux Athéniens". De fait, cette anecdote, qui n’est pas insignifiante, surtout dans l’Athènes antique (Nietzsche, cf. Généalogie de la morale, en aurait tiré des conclusions tout autres sur le bien, sur l’origine "noble" des valeurs positives – "noble" au sens où elles sont le fait de la noblesse guerrière), est extraite de son contexte, dépouillée en partie de son sens, déformée, pour être racontée à de jeunes Français, mais dans un autre contexte, où elle prend un nouveau sens, sans rapport avec le sens premier ; et cette déformation est le fait de personnes qui tiennent la rigueur intellectuelle et la liberté de l’esprit pour les valeurs suprêmes et l’origine, les racines, l’ascendance pour des choses sans intérêt, des riens ou des billevesées.

De ce point de vue, l’histoire des sens du nom racine, issu d’un mot du bas latin dérivé du latin classique, radix, radicis, est éclairante. Les sens propres ne soulèvent aucune difficulté : ils sont clairement définis dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre" ; "il se dit aussi de certaines plantes ou herbes, dans lesquelles ce qu’il y a de meilleur à manger, est ce qui vient en terre" ; "il se dit aussi en parlant des ongles, des dents, des cheveux" et "en parlant des cancers, des polypes, des loupes, des cors et des autres maux de même nature qui surviennent au corps humain". Ces sens sont attestés dans l’ancienne langue française à compter de la seconde moitié du XIIe siècle : de 1155 exactement.

Or, les sens figurés sont attestés dès la première moitié du XIIe siècle – avant même la première attestation du sens propre (cf. Trésor de la langue française, article racine, rubrique étymologie et histoire). Il est vrai que le mot latin radix, radicis, avait les mêmes sens figurés. "Employé par image", y est-il précisé, racine désigne "les provignements (l’enracinement et la multiplication) du peuple d’Israël" et, par métaphore filée, les effets d’un sentiment : "Amors li ot el cuer planté Un arbre [...] Les racines sont de sospir, Et tuit li rain sont de desir" (Amour lui planta un arbre dans le cœur ; les racines sont de soupir et tous les vaisseaux sont de désir). En 1155, sont attestés de nouveaux sens figurés : d’abord "principe, source, cause" (illustré par l’exemple "la convoitise (…) est racine de péché") ; ensuite "souche, origine d’une personne (et, plus tard, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation)".

Ce sont les deux sens figurés modernes, le premier étant enregistré dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le second au XXe siècle seulement, entre autres, dans le Trésor de la langue française (1971-94). Or, ce sens moderne "d’origine" d’une personne, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation, Detienne refuse qu’il s’applique à l’Europe et aux racines grecques dont celle-ci se nourrit ou, selon ce sceptique absolu, qui tient les racines pour des mythes, dont elle se nourrirait.

L’anthropologie de M. Detienne a tout des sciences modernes. Elle est inhumaine : l’homme n’existe pas ; n’existent que les structures ou les systèmes. Elle est radicale : son radicalisme va même jusqu’à nier les racines, mais celles des seuls Européens ou Français. Elle est arrogante : elle prétend détenir la vérité contre huit siècles de langue ou, si l’on y ajoute le latin, malgré vingt-cinq siècles, au moins, d’histoire sémantique. Elle méprise les gens de peu.

 

 

 

16 avril 2008

Délirer

 

 

 

Ce verbe est moderne. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève le nom délire, mais ignore le verbe délirer, lequel est attesté pourtant en 1525 et employé par Rabelais. Il en va de même des académiciens qui, dès la première édition de 1694, enregistrent délire ou "égarement d’esprit causé par la fièvre". Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un assez long article est consacré au délire, mais le verbe n’y est jamais employé. 

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, délirer est défini a minima. C’est "avoir le délire, être en délire" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35, et huitième édition, 1932-35), définition que Littré reprend telle quelle (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), se contentant d’y ajouter un sens figuré : "être en proie à une émotion qui trouble l’esprit", qu’il illustre d’un extrait des Confessions de Rousseau : "les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement, je délirais".

Les auteurs de dictionnaires s’attardent sur l’étymologie, non pas du verbe français, mais du verbe latin delirare, duquel délirer est emprunté : "du latin classique delirare, proprement "s’écarter du sillon"" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "latin delirare, proprement s’écarter du sillon ; de lira, sillon ; métaphore de laboureurs" (Littré).

Ce qui était en latin une "métaphore de laboureurs" est devenu dans la langue française du XXe siècle un mot "moderne". L’article assez bref qui y est consacré dans le Trésor de la langue française contient l’explication du succès de délirer. C’est un terme de médecine : il appartient donc au vocabulaire prestigieux de la science et des savants. Il a pour sens "être en état de délire", le délire pouvant être provoqué par une forte fièvre ou bien par un trouble psychique, comme dans cet extrait de Foucault : "puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse, livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s’efface devant les figures de la perception" (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961).

De la médecine, le verbe s’applique à toute action qui ne résulte ni de la fièvre, ni d’un trouble psychique. C’est "manifester une excitation extrême provoquée par l’exaltation d’un sentiment". Les causes sont ou peuvent être l’admiration, le bonheur, la fureur, l’impatience, la joie, la tendresse. Les célébrations ineptes des monômes étudiants d’il y a quarante ans font délirer journaleux, médieux et ces interprètes délirants de ce même délire que sont les consciencieux du social. L’emploi le plus juste de délirer pour désigner ces pulsions commémoratives est sans aucun doute celui qui est relevé comme péjoratif dans le Trésor de la langue française et glosé par "divaguer" : mai 68 fait divaguer les medias. C’est ce que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) définissent ainsi : "par exagération, familier, tenir des propos déraisonnables" et qu’ils illustrent des exemples suivants : "il parle sans réfléchir, il délire" ; "vous n’y pensez pas, vous délirez !".

Il apparaît donc que ce verbe condense dans son sens et dans ses emplois actuels l’esprit même de la modernité, dont la devise pourrait être "liberté de délirer" (délirer a remplacé penser) ou "DAD pour tous" ("droit au délire pour tous"). L’extension à l’infini des droits qui caractérise la modernité "démocratique" aboutit au droit à délirer en toute occasion ou quel que soit le sujet : homo festivus ne se contente pas d’organiser des fêtes de tout ; il est aussi delirans.

 

15 avril 2008

Rocade

 

 

 

En voilà un mot moderne et qui dit, à sa manière et avec éloquence, ce qu’est la modernité. Il est attesté à la fin du XVIIIe siècle dans ligne de rocade et pendant deux siècles, il est propre à l’art militaire. C’est pendant la guerre de 1914-1918 qu’il connaît un emploi fréquent chez les Poilus. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est défini ainsi : "terme de guerre ; ligne parallèle au front de combat, reliant les divers secteurs et sur laquelle les troupes peuvent se transporter d’un point à un autre". Les exemples sont ligne, route, voie de rocade.

Ce nom est dérivé du verbe roquer, terme du jeu d’échecs qui signifie "déplacer de deux pas son roi vers la droite ou vers la gauche, suivant l’horizontale, et placer ensuite la tour vers laquelle il se dirige sur la case attenante au roi, en sautant par-dessus lui" (Trésor de la langue française, 1971-94), ou du nom roque, "coup par lequel on roque" aux échecs. Les spécialistes d’étymologie estiment que la voie qui est parallèle à la ligne de front a été nommée rocade par analogie entre le mouvement de va-et-vient qui s’y fait et "le mouvement des pièces sur l’échiquier lors du roque". Pourquoi pas ?

Le fait est qu’en 1941, le nom rocade est extrait du vocabulaire de la guerre pour être utilisé dans l’aménagement des villes et devenir un terme d’urbanisme. Cela signifierait-il que l’urbanisme moderne tient de la guerre ou qu’il procède de la même stratégie que l’art militaire dans l’occupation de l’espace ? Quand on voit les villes modernes telles qu’elles sont aménagées avec leurs nombreuses rocades, on se prend à penser qu’il y a dans cet urbanisme quelque vestige d’un paysage dévasté par une guerre à outrance. Quoi qu’il en soit, les lexicographes du Trésor de la langue française ne se posent pas la question : ils constatent l’analogie entre le jeu d’échecs et les stratégies militaires, ils ne l’étendent pas à l’urbanisme. Il est vrai qu’ils pensent bien en toute occasion, c’est-à-dire qu’ils opinent au monde moderne ou s’en font les chantres. Ils se contentent donc d’une définition neutre et minimale : "en urbanisme, voie de circulation rapide contournant ou longeant une agglomération", l’illustrant de cet extrait, lequel, pourtant, désigne un enfer urbain : "c’est également avec des niveaux séparés qu’ont été aménagés au cours de ces dernières années les croisements de la grande rocade de Paris" (1951).

 

14 avril 2008

Consanguin

 

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin consanguineus, "qui est né du même père", et attesté en 1282, est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition (1694), bien que les académiciens reconnaissent "qu’il n’a presque point d’usage". Ils en bornent l’emploi à celui d’adjectif de genre masculin, au sens de "parent du côté paternel" (1694, 1762, 1798). Dans ces deux dernières éditions, la quatrième et la cinquième, l’usage en est limité à la "jurisprudence" et à la seule "phrase" (en 1832-35, les académiciens écrivent "locution") : "frère consanguin, qui signifie frère de père" et que l’on distingue de "frère utérin, qui signifie frère de mère".

 

L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus complet : "en jurisprudence, consanguin se dit de celui qui est du même sang qu’un autre ; on appelle frères et sœurs consanguins, ceux qui sont enfants d’un même père, à la différence des frères et sœurs utérins, qui sont ceux issus d’une même mère". L’auteur de l’article ajoute que "chez les Romains, on appelait consanguins en général tous les parents du côté paternel" et que "les consanguins ou agnats formaient le premier ordre d’héritiers ab intestat, au défaut d’enfants héritiers de leur père et mère", mais que "parmi nous on ne donne la qualité de consanguins qu’aux frères et sœurs qui sont enfants d’un même père".

Féraud a peut-être étudié le droit : en tout cas, il sait que consanguin s’applique aussi à des enfants de sexe féminin. Il tient donc la restriction de genre pour une erreur : "l’Académie ne le met que masculin, frère consanguin : on dit pourtant aussi sœur consanguine, sœur utérine" (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens corrigent leur erreur : "il n’est guère usité que dans ces locutions, frère consanguin, sœur consanguine" et ils relèvent, pour la première fois, que consanguin s’emploie aussi comme nom : "il s’emploie quelquefois substantivement, au pluriel, surtout en jurisprudence : les utérins et les consanguins". Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’emploi de consanguin n’évolue pas : "terme de droit, qui a parenté du côté paternel seulement" et, "substantivement, les consanguins et les utérins" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est dans le courant du XXe siècle que consanguin s’extrait du droit, civil et canonique, et s’étend à de nouvelles sciences, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : à l’ethnologie et à l’inévitable sociologie ("il se dit d’une personne ayant avec une autre une parenté unilinéaire du côté paternel" ; il a pour synonymes patrilinéaire, agnat et pour antonymes cognat, germain, utérin), à la biologie et à la génétique ("il se dit des individus obtenus de parents dont l’hérédité augmente les chances de partager les mêmes allèles"), à la zootechnie ("individu de race pure sélectionnée"). C’est aussi au XXe siècle que cet adjectif qualifie, non plus seulement des personnes, mais un lien ou une relation : auquel cas, il a pour sens "relatif à l’origine commune, quant au père ou à un proche ascendant mâle", comme dans union, relation, fraternité, mariage consanguins.

Ce sont les emplois hors du droit, dans les sciences modernes ou "de pointe", telles que la sociologie, l’ethnologie, la biologie, la génétique, qui ont fait de consanguin un mot de la dernière modernité en le nimbant d’une aura mystérieuse ou d’un halo avantageux, de sorte que n’importe quel humoriste, qui bée aux Guignols ou à Groland de Canal + ("plus" de Bêtise, évidemment), peut se l’approprier pour en désigner d’autres notoires de la modernité imbécile.

 

 

08 avril 2008

Signes 25 : leur avant-guerre

 

 

 

 

A propos de Robert Brasillach, Notre avant-guerre, 1940, réédité en 1998, Godefroy de Bouillon.

 

 

On sait ce qu’il advint de Robert Brasillach. Poursuivi à la Libération pour intelligence avec l’ennemi, il a été condamné à mort et exécuté. Il n'a pas été gracié. On sait pourquoi. De Gaulle considérait comme tout aussi grave de collaborer avec l’ennemi par la plume que par les armes. La résistance, ce n’était pas seulement la poursuite de la guerre, malgré la perte de la bataille de France en mai et juin 1940, c’était aussi les lettres, la pensée, les écrivains qui disaient "non" et maintenaient, en France ou à Londres ou dans tous les territoires que les Allemands n’occupaient pas, la flamme française.

Arouet le Jeune, est-il besoin de le préciser, n’éprouve aucune sympathie pour Brasillach. Il a lu de Brasillach, et très récemment, presque par hasard, Notre avant-guerre, écrit en 1939, après la déclaration de guerre, alors que Brasillach, âgé d’un peu plus de trente ans, avait rejoint son unité au front, et publié en mai 1940, avant la défaite des armées françaises. "Notre" avant-guerre, c’est aussi le pendant de l’expérience qui a été faite par la génération précédente, entre 1900 et 1914. Elle commence en 1925, date à laquelle, âgé de 18 ans, Brasillach s’installe à Paris, où il est élève à Louis le Grand, avant d’intégrer l’Ecole Normale supérieure, et elle s’achève en septembre 1939, date à laquelle il redevient soldat.

L’impression qui se dégage de ce récit de quatorze années de vie intellectuelle, à la fois intense et prenante, est étrange. Brasillach est passionné par l’art, les idées, la littérature, le théâtre, la vie intellectuelle et surtout le cinéma, dont il a écrit une Histoire, publiée en 1935. Il admire aussi bien les films muets que les premiers films parlants, le cinéma français que le nouveau cinéma américain, le cinéma expressionniste allemand que le cinéma japonais, dont Ozu. Il est l’un des premiers clercs qui ait compris l’importance de ce nouvel art, à la fois populaire et inventif pour ce qui est des formes nouvelles. Il n’est ni cupide, ni intéressé ; il n’est pas conservateur ; il se prononce en faveur du progrès social et économique, de l’invention, de la culture, de l’art ; il aime les milieux populaires et ouvriers. C’est un lecteur de Bainville et des thèses qu’il défend : le traité de Versailles porte en lui les germes d’une nouvelle guerre, inéluctable, et d’une explosion impérialiste en Allemagne.

Les goûts qui le caractérisent sont modernes. Il aime les voyages, le camping, le caravaning, la vie au grand air, la montagne, la découverte des pays d’Europe, les peuples latins d’Espagne et d’Italie, la poésie et l’esprit de solidarité générationnelle, ce qu’il nomme la camaraderie, à laquelle il a peut-être sacrifié sa carrière, ses intérêts, sa vie. Il a pour amis son beau-frère, Maurice Bardèche, ainsi que Claude Roy et Roger Vaillant. Le premier a basculé dans la résistance armée ; le second, après la guerre, dans le communisme. Ils étaient l’un et l’autre proches de l’Action française. Peu de choses le distinguent de Sartre, plus âgé que lui de quatre ans et qui l’a précédé à l’Ecole Normale Supérieure, ou de Beauvoir. Que l’on relise de Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) et La Force de l’âge (1960, Gallimard) : on y verra qu’entre 1925 et 1940, les jeunes gens cultivés, normaliens ou agrégés, étaient étrangement semblables : antibourgeois, hostiles aux conservateurs, méprisant l’argent. Brasillach a partagé avec Sartre et Beauvoir les mêmes références culturelles et le même mode de vie bohème, que l’on tient aujourd’hui pour être "de gauche". Brasillach, s’il avait suivi Claude Roy ou Roger Vaillant, aurait pu être après la deuxième guerre mondiale une des têtes pensantes de l’intelligentsia.

On se demande, en lisant ce que Brasillach écrit en 1939, un an avant de basculer dans la collaboration, comment et pourquoi il est devenu une "figure" du Satan moderne. Il est patriote, il n’aime guère l’Allemagne, il y préfère les pays latins, Italie et Espagne, il n’est pas fasciste - anticommuniste seulement, ce qui est tout à son honneur. Son malheur est d’avoir échoué au concours de l’agrégation des lettres et de ne pas s’y être présenté une seconde fois. S’il avait été fonctionnaire de l’Instruction publique, comme Sartre et Mme de Beauvoir, il aurait vécu de son traitement et n’aurait pas été contraint de chercher des piges ou de placer des articles dans la presse ou dans les revues des années 1930. Nommé à Perpignan ou à Périgueux, il n’aurait pas intégré la rédaction de Je suis partout. Il serait devenu un prof, "de droite" sans doute, mais pas nécessairement (en 1945, il aurait pu se retrouver à gauche, là où sa culture l’appelait), amoureux de la Grèce et de l’Italie ou de l’Espagne, anticommuniste, passionné de théâtre et de cinéma, peut-être homo. La peine capitale lui a forgé un destin.

 

 

 

 

07 avril 2008

Séquence

 

 

 

 

Emprunté du latin sequentia, séquence est attesté en 1170 comme terme de liturgie, puis en 1534, dans Gargantua de Rabelais, comme terme de jeu de cartes. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière expose les deux sens (voici le premier : "en vieux termes de bréviaire, signifie aussi la prose qu’on dit à la messe, après l’épître, en quelques fêtes solennelles"), alors que les académiciens, dans les éditions publiées de le Dictionnaire de 1694 à 1878 (de la première à la septième), n’exposent que l’emploi de séquence comme terme jeu de cartes : "suite de plusieurs cartes de même couleur, et du moins au nombre de trois, dans le rang que le jeu leur donne" (1694) et "on appelle aussi séquence l’arrangement particulier que chaque cartier a coutume de donner à ses jeux de cartes" (1762).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), plusieurs brefs articles sont consacrés aux séquences dont la valeur varie : au jeu de "l’ambigu" ("suite de trois cartes de la même couleur" ; "la séquence emporte le point et ses primes, et fait gagner trois jetons de chaque joueur"); à "ma commère, accommodez-moi" ("trois cartes qui sont dans leur ordre naturel, ne laissant aucun intervalle à remplir entre une carte et celle qui lui est inférieure en valeur" ; "la séquence de ce jeu ne diffère de la tierce du piquet, qu’en ce qu’il faut que celle-ci soit en même couleur, et en même espèce, et que la séquence peut être de trois couleurs et de trois espèces différentes, pourvu qu’elle aille de suite") ; au "hoc" ("trois cartes d’une même couleur qui se suivent" ; "la séquence de quatre vaut mieux que celle de trois, celle de cinq, que celle de quatre et ainsi des autres ; et quand les cartes sont égales en nombre, la plus haute gagne"); au "commerce" ("assemblage suivi de trois cartes de même couleur, que l'on appelle tierce au jeu de piquet, comme as, roi, dame, roi, dame, valet, dame, valet et dix, etc., la plus haute ayant toujours la préférence"). Il y a trois siècles, les Français jouaient à l’ambigu, au hoc, au commerce, à ma commère accommodez-moi, et nous ne le savions pas. Il faut croire aussi que ces jeux de cartes n’étaient pas des divertissements insignifiants ou anodins pour que les graves auteurs de L’Encyclopédie, dont le savant d’Alembert et le philosophe Diderot, décident d’y consacrer des articles ou n’aient pas le sentiment de déroger en s’y intéressant. Ce n’est pas Sartre et sa grande sartreuse qui auraient traité savamment des séquences au tarot, à la belote, au bridge, au rami, à la bataille, au barbu, etc. : ils avaient pour seuls divertissements la lutte des classes, le marxisme, l’URSS, Cuba, Guevara, la Chine. Ils se seraient moins déshonorés s’ils s’étaient contentés de jouer au hoc ou à ma commère accommodez-moi.

 

C’est Littré qui, un peu moins d’un siècle après Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), a rétabli dans la définition de séquence le sens que ce nom avait dans la liturgie ("en vieux termes de bréviaire", disait Furetière) : "pièce de plain-chant en vers mesurés et rimés, qu’on appelle aussi prose ; ainsi dite parce qu’elle se chante aux messes solennelles, après le graduel et l’alléluia" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Littré ajoute : "le Stabat mater, le Victimae paschali laudes, le Dies irae, le Lauda Sion et le Veni, sancte Spiritus sont les séquences les plus célèbres", avant d’illustrer ce sens d’un extrait de Bossuet : "Sainte Rotecarde.... mourut à la grand messe, comme elle l’avait prédit, pendant la séquence ; c’est ce qu’on appelle la prose". Dès lors, les académiciens suivent la leçon de Littré et réintègrent ce "vieux terme de bréviaire" dans la définition de séquence : "il se dit aussi, en termes de liturgie, d’une pièce en vers mesurés et rimés, que l’on chante aux messes solennelles après le graduel et l’alléluia ; le Stabat mater, le Dies irae sont des séquences ; on dit aussi prose" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

 

 

Dans la langue actuelle, le mot abandonne le domaine étroit des jeux de cartes ou de l’ancienne liturgie de la sainte Eglise apostolique et romaine (bien mal en point) pour s’étendre à d’innombrables réalités nouvelles, sociales ou intellectuelles, comme l’atteste l’article, relativement long, qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Séquence ou "suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases" (comme ces mots sentent fort la logorrhée moderne !) devient même un terme de sciences : sciences humaines et sociales évidemment, mais aussi sciences exactes. En astronomie, la séquence polaire internationale est "l’ensemble d’environ cent cinquante étoiles voisines du pôle Nord, de magnitude apparente comprise entre 2,1 et 20, servant, par convention internationale, d’étalon photométrique". Au cinéma, c’est une "suite de plans constituant un épisode distinct, correspondant à une suite d’actions présentées dans leur continuité logique et chronologique, et dans leur diversité spatiale", tandis que le plan-séquence est une "séquence réalisée en un seul plan". En linguistique, c’est une "suite d’unités linguistiques ordonnée de gauche à droite sur l’axe syntagmatique et formant une unité textuelle" ; et en sémiotique narrative, c’est une "succession réglée de fonctions". Les spécialistes comprennent sans doute ces notions ; que les autres fassent comme s’ils avaient compris. En musique, hors la liturgie, c’est un "motif mélodique et rythmique destiné à se reproduire sur différents degrés de la gamme", comme dans cet extrait de Schaeffer : "la mélodie (...) était constituée par des collages : coups frappés, cris, ovations, séquences de piano préparé". En photographie et dans les arts plastiques, c’est "une succession d’images constituant une narration à caractère abstrait ou intemporel". Dans les techniques spatiales, c’est une "suite d’opérations ou d’événements organisée selon un ordre préétabli et formant un tout" (une séquence de vol). En informatique, une séquence est une "suite bloquée d’instructions qui sont exécutées dans l’ordre où elles sont écrites, dans toutes les circonstances du traitement" et une séquence d’appel est un "ensemble d’instructions utilisé pour appeler un programme, un sous-programme ou une routine".

Le comble est atteint dans cet extrait qui apparaît comme un condensé de la modernité séquentielle : "les réactions circulaires (...) nous font comprendre comment l’activité primitive, faute d’un nombre suffisant de structures motrices assimilées, a tendance à recommencer interminablement la même séquence gestuelle : ainsi l’ours en cage". Vivent donc les "structures motrices assimilées" qui font de l’homme un ours en liberté.

 

 

 

06 avril 2008

Personnalité

 

 

 

 

Emprunté du latin personalitas, le nom personnalité est attesté à la fin du XVe siècle dans la langue du droit et dans celle de la théologie : "caractère personnel d’une action judiciaire", "personne, une des trois formes de Dieu" (1495) et "ce qui constitue la personne en général, la possession de soi-même". Il n'a rien du sens moderne. Au XVIIIe siècle, il signifie aussi "trait piquant, injurieux et personnel lancé contre quelqu’un", sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "il se prend communément en mauvaise part, et signifie alors un trait piquant, injurieux et personnel contre quelqu’un ; il y a dans cette histoire, dans cette critique beaucoup de personnalités", à laquelle sont ajoutés en 1832-35 ces exemples qui tiennent de la leçon de morale : "en discutant, on ne doit se permettre aucune personnalité" et "c’est une personnalité blâmable que de faire sur la scène une allusion maligne au nom, aux habitudes, aux ouvrages d’un homme connu", ce dernier exemple ne figurant plus dans la huitième édition, celle de 1932-35, sans doute parce que le rjet de la "personnalité blâmable" (c'est-à-dire de l'attaque personnelle) est devenue la règle de la courtoisie moderne.

Le mot est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Encore le sens est-il exposé de façon maladroite et flottante, comme si la notion désignée était nouvelle et quelque peu inédite : "caractère, qualité de ce qui est personnel" ("l’auteur de cet ouvrage ne s’est pas nommé, mais la personnalité l’a fait reconnaître ; dans cette affaire, dépouillons toute personnalité pour en juger sainement"). Dans l’édition suivante (1798), apparaît une définition étonnante, que l’on peut qualifier de critique ou de défavorable, parce qu’elle tient la personnalité pour un défaut dont l’autre nom est l’égoïsme ou l’égocentrisme : "il signifie aussi le défaut d’un homme qui n’est occupé que de lui" ("cet homme est d’une personnalité odieuse, insupportable"), au point que, près de trois quarts de siècle plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge nécessaire de distinguer la personnalité, "sentiment excessif de sa personne", de l’égoïsme, "impulsion excessive à se satisfaire exclusivement". Ces deux sens ("caractère, qualité de ce qui est personnel" et "défaut, vice d’une personne qui n’est occupée que d’elle-même") sont repris dans la sixième édition (1832-35), mais, pour la première fois, la notion moderne est exposée clairement comme un "terme didactique" : "ce qui appartient essentiellement à la personne, ce qui lui est propre, ce qui fait qu’elle est elle-même, et non pas une autre" et illustrée de deux exemples qui attestent que la notion est enfin comprise : "le sentiment de l’existence passée et actuelle est ce qui nous avertit de notre personnalité" et "la perte totale de la mémoire détruirait le sentiment de la personnalité".

Autrement dit, il a fallu plus de trois siècles pour que, dans la langue, cette notion émerge. Elle commence à être attestée, alors que l’ancienne société, dite d’Ancien régime, faite de communautés, de paroisses, de corporations, de jurandes, dans lesquelles les individus occupaient la place que leurs parents et grands-parents leur assignaient, est en train d’éclater sous les coups de la révolution industrielle et du libéralisme. Ce changement sémantique est sans doute dû aux changements qui affectent la civilisation française ou l’être au monde des Français, comme en a conscience Guizot en 1828, bien que celui-ci interprète ce qui est une contingence ou un effet de changements de civilisation pour un trait de la nature humaine : "le goût de l’indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme ; c’est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement".

C’est en 1867, dans le Moniteur universel, que personnalité est employé par synecdoque pour désigner une "personne en vue, remarquable par sa situation sociale, son activité", que Littré glose ainsi : "néologisme, une personne, un personnage" et qu’il illustre de l’extrait du Moniteur universel : "cette fête.... empruntait un nouvel éclat à la présence des hautes personnalités britanniques venues en France pour visiter l’Exposition universelle", les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) se contentant de "il se dit aussi pour désigner des personnes connues" ("il y avait sur l’estrade un grand nombre de personnalités"), que l’on nomme dans la langue d’aujourd’hui célébrités, people ou, ironiquement, notoires (les notables de soi).

Il est enfin un autre sens qui apparaît dans le courant du XIXe siècle. Il est enregistré en 1877 par Littré dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française : "au figuré, existence assimilée à celle d’une personne" (exemples du Journal officiel de 1872 : "la liberté de l’enseignement en France n’aura sa consécration qu’autant que la personnalité sera donnée aux associations" et "je ne crois pas que la Belgique accorde la personnalité civile aux associations"). Ce sens est défini ainsi par les académiciens en 1932-35 : "en termes de philosophie ou de droit, il se dit de la qualité de personne morale ou de personne juridique" ("avoir la personnalité civile ; les universités ont la personnalité civile").

 

Lié au droit, à la philosophie moderne, à la didactique, le nom personnalité connaît naturellement, pourrait-on dire, si la nature avait une part au phénomène, dans la langue du XXe siècle un large éventail d’emplois dans les discours de ce qui se nomme sciences humaines et sociales et qui est à la grande religion sociale et occultiste moderne ce que la théologie était à la religion chrétienne : une explication et une justification du système moderne. Il suffit de consulter cette perle de la modernité qu’est le Trésor de la langue française (1971-94) pour s’en convaincre. En psychologie, c’est la "fonction par laquelle un individu a conscience de son moi, perçoit l’unité de sa vie psychique et son identité dans le temps" ; en psychiatrie, les pathologies courantes sont le "dédoublement de la personnalité", "les personnalités alternantes", "la personnalité hystérique, paranoïaque, obsessionnelle" ; en psychosociologie, la "personnalité de base" est la "configuration psychologique particulière propre à tous les membres d’une société et qui se manifeste par un ensemble de comportements communs sur lesquels les individus brodent leurs variations singulières" ; en droit et en sociologie, c’est "l’aptitude à jouir des droits attachés à la personne et définis par la loi" (personnalité juridique, morale).

Dans l’ancienne France, l’homme était défini par sa nature, la même pour tous : il était ainsi borné à sa propre communauté. Depuis deux siècles, ce qui fait l’homme, c’est ce qui fait qu’il est distinct de tous les autres : sa personnalité, quitte à en tomber malade et à souffrir de sa nature ainsi troublée. L’évolution sémantique de ce mot en dit plus sur les changements qui affectent la France que tous les pensums des con/sciencieux du social.

 

05 avril 2008

Galère

 

 

 

Emprunté du catalan galera (issu du grec byzantin galea), galère est attesté au début du XVe siècle au sens de "navire de guerre à rames". Il est dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française et, dès 1694 (première édition), il a deux sens principaux, maritime et judiciaire : "vaisseau long et de bas bord qui va ordinairement à rames, et qui va aussi à la voile, dont on se sert sur la mer méditerranée, et rarement sur l’océan" (1694) et "il se prend aussi pour la peine de ceux qui sont condamnés à ramer sur les galères" ("il est condamné aux galères pour cinq ans, pour vingt ans, à perpétuité ; condamner aux galères ; envoyer aux galères ; retirer un homme des galères ; racheter un forçat des galères", 1762). Les académiciens précisent qu’entendu dans le sens judiciaire, le mot n’est en usage qu’au pluriel.

Dès 1694, il est noté un emploi figuré qui a une valeur de proverbe : être en galère, "pour dire que l’on est en un lieu où l’on souffre beaucoup" ("en parlant d’un lieu, d’un état, d’une condition où l’on a beaucoup à souffrir, on dit proverbialement et figurément que c’est une galère, une vraie galère, c’est être en galère", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions, tout en distinguant les galères antiques des galères modernes. Pour ce qui est de l’emploi figuré, il se contente d’une définition affaiblie. Ce n’est plus le lieu, l’état, la condition "où l’on a beaucoup à souffrir", mais tout simplement une "condition désagréable". La souffrance se mue en désagrément. Le sens est jugé "familier". Les extraits qui illustrent ce sens attestent en effet qu’il est employé par moquerie : "la campagne qu’on peut appeler les galères d’une jeune personne" ; "la nature a condamné le pic au travail, et pour ainsi dire à la galère perpétuelle" (Buffon) ; "je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère où je me tiens les bras croisés" (d’Alembert) ; "personne maintenant ne veut être soldat ; ce métier, sous les nobles, sans espoir d’avancement, est une galère, un supplice à qui s’en peut exempter : on aime encore mieux être prêtre" (Courier). Une vie de galère est la métaphore hyperbolique (la condamnation aux galères étant supprimée) d’une "situation pénible et laborieuse".

 

 

Ce qui est nouveau (et laisse sans voix) dans la langue moderne, c’est l’usage qui est fait de galère par les sciencieux du soc psy. Ce mot désigne la vie, relativement favorisée eu égard aux normes des pays d’origine, que mènent en France, dans les quartiers qui ne sont dits populaires que pour cacher qu’ils sont devenus islamiques, les "jeunes issus de l’immigration", c’est-à-dire les (grands) enfants (eux-mêmes pères de famille) de Marocains, Algériens, Tunisiens, Turcs, Maliens, etc. ou, dit sans fioritures, les membres des colonies arabo-islamiques établies en France. Ils seraient en galère, ils connaîtraient la galère, leur vie serait une galère, ils rameraient tous les jours, ils seraient condamnés (par des racistes évidemment) à mener une vie pénible et laborieuse, généralement faite d’allocations de tout type et de revenus de trafics divers. En bref, ils vivraient fort bien, sur un grand pied, et sans travailler. De la galère, ils ne sont pas les rameurs, mais les chiourmes. On comprend qu’ils préfèrent cette existence dans le luxe à une vie grise dans leur pays. La galère, pour cette science indépassable qu’est la sociologie, consiste donc pour les ressortissants de ces colonies à vivre sur le pays ou, comme on dit sans fioriture, à vivre sur la bête. "Le tourbillon politique qui tournoie autour de nous ne me laisse pas une minute ; la vie est une galère", s’exclame profondément, mais sans ironie, Lamartine, ce poète illuminé de la religion sociale. Il ne croyait pas si bien dire. La vie doit être une croisière de luxe pour les sociologues qui tiennent, sans rire, ni plaisanter et sans antiphrase, la condition dans les colonies islamiques établies en France (et en Europe) pour une galère.

 

 

 

01 avril 2008

Cumul

 

 

 

 

Dérivé du verbe cumuler, le nom cumul est relativement récent, puisqu’il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Il est attesté pour la première fois en 1692 dans un ouvrage traitant de coutumes, où il a le désigne le "droit qu’avaient selon la coutume de certaines provinces les héritiers du sang d’obtenir dans un héritage les deux tiers des meubles et des acquêts". C’est ce sens qui est exposé dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : "Jurisprudence, droit singulier qui n’a lieu que dans quelques coutumes qui l’établissent expressément. Il consiste dans la faculté que les héritiers des propres ont lorsque les meubles et acquêts sont considérables, et que les propres sont en petite quantité, de demander que l’on accumule le tout, et qu’on leur en donne le tiers ; mais pour cela il faut que les meubles et acquêts excèdent des trois quarts la valeur des propres. Ce droit de cumul n’a lieu qu’en faveur des enfants, et non pour les collatéraux : il n’a pas lieu non plus dans les coutumes de subrogation, telles qu’Anjou et Maine, attendu qu’elles ont assez pourvu à l’intérêt des héritiers des propres, en subrogeant les acquêts aux propres : enfin il ne s’étend point aux biens qui sont situés dans d’autres coutumes que celles qui l’établissent". C’est ce sens qu’exposent, en usant de termes généraux ou obscurs, les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "terme de jurisprudence, action de cumuler une chose avec une autre" (l’exemple "le cumul du possessoire avec le pétitoire n’est pas permis" est pour nous du chinois).

Ce que notent les académiciens en 1835 et qui est d’importance, c’est que cumul s’extrait du droit pour s’établir fermement dans le domaine social, d’ailleurs en fonction de la loi du grand dérangement (au sens acadien de ce terme, "déménagement") des sens qui modèle la NLF ou Nouvelle Langue française : "il se dit souvent aujourd’hui, écrivent-ils, en parlant de places, d’emplois, de traitements, etc." ("il se dit souvent en parlant de la jouissance simultanée de plusieurs places, emplois ou traitements", Académie française, 1932-35) et ils font référence à une "loi sur le cumul" : déjà en 1835, une loi autorisait le cumul de places, emplois, traitements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction établie par les académiciens entre le "terme de jurisprudence" ("action de cumuler une chose avec une autre ; le cumul des peines (l’exemple est nouveau) ; le cumul de la réserve et de la quotité disponible est permis, c’est-à-dire la qualité d’héritier à réserve et celle de légataire peuvent être réunies") et le sens courant, celui de "la langue générale" : "jouissance simultanée de plusieurs emplois ou de plusieurs traitements" (exemples : "loi sur le cumul des places" et "le cumul de deux chaires n’est pas interdit").

Dans la langue du XXe siècle, c’est le second sens, celui qui n’appartient pas à la jurisprudence, qui s’étend sans cesse à de nouvelles réalités, autres que les emplois ou les traitements, comme l’atteste l’article, assez long, qu’y consacrent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et dans lequel un sens péjoratif est distingué d’un autre sens, qui ne le serait pas : "en parlant d’emplois, d’avantages (ce qui fait désordre dans une société égalitaire et dont le nivellement est devenu l’horizon indépassable), fait, pour une même personne, d’exercer simultanément plusieurs fonctions ou de recevoir plusieurs émoluments attachés à ces fonctions ou mandats". Ce sens, quand il n’est pas péjoratif, est illustré par les exemples suivants : "les règles administratives du cumul ; admettre le cumul". Cet exemple, signé Proudhon, est éloquent : "ce qui fait la royauté, ce n’est pas le roi, ce n’est pas l’hérédité, c’est (...) le cumul des pouvoirs ; c’est la concentration hiérarchique de toutes les facultés politiques et sociales en une seule et indivisible fonction qui est le gouvernement" (Les Confessions d'un révolutionnaire, 1849). Les révolutionnaires sont des naïfs (ou des roués)  : un président de la Ve République a plus de pouvoirs et contrôle plus de pouvoirs (exécutif, judiciaire et, quand il a la majorité, législatif) que Louis XIV, "souverain absolu de droit divin", à qui échappaient les pouvoirs de justice et celui de former les lois. Lénine, premier secrétaire du PCUS, avait cent fois plus de pouvoirs que le tsar. Les Français croient être en république, ils sont en royauté. Les révolutionnaires rêvaient d'instaurer le pouvoir de tous, ils rétablissent la tyrannie.

Le même sens, péjoratif, est illustré par des extraits de Proudhon : "Bonaparte se fait nommer président de la République italienne. Cumul injustifiable dans un chef d'État républicain" (La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre, 1852), de Vedel : "le cumul entre mandat parlementaire et professions ou activités privées offre des dangers difficiles à apprécier" (1949).

 

Jusqu’à la fin du XXe siècle, le cumul n’a jamais soulevé la moindre difficulté : un élu pouvait être maire, conseiller général, président de conseil général, conseiller régional, député ou sénateur, député au parlement européen, et ajouter à ces mandats d’autres fonctions. Tout a changé, à commencer par le droit, comme l’atteste l’article cumul de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Le cumul d’action ("possibilité d’engager en justice, à l’occasion d’un même fait juridique, plusieurs actions simultanées ou successives") et le cumul d’infractions ("imputation à un même délinquant de deux ou plusieurs infractions différentes et successives, dont aucune n’a encore fait l’objet d’une condamnation définitive") sont reconnus par la loi, mais le cumul des peines, lui, est caduc : "le principe du cumul des peines ne s’applique qu’aux contraventions et n’est plus admis en matière de crimes et de délits". Un criminel condamné sept ou huit fois à vingt ans de réclusion ne restera que vingt ans en prison : les peines auxquelles il a été condamné sont confondues (mais pas ses contraventions routières) et leur addition est impossible. Les académiciens nomment cela "le principe de non-cumul des peines, en vertu duquel, quand plusieurs peines sont prononcées distinctement contre une même personne pour des crimes ou des délits différents, seule la peine la plus forte sera exécutée". Bienheureux les criminels : l’addition leur est épargnée. De même, la loi autorise "l’exercice simultané, par une même personne, de plusieurs emplois ou de plusieurs fonctions ou mandats"  ou "le cumul d’une profession libérale et d’un emploi salarié" et en conséquence la "jouissance simultanée, par une même personne, de plusieurs rétributions" (une retraite et un salaire).

En fait, l’égalitarisme ne triomphe que dans les mandats électoraux. D’où la nécessité de composer un nouveau mot, un peu barbare en utilisant l’adverbe non, comme une sorte de préfixe (un élément formant) : le non-cumul des mandats ou "le fait de ne pas cumuler de charges, de fonctions, de mandats électoraux, etc.", principe qui a la propriété d’être élastique et dont il est possible de s’exonérer aisément.