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02 mai 2008

Contrôle

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le nom contrôle est défini ainsi : "registre qu’on tient pour la vérification d’un rôle, d’un autre registre, etc.". Il est ajouté : il "signifie aussi l’office de celui qui tient le contrôle". La définition du Dictionnaire universel (1690) de Furetière est plus précise : "registre double qu’on tient des expéditions, des actes de finance et de justice, pour en assurer davantage la conservation et la justice" ; c’est aussi "le droit qu’on paie pour ce contrôle" et "l’état de celui qui tient ce contrôle".

L’emploi du mot est restreint au seul domaine de la comptabilité et de l’administration publique ou privée, lesquelles, en 1690, étaient embryonnaires par rapport à ce qu’elles sont devenues. De ce point de vue, en 1690, le mot conserve le sens qu’il avait lors de sa première attestation au XIVe siècle ("registre que l’on tenait en double") et à sa formation : il est composé de contre et de rôle, terme de droit, qui a pour sens "registre".

De 1694 (première édition du Dictionnaire de l’Académie française) à 1762 (quatrième édition), le nom ne s’enrichit pas de nouveaux sens. Après 1762 commence la lente extension de ce mot à d’innombrables réalités, administratives, sociales et même humaines (le corps humain, l’homme lui-même, objet d’un contrôle comme les expéditions ou les actes de justice), cette extension étant concomitante de la bureaucratisation croissante (laquelle exige de plus en plus de contrôles) et du triomphe de la grande religion immanente, sociale et humanitaire, laquelle multiplie les contrôles pour perdurer.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute aux sens définis par les académiciens ce sens : "c’est aussi une marque qu’on met à l’argenterie, qui est au titre de l’ordonnance", qui est plus clairement exposé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "marque qu’on imprime sur les ouvrages d’or et d’argent pour faire foi qu’ils ont payé les droits et qu’ils sont au titre fixé par la loi".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, les articles contrôle deviennent de plus en plus longs et s’enrichissent sans cesse de nouveaux sens : "contrôle se dit aussi de l’état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe" ; "il signifie encore vérification, surtout dans le langage administratif" (l’administration prospère avec les contrôles ; on multiplie les lois et donc les contrôles, qui exigent une nouvelle extension des pouvoirs de l’administration) ; "il se dit également du lieu où l’on met le contrôle" ; "il se dit en outre du bureau où se tiennent les contrôleurs d’un théâtre" ; "il signifie figurément et familièrement censure, critique" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-34 : en un siècle, le nombre de ces acceptions a triplé). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’étend un peu plus longuement que les académiciens sur la vache à lait de l’administration qu’est le contrôle : "vérification administrative ; être chargé de l’inspection et du contrôle d’une perception ; dans le langage politique et administratif le contrôle est opposé à l’action ; c’est un principe que le contrôle et l’action doivent être séparés" (les contrôles sont si nombreux que l'action se résume à contrôler que les contrôles ont été effectués). Le sens "examen, censure" est illustré de ces deux exemples éloquents : de Regnard, "c’est du soir au matin un éternel contrôle" ; de Mirabeau, qui dévoile ce qu’est la Révolution, justement définie comme le "contrôle universel" : "livrons-nous sans crainte à l’impulsion de l’opinion publique ; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel".

Au XXe siècle, le sens premier "registre double" disparaît de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, le premier sens exposé est le sens administratif : "état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe") et il est mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94).

En 1919 et en 1929, est attesté le sens de "maîtrise" ; c’est en fait un néologisme sémantique emprunté à l’anglais : self-control ou contrôle de soi pour maîtrise de soi et birth-control, "contrôle de la natalité" ou "contrôle des naissances" pour maîtrise de la natalité. Le contrôle désormais s’applique aussi aux êtres humains. La puissance administrative d’inspection et de vérification ne se contente plus de contrôler les choses : or, argent, métaux précieux, billets, chèques, paiements, dépenses, etc., elle contrôle désormais les corps, les êtres humains, leur sexualité. C’est la réification des êtres et des corps. Il n’est rien qui ne lui échappe : tout se plie à elle. Nos nouveaux maîtres sont les contrôleurs et ceux qui les commandent.

Bureaucratisation croissante, folie législative, envie du pénal, anglophilie, tout se ligue, dans cette grande verroterie moderne, pour faire le succès de contrôle. De ce point de vue, l’article contrôle (deux colonnes grand format, une dizaine d’acceptions ou d’emplois) du Trésor de la langue française est un hymne à la "réifiance". Dans l’administration, le contrôle est douanier ou fiscal ou policier ; il porte sur les billets, une comptabilité, les papiers d’identité, etc. Il existe même dans l’administration des services qui ne font que du contrôle : poids et mesure, titrage en or, marche d’une installation, fonctionnement d’un appareil, contrôle budgétaire, financier, d’État, des prix, des changes. Le mot s’enrichit de nouveaux sens, tous plus inquiétants les uns que les autres, mais qui renvoient de la modernité une image fidèle : "surveillance exercée sur un individu" ("contrôle judiciaire, médical, routier"). Même les lieux où se font les compétitions sportives sont pourvus de contrôles.

Dans ces conditions, l’assomption du contrôle au firmament de la modernité est l’effet du totalitarisme mou qui s’étend partout. "Avec une idée de domination, de commandement, exercée sur des personnes ou des choses", est-il écrit dans le Trésor de la langue française, contrôle signifie "empire de la volonté sur sa propre personne" ("contrôle de soi, de sa respiration, de ses actes"), au point que ce contrôle est devenu la norme morale : "le sens moral est perverti, les notions d’obligation, de retenue ont disparu : l’individu se tient sans contrôle, mange gloutonnement, etc." (Psychiatrie, 1926) ; il signifie aussi "faculté de diriger un véhicule, d’en rester maître" ; "état de domination morale, matérielle ou politique dans lequel se trouve soumis un pays, une région" (dans les départements occupés de 1914 à 1918, "toute la vie rurale était sous le contrôle de l’autorité allemande", 1935).

Il est rare que l’essence du monde moderne se trouve condensée dans l’évolution sémantique et dans les emplois récents d’un seul et même mot. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de contrôle est expédiée en deux phrases ; dans la neuvième édition, en cours de publication (le premier volume date de 1994), le nom contrôle est pourvu de nombreux sens qui sont répartis en cinq ensembles sémantiques, dont ceux de l’armée, des finances, de l’administration. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer in extenso les deux derniers domaines : "4. Surveillance exercée par une autorité dans les domaines les plus divers ; médecine : le contrôle sanitaire aux frontières, destiné à protéger le pays contre les épidémies, un test de contrôle, le contrôle médical de la Sécurité sociale ; droit pénal : contrôle judiciaire, ensemble des mesures de surveillance ordonnées par le juge à l’encontre d’un inculpé laissé en liberté pendant l’instruction ; contrôle de police, effectué sur la voie publique pour s’assurer de l’identité des passants ; contrôle douanier ; enseignement : contrôle des connaissances, contrôle continu, vérification, répétée au cours de l'année scolaire, des connaissances d’un élève, d’un étudiant, par opposition à Examen ponctuel ; elliptiquement : un contrôle, une épreuve surveillée, en temps limité ; transports : le contrôle des titres de transport, dans un train, un autobus, etc. ; spectacles : le contrôle des places ; par métonymie, lieu où s’opère ce contrôle ; passer au contrôle pour y faire valider sa place ; présentez-vous au contrôle ! ; presse : sous un régime autoritaire, les journaux sont publiés sous le contrôle de la censure ; cinéma : les films sont soumis à l’examen de la Commission de contrôle ; industrie : le contrôle des fabrications, le contrôle de gestion dans une entreprise ; aéronautique : tour de contrôle, sur un aérodrome, local surélevé d’où l’on règle la circulation, l’atterrissage et le décollage des avions. 5. Maîtrise de soi-même ; empire de la volonté sur les émotions ; sang-froid ; le contrôle de soi ; avoir le contrôle de ses impulsions, de ses nerfs ; il avait perdu son contrôle ; par analogie, maîtrise d’un véhicule, d’un appareil ; le conducteur avait perdu le contrôle de sa voiture ; en perte de vitesse, l’avion a échappé au contrôle du pilote ; par extension : avoir, prendre, perdre le contrôle d’une société ; ces deux sociétés se sont assuré le contrôle du marché ; le gouvernement a maintenant le contrôle de la situation ; l’armée, dans cette région, a le contrôle des voies de communication ; sports : maîtrise du joueur sur la balle ou le ballon, le contrôle à la main, au pied".

Voilà comment un innocent registre double a été transformé en une surveillance généralisée des personnes.

 

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