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03 mai 2008

Insérer

 

 

 

Emprunté du latin inserere "mettre dans, insérer, introduire", le verbe insérer est attesté en 1363 au sens "d’introduire un texte, une clause, un article, une phrase, dans un autre". En 1599, il est employé au sens de "greffer" et en 1636 dans le sens "d’ajouter un feuillet dans un livre".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux sens attestés en 1363 et en 1636 qui sont relevés : "mettre parmi, ajouter, faire entrer ; il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit" (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition). Les exemples cités dans ces trois éditions sont identiques : "il inséra un cahier, un feuillet dans ce livre là ; il faut insérer cette recherche, cette curiosité, cette pièce dans votre histoire ; ces vers ne sont pas d’un tel auteur, ils ont été insérés dans son poème ; il en faut insérer quelque chose dans votre harangue ; il inséra une clause dans le testament, dans le contrat, dans le traité".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, sont relevés le sens de "greffer" et de "vacciner" que prend insérer en botanique et en médecine : "insérer une branche, un œil, un bourgeon dans la fente d’une greffe ; insérer le virus vaccin sous la peau", ainsi que les emplois de ce verbe dans le vocabulaire des journaux, dont les lecteurs se multiplient au XIXe siècle : "insérer une annonce, un article, une réclamation dans un journal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; "insérer une greffe sous l’écorce", " vacciner" (Voltaire : "Mme de Montaigu verrait à Constantinople inoculer de petits enfants sur le pas des portes..., ces enfants se jouer avec le venin salutaire (le virus variolique) que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on n’est à cet âge d’une dartre passagère"), "insérer une annonce, un article dans un journal" ; "s’insérer, être inséré, et, particulièrement, dans le langage de l’histoire naturelle et de l’anatomie, être attaché à, sur" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

L’article insérer du Dictionnaire de la langue française de Littré occupe un tiers de colonne petit format ; celui du Trésor de la langue française (1971-94) cinq colonnes grand format : en un peu plus d’un siècle, le nombre d’emplois et d’acceptions a été décuplé. En 1694, 1762, 1798, les académiciens jugent que ce verbe ne s’emploie que dans un domaine restreint, à propos des livres ou des discours écrits : "il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit". Selon les auteurs du Trésor de la langue française ("dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles"), les domaines d’emploi de ce verbe sont innombrables : insérer un billet dans une lettre, une feuille (volante) dans un livre, une lettre tendre dans un bouquet, un encart, des planches d’illustration dans un livre, des fragments ornementaux à la surface d’un objet, une cheville de bois entre la face et le dos d’un instrument de musique ; etc. et surtout les sciences ou les techniques : botanique, chirurgie, médecine, en anatomie, en mathématiques ("insérer des moyens entre deux termes d’une progression"), dans l’édition ("prière d’insérer").

De la science ou des sciences et des techniques à la société ou aux "sciences" sociales, c’est un tout petit fossé, à peine une rigole, qu’il était aisé de faire franchir d’un seul pas à insérer : de fait, insérer et son dérivé savant insertion (toujours sociale, évidemment) sont deux des mots fétiches de la nouvelle religion sociale, humanitaire et sans transcendance, dont les sciences sociales deviennent la théologie. Quand le verbe insérer est employé dans ce sens (ce qui est la règle), il a pour sujet un nom désignant une personne ou un groupe de personnes et pour complément un nom qui désigne la société ou l’une de ses émanations, ou un ensemble abstrait : insérer son fils dans un ministère et sa fille à l’Opéra ; "combien d’échanges entre le secteur public et le monde des partis viennent s’insérer dans la trame de la vie politique française, au ministère ou dans les assemblées" (1956) ; et, à la forme pronominale, s’insérer dans un ordre social, dans une tradition, dans le milieu social, dans le monde, dans le cadre proposé. A la forme passive, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, le verbe a pour synonyme "être intégré", autre verbe fétiche de la modernité sociale.

Il arrive que les académiciens résistent aux forces qui transforment la langue française en une réserve de l’idéologie en place ou en cours ou dominante, c’est-à-dire en un appendice des sciences sociales. C’est le cas pour ce qui est de la définition d’insérer dans le neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Il n’est pas fait la moindre allusion au sens social de ce verbe : "insérer un cahier, un feuillet dans un livre, une branche, un bourgeon dans la fente d’une greffe, des mesures dans un ensemble, une clause dans un testament, dans un contrat, une observation dans le procès-verbal, une annonce, un communiqué dans un journal" ; à ces emplois, les académiciens ajoutent le seul emploi en botanique : "s’insérer sur, être attaché sur, fixé à ; un muscle qui s’insère sur un os". Il existe ainsi des lexicographes assez lucides ou assez courageux pour ne pas se laisser emporter par la pression sociale ou par l’idéologie sociale bien en cour – celle-là même dont, espérons-le, la fin est proche et qui ne sera, dans un demi-siècle, qu’une épave pourrie arrachée au siècle des Ténèbres à l’agonie.

 

 

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