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05 mai 2008

Prévoyance

 

 

 

Dérivé du verbe prévoir, le nom prévoyance est attesté en 1491 au sens de "faculté de prévoir" ou "d’action de prévoir". Il est enregistré avec ce seul sens dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : "faculté ou action de prévoir". Les exemples cités, dont certains sont insignifiants ("grande, sage prévoyance, cet homme a une grande prévoyance"), illustrent ce seul sens : "il a détourné le mal par sa prévoyance ; la prévoyance donne de grandes inquiétudes ; rien n’échappe à sa prévoyance". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) confirment cette définition restreinte : terme de "morale", "action de l’esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses".

A partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de prévoyance s’élargit et elle finit par englober, outre la faculté ou l’action de prévoir, les effets de cette action ou de cette faculté : "faculté ou action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir". L’usage de cette faculté débouche sur un comportement, une attitude, des mesures prises : les précautions. Cette évolution illustre une des leçons classiques du cours de philosophie de classes terminales : la morale (faculté ou action de prévoir) et l’action (prendre des précautions, agir en conséquence). D’un point de vue sémantique, ce type d’extension de sens est fréquent, aussi bien pour les verbes que pour les noms : le mot qui désigne l’action finit par désigner le résultat de l’action. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens ("la prévoyance est une faculté ou une action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir"), lesquels, dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, affinent la définition en distinguant la faculté de l’action : le sens premier est la "faculté de prévoir" ; le sens étendu est "l’action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir" (1798, et aussi 1832-35, 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), en revanche, renonce à cette distinction : "action de prévoir, faculté de prévoir", écrit-il pour définir le premier sens, l’illustrant d’extraits d’écrivains dans lesquels le nom prévoyance désigne l’action exprimée par le verbe ou la faculté de prévoir ; Bossuet : "c’est la sagesse divine dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière" ; Rollin : "une sage prévoyance de l’avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre". Littré revient à la distinction fondamentale entre morale et action. Il est vrai que le second sens est attesté chez Montaigne (Essais, "cette prévoyance des bêtes d’amasser et épargner pour le temps à venir"). Littré le glose ainsi : "soin par lequel on prend des mesures pour l’avenir" et l’illustre d’extraits d’écrivains ; de Mme de Sévigné : "il vint hier ici Mesdames... ; un léger soupçon avait causé une légère prévoyance qui composa un très bon dîner" ; de Bossuet : "ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de croire" ; de Montesquieu : "ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance".

 

C’est en 1832, chez J-B Say, qu’est attesté le sens social et économique de prévoyance dans caisse de prévoyance, mais ce sens n’est relevé ni dans le dictionnaire de Littré, ni dans celui des académiciens (septième et huitième éditions, 1878, 1932-35). En revanche, il l’est, et d’abondance, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "Caisse de prévoyance (au XIXe siècle), caisse gérée par un organisme qui se charge de venir en aide aux personnes nécessiteuses" ; "fonds de prévoyance, capital qui doit être réservé pour parer aux dépenses, aux pertes imprévues" ; "société de prévoyance, organisme de solidarité professionnelle qui, avant la création de la Sécurité Sociale, garantissait à ses membres cotisants une aide aux malades, des pensions aux infirmes et aux vieillards".

Dans ce dictionnaire, qui est aussi, en dépit de seize volumes de grand format, sinon le bréviaire de la modernité, du moins son miroir, le sens social triomphe, au point que le premier sens, à savoir "faculté, action de prévoir", celui qui est attesté à la fin du XVe siècle et le seul qui soit défini par les académiciens en 1694 et par les auteurs de L’Encyclopédie, est mentionné comme vieilli et illustré d’exemples cités dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ("rien n’échappe à sa prévoyance ; cet homme est doué d’une grande prévoyance"). Dans la langue actuelle, la prévoyance est une action, individuelle et collective, qui se fait dans un cadre social : "conduite prudente et raisonnable de celui qui prend les dispositions nécessaires pour faire face à telle ou telle situation". Autrement dit, ce qui était défini, dans l’ancienne France, comme une "faculté", disposant ou non à l’action, c’est-à-dire comme faisant partie de la nature de l’homme, est peu à peu devenu une série d’actes inspirés par la prudence (une grande vertu certes) et qui sont tous éminemment sociaux. De fait, l’évolution sémantique de ce nom s’est pliée peu à peu à un changement de l’ordre symbolique : l’effacement de la nature humaine sous la vague sociale. L’homme n’a plus de nature, il n’est plus qu’un grain de sable social : c’est son intégration à un groupe qui désormais le définit.

 

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