Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06 mai 2008

Corporation

 

 

 

 

Le premier lexicographe à faire entrer corporation dans un dictionnaire de langue est Jean-François Féraud, auteur d’un Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "mot emprunté des Anglais, pour signifier les communautés municipales", ce mot anglais étant lui-même emprunté du latin en usage au Moyen Age : corporatio civitatis. L’article qu’y consacre L’Encyclopédie (1751-65) est clair et explicite : "en jurisprudence, police et histoire moderne, corps politique, que l’on appelle ainsi en Angleterre, parce que les membres dont il est composé ne forment qu’un corps, qu’ils ont un sceau commun et qu’ils sont qualifiés pour prendre, acquérir, accorder, attaquer ou être attaqués en justice au nom de tous". Les encyclopédistes ajoutent : "nous n’avons point de terme qui lui réponde directement ; communauté en approche, mais ce n’est pas la même chose : il n’a pas une signification si étendue". Suit un court exposé sur l’établissement en Angleterre d’une corporation (par prescription, par lettres patentes et par un acte du parlement) et sur les divers types de corporation : "ou ecclésiastiques" (abbayes, prieurés conventuels, chapitres, évêchés, doyennés, archidiaconats, cures, universités, collèges, hôpitaux) "ou laïques" (cités, villes, mairies, bailliages, compagnies ou sociétés de commerçants, etc.).

Féraud signale que l’Académie ignore ce mot. Les exemples qu’il cite se rapportent à l’Angleterre : "ces villages, dit M. Moreau, formaient eux-mêmes des corporations" ; "les seigneurs, dans les traités même avec quelques villes, supposent des corporations encore existantes". Le mot est employé dans le sens qu’il a en anglais, à savoir "communauté d’habitants", et non dans le sens qu’il a en français où il désigne, depuis 1672 seulement, une "association d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts". Les historiens nous ont laissé accroire que les corporations remontaient au Moyen Age, qu’elles étaient aussi anciennes que la France, etc. C’est est fort possible, mais ces associations se nommaient jurandes ou maîtrises, et non pas corporations, mot moderne emprunté de l’anglais, langue dans laquelle il désigne une réalité tout autre que celle qu’il désigne en français.

Le sens français est exposé pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "association autorisée par la puissance publique et formée de plusieurs personnes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession" (même définition en 1832-35). Autrement dit, les corporations accèdent à l'existence dans les dictionnaires au moment où, dans la réalité, elles n’ont plus d’existence légale. En effet, pendant la Révolution, la loi promulguée en 1791 et connue sous le nom de son rédacteur, Le Chapelier, a interdit les corporations, les rendant de fait célèbres : les ont accompagnées vers le néant le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Oui, les coalitions ouvrières et le droit de grève ont été rayés d’un trait de plume par des gens que l’on force les Français à admirer, et bien que la Révolution française ait montré la voie à tous les totalitarismes sanglants du XXe siècle (URSS, Chine, Cuba, comme en Corée (du Nord), etc.) : nous, Français, nous pouvons en être fiers au point de faire des événements qui se sont produits entre 1789 et 1815 la matrice de la France moderne, celle-là même qui a illuminé les tyrans Lénine, Trotski, Staline, Mao, Castro, etc. Que dirait-on de l’Allemagne si, dans les écoles de ce pays, les programmes et instructions obligeaient les élèves à être fiers de ce que leurs grands-parents ont fait entre 1933 et 1945 ?

 

Les corporations interdites, les auteurs de dictionnaires modernes usent de biais pour définir le mot qui les désignait jadis. Ils auraient pu rappeler que corporation est un terme (éphémère) de l’histoire de France : il n’est entré en 1798 dans le dictionnaire avec son sens français qu’une fois que les choses qu’il désignait ou aurait pu désigner (jurandes, communautés, maîtrises) ont eu disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’en tire par une pirouette, en renvoyant le sens du mot à son étymologie supposée (corps)  : "réunion de personnes qui forment un corps ayant des règlements, des droits ou privilèges particuliers" et "association d’ouvriers unis par des droits et des devoirs réciproques". Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, se contentent d’une définition a minima : "réunion de personnes qui forment un corps", mais ils rappellent le sens disparu : "autrefois il désignait une association formée de plusieurs personnes astreintes à de certaines obligations relativement à leur profession et jouissant de certains privilèges" ("corporation d’arts et métiers, être admis dans une corporation"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) rejettent dans un lointain passé les réalités désignées par ce mot : dans l’antiquité romaine, où corporatio, pourtant, n’était pas employé, sinon dans la langue de l’église, par Tertullien, qui y donne le sens théologique de "nature corporelle" dans un ouvrage au sens éloquent : De carne Christi (de la chair du Christ) ; et au Moyen Age : "association de personnes exerçant le même métier, ou une branche de ce métier dotée de statuts définis, d’une hiérarchie, d’une police, de rites, de dévotions propres, avec en outre un ensemble de monopoles et de privilèges" ("corporations d’artisans, d’artistes, de marchands"). C’est par ce terme que sont nommées improprement ou par figure les organisations professionnelles et même les syndicats : "ensemble des personnes, éventuellement liées par une association, qui exercent la même profession" ("corporation de la boucherie, des ouvriers du Livre, des avocats, des médecins") ou même "ensemble de personnes ayant une activité ou des intérêts communs permanents ou temporaires".

Les corporations interdites, elles survivent aussi dans un simulacre inventé par les marxistes et autres révolutionnaires, les disciples ou les descendants de ceux-là mêmes qui les ont interdites, mais un simulacre démoniaque ou diabolique, nommé corporatisme, lequel simulacre est le Mal là où il n’a pas d’existence (les démocraties), mais le Bien là où le socialisme est effectif : en URSS ou en Chine, quand un pouvoir tyrannique fait défiler les corporations (dites syndicats) pour célébrer sa gloire et décérébrer ceux qui défilent au pas du jars.

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, prennent acte, avec plus de deux siècles de retard, des changements de sens de corporation qu’ont causés les bouleversements politiques de 1789 à 1815. Ils distinguent deux sens. Le premier est historique et propre à l’Ancien Régime : "association d’artisans ou de marchands, composée de maîtres, commis, compagnons, employés et apprentis, groupés en vue de réglementer l’exercice de leur profession et de défendre leurs intérêts et leurs traditions", précisant que "les corporations furent supprimées en 1791 par la loi Le Chapelier" ; le second, le sens actuel, est un sens affaibli : "aujourd’hui, par affaiblissement, ensemble des personnes exerçant la même profession".

L’exemple cité, qui ne mange pas de pain, est un condensé de modernité : "la corporation tout entière s’éleva contre ce projet de loi". La vie publique en France meurt de métastase législative. Pour survivre à ce gavage, il ne reste plus aux citoyens avisés qu’à tenir ces lois en trop pour lettre morte. Il est donc dans l’ordre des choses que ces simulacres suscitent l’indignation de ces autres simulacres que sont les corporations, supprimées en 1791 mais ressuscitées en leurre pour jouer la comédie moderne.

 

Les commentaires sont fermés.