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07 mai 2008

Banaliser

 

Banaliser, banalisation

 

Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".

 

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".

Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.

 

 

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