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09 mai 2008

Sordide

 

 

 

En latin, l’adjectif sordidus, dérivé du nom sordes, "ordures, saleté, crasse, bassesse de condition", a, dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), pour sens propre "sale, crasseux, malpropre" et, pour sens figuré, "bas, insignifiant, méprisable" ou "vil, ignoble". L’adjectif français qui en est emprunté est attesté à la fin du XVe siècle dans le sens propre de l’adjectif latin ("sale, crasseux") et dans le sens figuré, comme un synonyme d’avarice ou d’avaricieux : "qui est d’une mesquinerie ignoble". L’avarice était tenue alors pour une saleté de l’âme ou une ordure de l’esprit, comme une caractéristique de l’esclave, l’homme libre étant par nature libéral, c’est-à-dire généreux.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré dans ce sens moral dès la première édition (1694) : "sale, vilain". Les académiciens précisent qu’il "ne se dit guère que par rapport à l’avarice" ("c’est un homme avare, vilain, sordide, c’est un avare des plus sordides") et qu’il "se dit plus ordinairement des choses", telles que l’avarice, le gain, l’intérêt, l’épargne. La définition est reprise dans les quatrième, cinquième ("il n’est pas d’usage au propre ; et au figuré, il ne se dit des personnes que par rapport à l’avarice"), sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française.

Les auteurs de L’Encyclopédie ne consacrent pas d’article à sordide, mais à sordidité, terme de morale (on dirait aussi "terme évaluatif"), qu’ils restreignent à la seule expression de la condamnation morale de l’avarice : "substantif énergique dont notre langue devrait s’enrichir (ce qui a été fait), et qui exprimerait très bien une avarice basse et honteuse : sois économe, mais ne sois point sordide, ce n’est que pour te reposer le soir, que tu dois, voyageur sensé, profiter du matin de tes jours", est l’exemple cité. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) restreint, comme les encyclopédistes, l’emploi de sordide à la seule qualification des avares : "sale, vilain, en parlant des avares : c’est un avare des plus sordides ; gain, intérêt, avarice, épargne sordide".

L’article que Littré consacre à sordide dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus ample que celui des académiciens, dans la mesure où il distingue nettement le sens propre ("sale, vilain") du sens figuré ("avare" ou "avaricieux") et qu’il a trouvé dans la littérature classique des exemples illustrant l’un et l’autre sens ; le propre : "La volupté d’Épicure n’était point sordide ; il a vécu si sobrement que les Pères en font parfois honte aux chrétiens" (La Mothe Le Vayer), "François ne saurait avoir ni un habillement si sordide ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait" (Bossuet) et en médecine "plaie sordide", "ulcères sordides" ; le figuré : "il y a un noble intérêt, il y a un intérêt bas et sordide" (Bossuet), "Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain" (Boileau), "le parfait désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage par le contraste la sordide avidité des sophistes" (Rollin).

Dans la langue moderne, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), l’adjectif qualifie des réalités sociales, choses ou personnes : banlieue, bauge, cour, escalier, guenilles, habits, haillons, maison, masure, quartier, rue, ruelle, taudis, apparence, aspect, misère, gueux, vieillard, de sorte qu’il est défini dans ce dictionnaire, au sens propre, ainsi : "d’une saleté repoussante, d’une misère extrême" et qu’il a pour synonymes crasseux, dégoûtant, immonde, infect, pouilleux. Au XVIIIe siècle, il se disait de l’avarice ; aujourd’hui, il peut se dire de toute réalité sociale, l’avarice en étant une. Pour ce qui est du sens figuré, il est précisé, dans ce dictionnaire, que ce sens est spécifique du "domaine de l’argent", ce qui est une façon de lier morale et société et d’en user pour condamner une morale sociale qui fait horreur, non pas parce qu’elle est l’antonyme de la générosité définissant la nature de l’homme libre, mais parce que, signe d’égoïsme et d’un désir de ne rien partager, elle sape l’ordre social nouveau. Sordide au figuré est ainsi défini : "d’une bassesse extrême, ignoble" ; il a pour synonymes abject, infâme, mesquin, vil et il sert à qualifier l’avarice, l’économie, l’égoïsme, l’épargne, l’intérêt, le matérialisme, la mesquinerie ; de ces vices, il s’étend à des faits, choses ou événements, qui trahissent de la part de ceux qui les accomplissent, une grande bassesse d’âme : la besogne, les calculs, les comptes, le crime, la débauche, le gain, l’histoire, les plaisirs, la vie.

 

Les auteurs de L’Encyclopédie ont cherché à acclimater le nom sordidité, attesté au XVIe siècle chez le philosophe Charron ("le prince doit éviter deux choses : l’injustice et la sordidité, en conservant le droit envers tous et l’honneur pour soi"), au sens "d’avarice". Ils y ont réussi, puisque ce nom est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 ; il n’apparaît pas dans l’édition de 1932-35) au sens de "mesquinerie, avarice" ("il est peu usité, précisent les académiciens) et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), dans les deux sens : "saleté" et "ladrerie". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens social ("saleté repoussante, misère extrême") est jugé rare, mais il est attesté chez Gide : "le village où nous campons ne le cède en rien à ceux que nous avons traversés, en misère, en saleté, en dénuement de toute sorte, en sordidité" (Voyage au Congo, 1927), le sens courant étant le sens figuré : "bassesse extrême, ignoble" (synonymes : abjection, infamie, mesquinerie).

L’évolution de l’un et l’autre de ces mots, que l’on peut résumer ainsi : moins de nature, plus de société, atteste que peu à peu la nature s’efface ou qu’il n’y est plus fait référence pour expliquer quoi que ce soit, et que cet effacement est compensé par l’expression de cette nature en termes sociaux ou de conditions de vie : misère ou pauvreté ou indignité.

 

 

 

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