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10 mai 2008

Sanctuaire

 

 

 

En latin, sanctuarium désigne à la fois un "lieu sacré" et le "cabinet d’un roi" (cf. Dictionnaire latin français, Hachette, 1934). Dans le latin d’église, le mot se réduit à un seul sens : "lieu sacré, sanctuaire". Sanctuaire, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle dans ce sens religieux, "lieu le plus saint d’un temple, d’une église". Ce n’est que dans le seconde moitié du XVIIe siècle qu’il s’étend à d’autres réalités que religieuses : un "lieu secret", la justice (1677).

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "on appelait ainsi chez les Juifs le lieu le plus saint du Temple où reposait l’arche ; parmi les chrétiens on appelle communément sanctuaire l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement enfermé d'une balustrade" (même définition en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788). Le vieux sens, "cabinet d’un roi", du latin sanctuarium n’a pas disparu : "on appelle figurément sanctuaire le conseil secret des rois, des souverains" (exemple : "il ne faut pas vouloir pénétrer témérairement dans le sanctuaire"). Il est relevé par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798. Il disparaît en partie dans la sixième édition (1832-35), un peu après l'Ancien Régime, remplacé par cette seule référence : "proverbialement et figurément, il ne faut pas vouloir pénétrer dans le sanctuaire, il est dangereux de vouloir pénétrer les secrets des gens puissants".

C’est aussi à partir de cette sixième édition que le nom sanctuaire désigne d’autres réalités, qui ne sont pas sacrées, mais humaines, profanes et sociales (la justice, le foyer, la maison, etc.), et qui, à partir du moment où elles sont désignées comme un sanctuaire, sont sacralisées ou traitées comme des réalités sacrées. Autrement dit, la grande religion immanente, sociale et occultiste, de la modernité, une fois qu’elle a pris le dessus sur le christianisme, s’approprie l’ancien sacré pour en désigner ses propres réalités. Certes, dans cette sixième édition, l’archéologie ayant progressé, il est signalé que le nom sanctuaire "se dit, dans un sens analogue (le sens religieux), en parlant des temples consacrés aux divinités du paganisme, aux idoles" (exemples : "la pythie rendait ses oracles du fond du sanctuaire ; le sanctuaire d’un temple chinois"). Mais l’extension à des réalités sociales et profanes est nette : "au figuré, le sanctuaire des lois, de la justice se dit d’un tribunal, d’un lieu où l’on rend la justice" ; ou encore : "cette maison est le sanctuaire de l’honneur, des vertus" signifie que "l’honneur l’habite, les vertus y sont pratiquées" ; ou encore : "on dit de même le cœur de cet homme est le sanctuaire de toutes les vertus".

 

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est anticlérical, sanctuaire subit un double abaissement. D’abord, le sens chrétien, qui est pourtant le sens historique le plus ancien dans la langue, n’est cité qu’en quatrième position : "chez les chrétiens, l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement entouré d’une balustrade", celui-ci étant l’expression particulière d’un sens premier et général : "en général, lieu fermé et consacré par la religion" et étant précédé dans l’article, en tant que sens particulier, par le sens en usage chez les Juifs ("le lieu le plus saint du temple, où reposait l’arche et qui se nommait autrement le saint des saints") et chez les païens : "il s’est dit, dans un sens analogue, du lieu le plus saint du temple". Littré cite aussi de nombreux exemples d’emplois profanes de sanctuaire : le cœur d’un homme sage, le palais des arts qu’est le Louvre, le lieu où l’on rend la justice, et, figurément, la profession de magistrat, les lois, une maison, la paix, et même une "compagnie comparée à un sanctuaire et dans laquelle les profanes ne pénètrent pas".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extension de sanctuaire à des réalités sociales ou humaines autres que la justice et le foyer s’amplifie. Ce peut être un "lieu fermé et secret" (la chambre conjugale), le parlement (sanctuaire des lois), une "partie secrète, difficilement pénétrable" (la vie intime, la pensée) et, dans la stratégie militaire, le "territoire qui doit être défendu à tout prix et qui est protégé par une force de dissuasion atomique". Le mot désigne aussi, par néologisme sémantique (en anglais, sanctuary signifie aussi "place of refuge" et "area where by law it is forbidden to kill birds, rob their nests, etc to shoot animals, etc") et dans le vocabulaire des écologistes, lequel est en train de devenir celui de tout le monde, une "lieu protégé", "un refuge", comme dans ces deux exemples (1974) : "les grandes réserves d’animaux sont celles qui remplissent le mieux leur rôle de sanctuaire de la faune sauvage (...)" et "la valeur écologique d’un "sanctuaire" naturel tient à son inviolabilité".

Ainsi en un peu plus d’un siècle, un sacré nouveau a remplacé l’ancien sacré chrétien : le sacré social ou ce que la religion sociale sacralise et la nature, non pas la nature, telle que l’entendaient les philosophes classiques, mais la nature naturelle, celle que l’homme protège de lui-même en s’en retirant.

 

 

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