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11 mai 2008

Sophistiquer

 

 

 

Emprunté du latin médiéval sophisticare qui a pour sens "tromper, falsifier, corrompre", le verbe sophistiquer est attesté chez Oresme, au XIVe siècle, au sens de "tromper par des sophismes" et à la fin du XVe siècle au sens de "frelater (un produit) en lui faisant subir quelque manipulation". Furetière (Dictionnaire universel, 1690), les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les encyclopédistes (1751-65) ne relèvent que le second sens, celui qui se rapporte aux tromperies sur les marchandises : "tromper, altérer les choses ; il se dit particulièrement des marchandises qui sont mélangées ou altérées par la malice des marchands" (Furetière, 1690) ; "frelater, falsifier une liqueur, une drogue, en y mêlant quelque chose d’étranger (le vin, les drogues précieuses, le bézoard, la laque, le lapis, la manne, l’ambre gris, etc.)" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "signifie mélanger, altérer des drogues et des marchandises, en y en mêlant d’autres de différente ou de moindre qualité ; il se dit particulièrement des remèdes et des drogues qu’on soupçonne n’être pas toujours sans mélange" (L’Encyclopédie, 1751-65).

Il faut attendre la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit relevé le premier sens, celui qui explique la formation du verbe en relation avec les sophistes, qui étaient censés, selon Socrate, abuser autrui par la parole : "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout" ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique sans cesse" (1798) ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout, sophistique toutes ses pensées ; il s’emploie aussi absolument : il sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1832-35) ; "subtiliser avec excès, user de procédés sophistiques, cet auteur sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1932-35).

A sophistiquer, entendu dans le sens philosophique de "subtiliser avec excès", Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait subir une inflexion éloquente. Dans les exemples qui illustrent ce sens, ce n’est plus la philosophie qui cherche à abuser ceux qui s’y adonnent en multipliant les sophismes, mais la religion. La première est ou serait source de lumière, la seconde d’obscurantisme, du moins dans le catéchisme positiviste et scientiste. Littré cite deux philosophes des Lumières, Bayle : "les rabbins appuient toutes ces chimères de passages de l’Écriture qu’ils tordent, qu’ils sophistiquent misérablement" et Voltaire : "on sophistiquait, on ergotait, on se haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens", alors que Montaigne, trois siècles auparavant, ne se faisait guère d’illusions ni sur la philosophie, ni sur la religion : "la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée" et "les hommes ont fait de la raison, comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée".

 

Dans la langue moderne, sophistiquer finit par s’épuiser. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent le sens "altérer, falsifier (une substance ou un produit)" comme vieux (il est sorti de l’usage) et le sens philosophique ("utiliser des raisonnements, une argumentation sophistiques ; subtiliser à l’excès") comme rare. En fait, ces deux sens sortent l’un et l’autre de l’horizon de la langue. Mais sophistiquer n’en disparaît pas pour autant. Ce qu’il y a d’archaïque en lui, à savoir le désir de tromper autrui en lui vendant des marchandises altérées ou de l’abuser par des raisonnements tortueux, s’efface au profit d’un sens moderne, importé évidemment de la langue anglaise, où sophisticated a pour sens "having learnt the ways of the world and having lost natural simplicity" et "complex, with the latest improvements and refinements". On peut le traduire librement par "qui dit oui au monde moderne" et par "du dernier cri en matière de technique". Cocteau, en 1947, a eu l’intuition de cette modernité nouvelle : "au théâtre, le public m’effraie ; il tousse. Il bavarde, il juge, il " sophistique " selon le terme américain à la mode". Ces sens sont attestés un peu plus tard : "devenir de plus en plus complexe" (1968) et "soigner quelque chose avec recherche" (1970). Ils redonnent une nouvelle vie à ce vieux verbe français. Les auteurs du Trésor de la langue française le définissent ainsi, illustrant chaque sens par des extraits de la presse branchée et moderne : "rendre raffiné, sophistiqué" ("si l’homme moderne sophistique sa chevelure, c’est que la mode lui permet maintenant toutes les fantaisies", L’Express, 1970) ; "perfectionner techniquement, rendre de plus en plus complexe" ("la seule issue possible (...) c’est donc de spécialiser et de sophistiquer à l’extrême les systèmes de défense et les armements", Le Nouvel Observateur, 1976) ; et "devenir de plus en plus perfectionné, de plus en plus complexe" : "dans le contexte d’une économie qui tend à se sophistiquer, le flair des Libanais aura toujours sa place" (Entreprise, 1968). Le problème, c’est que les Libanais n’ont plus de place à eux dans leur propre pays.

Ainsi, la modernité a fait éviter à un vieux verbe, qui garde en lui des traces de la Grèce antique, la désuétude en le débarrassant de ses sens archaïques et en les remplaçant par des sens qui consentent à l’ordre nouveau.

 

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