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12 mai 2008

Controverse

 

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.

Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).

Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).

Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.

 

 

 

Commentaires

1 POLITISER le jury veut " politiser " le FESTIVAL de CANNES

JURY FESTIVAL


2 RESILIER RESILIATION

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RESILIENCE ( Cyrulnik ) mot à toutes les sauces actuellement

Écrit par : amédée | 16 mai 2008

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