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26 mai 2008

Evoquer




    Emprunté du latin evocare « appeler à soi, faire venir », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans le sens occultiste ou magique de « faire apparaître par des incantations, ressusciter ». C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : « appeler, faire venir à soi » (1762) ; « appeler, faire venir, faire apparaître » (1798, 1832-35, 1932-35). Cette définition est reprise dans la neuvième édition, en cours de publication : « entrer en communication, par la parole ou des gestes rituels, avec des morts, des esprits ou des êtres surnaturels » (exemple : « les Romains avaient coutume d’évoquer les mânes de leurs ancêtres ; évoquer les esprits »). Dans les éditions anciennes de ce dictionnaire, les académiciens ajoutent, afin de limiter l’emploi de ce verbe : «il ne se dit que des âmes, des esprits» (1694, 1762, 1798 : « on dit que les nécromanciens évoquent les âmes des morts, les esprits, les démons »). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), la limitation est exprimée ainsi : « dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant des âmes, des esprits, etc. » et elle est illustrée de cet exemple : « les nécromanciens prétendaient évoquer les âmes des morts, les esprits, les démons ». Il semble que les académiciens, à partir de l’édition de 1832, aient tenu à marquer leurs distances vis-à-vis de l’occultisme qui, alors, commence à s’étendre (on fait parler les esprits, on fait tourner les tables, on entre en communication avec l’au-delà, on consulte les médiums et les voyantes, etc.)au détriment du christianisme affaibli.

    Dans les premières éditions, les académiciens signalent qu’évoquer a aussi un emploi juridique : « il signifie aussi tirer une cause d’un tribunal à un autre » (1694, 1762, 1798 : « il a évoqué cette affaire du Châtelet aux requêtes du Palais ; il a fait évoquer pour parentés et alliances ; il a évoqué du Parlement au grand Conseil ; le Roi évoque toutes ces causes-là à son Conseil et à sa Personne »). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est défini plus clairement encore : « évoquer, en termes de jurisprudence, signifie enlever à un tribunal, à des juges, la connaissance d’une affaire, pour l’attribuer à un autre tribunal, à d’autres juges » (« évoquer, faire évoquer une cause d’un tribunal à un autre, d’une chambre à une autre chambre, pour cause de suspicion légitime »). Le droit évoluant, le sens juridique aussi. Dans la huitième édition (1932-35), évoquer, en termes de jurisprudence, se dit d’une décision par laquelle une juridiction supérieure attire à soi la connaissance d’une affaire ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens est défini ainsi : « Droit (le sujet désigne une juridiction ou une instance supérieure), se réserver une affaire qui devait être soumise à une instance inférieure » (exemples : « la cour évoqua le principal, et y fit droit ; dans l’ancien régime, le roi évoquait ordinairement à sa personne et à son conseil les affaires de finances ; la république de Venise était aux prises avec l’archiduc de Gratz ; Louis XIII, par le conseil de Richelieu, veut évoquer à lui l’affaire », Sainte-Beuve, 1851).

    Peu à peu, le sens occultiste d’évoquer s’efface. Les auteurs du Trésor de la langue française le relèvent comme « vieux » : « appeler, faire apparaître par la magie » (« évoquer les ombres, les morts, les esprits, les démons, l’âme des anciens loups, les formes et les génies »). En fait, ce sens n’a pas disparu, il s’est métamorphosé, à partir du moment où le verbe s’est étendu à des réalités qui ne sont plus spécifiquement occultistes, mais sociales. En 1794, juste avant d’être coupé en deux morceaux, le poète Chénier l’emploie dans le sens de « rappeler à la mémoire, éveiller une idée, une image, évoquer dans un discours » (« évoquer dans une bouillante apostrophe les âmes des malheureux » ; « Faut-il d’une ombre illustre évoquer la puissance ? »). Ce sens est exposé dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit quelquefois figurément en parlant d’une simple apostrophe oratoire, d’une prosopopée », comme dans cet exemple : « l’orateur évoqua les mânes du héros dont on osait outrager la mémoire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens occultiste ancien (« faire apparaître les démons ou les âmes des morts par l’effet de certaines conjurations ») et le sens social (« figurément, il se dit des orateurs qui apostrophent les mânes des héros »). Il signale aussi, et il est le premier à le faire, une nouvelle extension : peu à peu, évoquer prend son sens courant : « évoquer un souvenir, le rappeler », comme chez Mme de Staël : « il me semble qu’en prononçant ces paroles on évoque l’histoire et qu’on ranime les morts ». Les académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35) suivent Littré : « évoquer se dit figurément, en parlant d’une simple apostrophe oratoire ; Dans le Criton, Socrate évoque l’image des lois » et « au figuré », évoquer un souvenir, c’est « le rappeler ».
    Les dictionnaires actuels signalent l’extension d’évoquer à de nouvelles réalités, toutes sociales, autres que les héros, les grands homes et les souvenirs. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce qui est évoqué, c’est-à-dire rappelé en paroles à la mémoire d’autrui, c’est aussi le passé, les jours anciens, la jeunesse, l’enfance, des pages entières de Tite-Live, des images d’orgie de chair et de sang, l’effroyable désastre de 1870. Dans ces emplois, évoquer a pour synonymes rappeler, remémorer ou se remémorer. Le verbe continue à s’étendre : il ne signifie plus seulement « rappeler », mais aussi « faire apparaître quelque chose à l’esprit de quelqu’un » : un pays, une région, des amis communs, les spectres de Dreyfus et d’Esterhazy. C’est un synonyme de faire allusion à. Chez les modernes, le sens est tout social : sont évoqués les questions, les problèmes. Ils sont abordés ou mentionnés dans un discours. Quand le sujet du verbe évoquer est un nom de chose, il a pour sens « faire penser à quelque chose » : un déshabillé qui évoque des nudités, une couleur qui évoque le sang. Il a pour synonyme suggérer. Un mot évoque un spectacle, « cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium » (Proust, 1918), « l’apparence de l’escalier évoquait assez bien le marbre » (Duhamel). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ces sens modernes sont glosés ainsi : « rendre présent à l’esprit, sans référence nécessaire au passé ; évoquer la personnalité d’un auteur ; ils évoquèrent les difficultés de l’entreprise ; ce paysage évoque la Grèce ; ce nom n’évoque rien pour moi ; spécialement, mentionner, faire allusion à ; il n’a fait qu’évoquer cette question ; une affaire qui sera sans doute évoquée en Conseil des ministres ».
 
    Le sens occultiste n’a pas disparu, il s’est simplement déplacé. Jadis, on évoquait les esprits, les ombres, les morts, les succubes, les êtres surnaturels ; aujourd’hui, on évoque une question sociale, un problème de mœurs, une difficulté administrative. L’occultisme imprègne toute la société. Le social des modernes est tout occultiste : c’est Mitterrand descendant dans le crypte du Panthéon une rose au poing pour évoquer les esprits des grands ancêtres du socialisme.


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