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27 mai 2008

Pionnier

 

 

 

Dérivé de pion ou peon au sens de "fantassin", pionnier est attesté en 1140 au sens de "fantassin , puis au début du XIIIe siècle au sens de "terrassier" (dans une armée), comme dans cet exemple du XIVe siècle : "Et pionniers qui vont de piques bien houant, Et maçons et mineurs qui vont là labourant". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les dictionnaires des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles : "travailleur dont on se sert dans l’artillerie, et dans les vivres d’une armée pour toutes les occasions où il est besoin de remuer la terre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins et pour remuer la terre dans les différentes occasions" ; "il se dit aussi généralement de tous les travailleurs qu’on emploie dans un siége, pour faire des lignes de circonvallation et de contrevallation" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins, pour creuser des lignes et des tranchées, et pour remuer la terre dans différentes occasions" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "travailleur dont on se sert à l’armée pour aplanir les chemins, remuer les terres ; il se dit actuellement des soldats des compagnies de discipline" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, pionnier prend un sens nouveau, sous l’influence de l’anglais pioneer, en s’appliquant aux réalités coloniales. En 1836, Quinet, à propos de l’Amérique, l’emploie pour désigner les colons "qui mettent en valeur des terres nouvelles" et, en 1853, la nouvelle religion sociale le valorise fortement en lui faisant désigner les grands hommes qui éclairent la marche de l’humanité sur la voie du progrès infini : c’est celui qui fait progresser l’humanité, qui défriche les morales nouvelles, qui fait faire à la science de grands bonds en avant. Ce que dévoile l’histoire sémantique de pionnier, c’est le lien étroit, presque de nature, entre les entreprises de colonisation et la croyance dans le progrès infini. Certes, on savait que les colonialistes étaient des progressistes, même des civilisateurs modèles, et que le colonialisme est un enfant du progressisme ou qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces d’une même médaille. Mais on ignorait que ce lien était exprimé dans la langue même.

Ces sens ne sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "il se dit, en parlant de l’Amérique du Nord, des premiers colons qui s’établissent sur des terres incultes et désertes pour les défricher" et "il désigne figurément un homme qui s’attache à une entreprise nouvelle, qui fait gagner un terrain nouveau à une influence". L’exemple est éloquent : "les pionniers de la civilisation". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens modernes, à la fois sociaux et idéologiques, sont clairement exposés. Un pionnier est un "colon installé sur des terres vierges ou inhabitées pour les défricher et pour les cultiver" (on sait que ces terres n’étaient ni vierges, ni inhabitées) ; le mot a pour synonyme défricheur. Les exemples sont "pionniers du Far West, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, pionnier américain, pionniers s’établissant en Californie". Dans ces exemples, l’emploi de pionnier est limité à l’Amérique et à l’Australie : il y a eu pourtant des pionniers en Algérie, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie. On comprend les réserves des auteurs, très progressistes, de ce dictionnaire : citer ces exemples aurait été montrer le lien étroit entre la colonisation et le processus de civilisation. Le second sens est glosé ainsi : "par analogie, personne qui se lance la première dans une entreprise, qui ouvre la voie à d’autres dans un domaine inexploré" (synonymes : bâtisseur, créateur, fondateur, instaurateur, instigateur, précurseur, promoteur). Exemples : les pionniers de l’aviation, de la civilisation, de la recherche atomique, de la science, de l’espace…

Le mariage entre le colonialisme et le progressisme est célébré dans la langue russe de l’Union soviétique : "dans certains pays socialistes, notamment en U.R.S.S.", un pionnier est "un adolescent faisant partie d’un mouvement éducatif de jeunes dirigé par l’État". Même le progressisme libéral est affecté : les scouts aussi ont leurs pionniers. Chez les scouts, un pionnier est un "scout aîné adonné à des tâches éducatives de bâtisseurs (chantiers par exemple)", comme dans cet exemple de 1983 : "chez les Scouts de France, le service des autres et la recherche de la paix sont exprimés dans la loi : (...) le pionnier n’agit pas pour lui seul, il refuse l’injustice et porte à tous la même attention". Il est inutile d’ajouter un commentaire.

 

 

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