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28 mai 2008

Palme

 

Emprunté du latin palma au sens de "creux de la main", puis de "feuille de palmier" et "emblème de la victoire", le nom palme est attesté dès le XIIe siècle au sens de "branche de palmier". Il est employé aussi dans un contexte religieux : "le lundi devant les palmes" (précédant le jour des Rameaux) et "le jour des palmes" (les Rameaux). Il désigne encore le symbole de la victoire, comme chez Oresme : "Et encore les Romains en usaient et donnaient triomphes et couronnes de laurier et de palme". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève l’emploi "palme du martyre".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les sens relevés sont ceux de l’ancien français : "branche de palmier" ("ils portaient tous une palme à la main, on a envoyé des palmes pour le dimanche des Rameaux") ; "la palme est le symbole de la victoire" ("en ce sens on dit il a remporté la palme, pour dire il a remporté la victoire, le prix") ; "la palme du martyre" (1694). Le définition de la quatrième édition (1762) est plus ample : "branche de palmier ; ils portaient tous une palme à la main ; les palmes du dimanche des Rameaux" ; "la palme est le symbole de la victoire ; dans cette acception, on dit qu’un homme a remporté la palme, pour dire qu’il a remporté la victoire ; et cela se dit tant des avantages qu’on remporte dans un combat que de ceux qu’on remporte dans une dispute, et dans quelque contestation que ce soit" ; "on dit aussi la palme du martyre, en parlant de la mort que les martyrs ont soufferte pour la confession de la foi". Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent : "on dit poétiquement les palmes idumées ou d’Idumée, du nom d’un pays où il en croît beaucoup ; on dit de même moissonner des palmes, de nouvelles palmes" (même définition en 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend soin d’expliquer les significations symboliques de la palme, comme si, à son époque, ces significations commençaient à s’effacer : le dimanche des palmes ou des Rameaux, "celui auquel l’Église célèbre l’entrée de Notre Seigneur dans Jérusalem, parce que le peuple juif jeta des palmes sur son passage" (en fait, il les agita pour saluer en lui son roi) ; la palme du martyre : "branche de palmier que portent droite à la main les saints martyrs dans les représentations iconographiques ; dans les catacombes, on reconnaît les restes des martyrs aux palmes gravées sur la pierre qui ferme leur sépulture" ; "la palme du martyre, la gloire éternelle qui est le prix de la mort soufferte pour la foi". Les explications se trouvent aussi dans les extraits qu’il cite : "(Rollin, Histoire ancienne) ces différentes couronnes étaient toujours accompagnées de palmes, que les vainqueurs portaient de la main droite ; cet usage, selon Plutarque, venait peut-être de la propriété qu’a le palmier de se redresser avec d’autant plus de force qu’on a fait plus d’efforts pour le courber".

 

C’est dans les dictionnaires publiés au XXe siècle que sont relevés les transferts de palme dans le domaine social : "palmes académiques, insignes, en forme de palmes, des officiers d’académie et de l’instruction publique" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Foin du martyr, place au bureaucrate qui sert avec zèle un régime politique. La décoration nouvelle, insignifiante en soi, a tant fait rêver les bureaucrates que, pour exprimer ce désir stupide de respectabilité absolue, il a été nécessaire de former le verbe transitif palmer : palmer quelqu’un (qui devient ainsi quelqu’un), c’est "le décorer des palmes académiques" (Trésor de la langue française, 1971-94), comme dans les exemples : "un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel" (1883) et "Loubet (...) donnera des croix ; il répandra (...) les palmes académiques. Ceux qu’il aura décorés ou palmés ne croiront plus qu’il veut livrer la France à l’étranger" (France, 1901). La modernité est peut-être toute dans le basculement des palmes.

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont le mérite, qui n’est pas mince, d’écorner la grandeur de la palmophilie républicaine, en faisant de la décoration académique un appendice de la palme en architecture : "ornement en forme de feuille de palmier"; d’où la "broderie ou dessin d’une étoffe en forme de feuille de palmier" ("un académicien en habit brodé de palmes vertes", Coppée, 1898 ; "un châle de cachemire de l’Inde, à grandes palmes", France, 1918) ; d’où les palmes (académiques), comme dans cet extrait de Pagnol : "M. l’Inspecteur d’Académie (...) m’a dit : M. Topaze mérite dix fois les palmes !" (Topaze, 1930) et les "insignes de bronze en forme de palme ornant une décoration militaire dont le possesseur a été cité à l’ordre de l’armée" ("croix de guerre (...) avec deux palmes", Martin du Gard, 1940).

Il en va de même de cette autre décoration moderne qu’est la palme d’or. C’est une extension du sens de "victoire, succès, supériorité" que prend par métonymie palme : "disputer la palme à quelqu’un ; remporter la palme ; la palme revient à quelqu’un, décerner la palme à quelqu’un". La palme du martyre a été effacée par les palmes académiques. Elle l’est aussi par la palme d’or ou "récompense suprême au festival cinématographique de Cannes".

Que Bégaudeau ne se lamente pas : il n’a pas eu la palme du meilleur comédien, il lui sera décerné sous peu les palmes académiques, non pas "entre les murs", mais "hors les murs", en pleine lumière. Le mammouth n’oubliera pas de le récompenser pour avoir, face à l’ennemi, dissimulé le désastre du système éducatif français et pour avoir, comme un Déroulède moderne, transformé ce désastre en victoire de la culture.

 

 

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