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29 mai 2008

Circulation

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne "l’orbite" ou "le circuit que décrit un astre", circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de révolution : "mouvement de ce qui revient à son point de départ". Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : "mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace", qu’il illustre de deux extraits : "les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain" (Fénelon) et "Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure" (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire", comme dans cet extrait de Comte : "notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle" (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au "mouvement de ce qui circule", puisqu’on "a depuis quelque temps découvert la circulation du sang" ; ou "on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : "en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées", sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : "il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique" ("la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air") ; "par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc." ; "au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public".

Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : "la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays", "le fait de se mouvoir ; le transport" ("circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route") ; "droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons" ; "billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer" ; "mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre" ("la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles"), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : "on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées" (1841) ; "on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide" (1840) ; "toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer" (1841) ; "tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation". C’est aussi "le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public" et "le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos".

Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi ("ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique"). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent ("la clameur de la circulation sur la route nationale", Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : "disparaître de la circulation" (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes ("la libre circulation des spécialistes"). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

En quatre siècles, le nom circulation a voyagé  - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens "mouvement" et ce qui est en accord avec l’injonction "bougez" ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pourtant pas aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

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