Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 mai 2008

Aménagement

 

 

 

Dérivé du verbe aménager, le nom aménagement, bien qu’il soit attesté en 1327, est l’un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois dans l’administration dernière génération et dans les milieux branchés de la gestion – hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, par l’aménagitude.

Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme un terme d’Eaux et Forêts (de l’administration ainsi nommée), dont le sens est "action d’aménager et le résultat de cette action", aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : "régler les coupes, le repeuplement et la réserve d’un bois, d’une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement". A la lecture de cet article, on comprend pourquoi aménagement est classé comme "terme d’Eaux et Forêts". C’est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "action de régler les coupes d’une forêt ; résultat de cette action".

En 1327, quand aménagement est attesté pour la première fois ("que les dits moines auront du bois aux dites nonnains à faire leur aménagement en la manière que en dit accord est contenu"), ce n’est pas un terme d’Eaux et Forêts. Il signifie "action de construire, de réparer des bâtiments (à l’aide de bois)". En 1669, il prend le sens moderne "d’action de pourvoir une maison de meubles, d’ustensiles", que les dictionnaires ne relèvent qu’au XXe siècle. Il n’est enregistré comme un terme d’exploitation et de commerce des bois, préfiguration des "Eaux et Forêts" du Dictionnaire de l’Académie française de 1832-35, qu’en 1771, dans la septième ou huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : "c’est l’action de débiter le bois pour différents usage". Dans le Code civil de 1804, il désigne la "réglementation des coupes d’une forêt" ("observer l’ordre et la quantité des coupes, conformément à l’aménagement").

 

Le sens moderne apparaît d’abord chez Littré, non pas à l’article aménagement, mais dans une remarque de l’article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : "régler les coupes d’une forêt, d’un pré" et "débiter en bois de charpente ; aménager un arbre"), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : "c’est aux forestiers et à l’agriculture qu’appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d’un bois, d’un pré. Depuis il s’est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c’est transporter les meubles et objets d’un appartement dans un autre".

Après Littré, le sens moderne d’aménagement est défini prudemment par les académiciens : "action d’aménager ou résultat de cette action : l’aménagement de cette usine est très bien entendu ; l’aménagement d’un bois, d’une forêt" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la prudence est jetée aux orties ; le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit, mais d’un droit mâtiné d’économie : "affectation d’une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d’eau, terrain d’aviation) à une exploitation régulière" (1965) et "aménagement d’une forêt, réglementation des coupes en vue d’une exploitation optimale", dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l’obsession de la production, de la rentabilité, de l’exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement n’avait que ce sens-là, limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : "action d’aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire)". Au pluriel, les "aménagements intérieurs", c'est l’ensemble des équipements destinés aux habitants d’une maison, aux passagers d’un navire, d’une voiture. L’aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s’étend, hélas, aux "espaces naturels" : la nature est mise à la raison ; à elle d’entendre raison et de se soumettre au calcul, à l’intérêt, à la mesure. L’arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l’extension presque à l’infini du nom aménagement : "action d’aménager les ressources d’un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives", "prairies artificielles, eaux, forêts etc.", et jusqu’au territoire, c’est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n’échappe aux aménageurs. En économie politique, c’est "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". On ne saurait mieux dire l’essence de la modernité.

Ce nom étant "emblématique", comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes en abusent et l’étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : "nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d’aménagements et d’arrangements" (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s’applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l’austérité est compensée par quelque "aménagement fiscal" : d’où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore les autres, qui résulte de la célèbre politique du "Temps libre", mise en place en 1981 : "l’aménagement des horaires de travail", par analogie avec l’aménagement de paquebots, d’aires de loisir, d’espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de "l’aménagement du territoire", la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine aussi que celle du Trésor de la langue française. C’est le "plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants", alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais marxistes léninistes, c’était "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". "Objectifs définis par un plan" : on croirait lire la prose des hiérarques siégeant au Comité central du Parti communiste de feue l’Union soviétique. Pour les académiciens, qui, sur ce point, sont à peu près libéraux, ce qui importe dans l’aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont "les objectifs définis par un plan". Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu’elle a à se plier à une idée préalable. Ce sont des idéocrates.

 

Les commentaires sont fermés.