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31 mai 2008

Festival

 

 

 

Emprunté de l’adjectif anglais festival ("de fête", attesté au XIVe siècle) qui est aussi employé comme un nom pour désigner une "période de fête", un "jour de fête", en particulier une "fête musicale", mot anglais lui-même emprunté de l’adjectif d’ancien français festival (attesté au début du XIIe siècle au sens de "joyeux", "solennel", "de fête" : "des festivals sacrifices", et dérivé du latin festivus, "où il y a fête", "divertissant"), le nom festival est moderne, non seulement parce qu’il est récent, mais aussi parce qu’il renferme tous les errements qui caractérisent l’époque moderne - comme le symptôme d'une maladie. Il est employé en 1830 par Berlioz, sans doute par imitation de l’allemand et il est enregistré d’abord par Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "nom de grandes fêtes musicales allemandes et de celles qui ont lieu dans quelques provinces de France et en Angleterre, à l’imitation de l’Allemagne" (exemple : "on annonce plusieurs festivals pour cet hiver"), puis dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "sorte de fête musicale" (exemples : "festival Berlioz, séance consacrée à l’exécution d’œuvres de Berlioz").

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le domaine d’emploi de ce nom est limité à la musique que l’on nomme aujourd’hui classique pour la distinguer des bruits et cris des variétés. Cela explique peut-être que les académiciens éprouvent quelques difficultés à définir clairement le sens de ce mot : "sorte de fête musicale", la fête en question, dans l’exemple cité, "festival Berlioz", étant un concert. La modernité a bouleversé tout cela. Le travail étant ringard, la fête s’y est substituée et le festivisme est devenu le nouveau catéchisme moderne. Il est vrai que la langue anglaise, en dépit du puritanisme supposé du peuple qui la parle, a montré la voie. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (édition de 1974), festival est relevé avec trois sens, deux comme nom, un comme adjectif : "(day or season for) rejoicing ; public celebrations" ; "series of performances (of music, ballet, drama, etc) given periodically (usu once a year)" ; "(attrib) festive ; of a feast or feast-day".

 

Le Trésor de la langue française, publié entre 1971 et 1994, date d’une époque, du moins le volume 8 (qui contient l’article festival) publié en 1980, où la folie festivalière n’était pas encore l’horizon indépassable de la France. Aussi les sens définis ne réfèrent-ils pas au festivisme triomphant d’aujourd’hui : "vieilli, fête" ; "usuel, série périodique de manifestations musicales, de caractère exceptionnel, tant par la qualité des artistes que par le cadre dans lequel elles se déroulent et l’intérêt des œuvres exécutées" (Festival de Strasbourg, de Bayreuth ; association européenne des festivals de musique) ; "par extension, série de représentations au cours desquelles sont présentés des spectacles ou des œuvres d’art" ("festival de danse, festival de Cannes"). Dans la langue des années 1970, le festival a un caractère exceptionnel ; il n’est pas journalier ; il n’est pas obligé. En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, il semble que les festivals aient perdu leur caractère exceptionnel et soient devenus une messe de toutes les heures du jour et de la nuit : "ensemble de manifestations musicales périodiques, se déroulant pendant plusieurs journées, et qui sont liées à un lieu, un genre, une époque, un compositeur" ("de nombreux festivals ont lieu en été") ; "par extension, ensemble de manifestations artistiques" ("festival de Cannes, de Venise, d’Avignon"). Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend même à des réalités qui ne sont pas artistiques : "figuré et familier, un festival de mots d’esprit". A cet exemple, les académiciens auraient pu ajouter "festival de bourdes", "festival de buts" ou, comme au football, "festival de cagades".

Heureusement, tous les usagers de la langue ne sont pas dupes de la manie festivalière, comme l’attestent les dérivés, adjectifs ou noms, de festival, dont l’un au moins est ironique : c’est festivaleries, employé au pluriel, pour désigner les faits obligés et convenus relatifs à un festival et qui sont les manifestations visibles et insupportables de l’ère festive dans laquelle nous avons sombré.

 

 

30 mai 2008

Aménagement

 

 

 

Dérivé du verbe aménager, le nom aménagement, bien qu’il soit attesté en 1327, est l’un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois dans l’administration dernière génération et dans les milieux branchés de la gestion – hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, par l’aménagitude.

Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme un terme d’Eaux et Forêts (de l’administration ainsi nommée), dont le sens est "action d’aménager et le résultat de cette action", aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : "régler les coupes, le repeuplement et la réserve d’un bois, d’une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement". A la lecture de cet article, on comprend pourquoi aménagement est classé comme "terme d’Eaux et Forêts". C’est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "action de régler les coupes d’une forêt ; résultat de cette action".

En 1327, quand aménagement est attesté pour la première fois ("que les dits moines auront du bois aux dites nonnains à faire leur aménagement en la manière que en dit accord est contenu"), ce n’est pas un terme d’Eaux et Forêts. Il signifie "action de construire, de réparer des bâtiments (à l’aide de bois)". En 1669, il prend le sens moderne "d’action de pourvoir une maison de meubles, d’ustensiles", que les dictionnaires ne relèvent qu’au XXe siècle. Il n’est enregistré comme un terme d’exploitation et de commerce des bois, préfiguration des "Eaux et Forêts" du Dictionnaire de l’Académie française de 1832-35, qu’en 1771, dans la septième ou huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : "c’est l’action de débiter le bois pour différents usage". Dans le Code civil de 1804, il désigne la "réglementation des coupes d’une forêt" ("observer l’ordre et la quantité des coupes, conformément à l’aménagement").

 

Le sens moderne apparaît d’abord chez Littré, non pas à l’article aménagement, mais dans une remarque de l’article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : "régler les coupes d’une forêt, d’un pré" et "débiter en bois de charpente ; aménager un arbre"), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : "c’est aux forestiers et à l’agriculture qu’appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d’un bois, d’un pré. Depuis il s’est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c’est transporter les meubles et objets d’un appartement dans un autre".

Après Littré, le sens moderne d’aménagement est défini prudemment par les académiciens : "action d’aménager ou résultat de cette action : l’aménagement de cette usine est très bien entendu ; l’aménagement d’un bois, d’une forêt" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la prudence est jetée aux orties ; le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit, mais d’un droit mâtiné d’économie : "affectation d’une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d’eau, terrain d’aviation) à une exploitation régulière" (1965) et "aménagement d’une forêt, réglementation des coupes en vue d’une exploitation optimale", dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l’obsession de la production, de la rentabilité, de l’exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement n’avait que ce sens-là, limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : "action d’aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire)". Au pluriel, les "aménagements intérieurs", c'est l’ensemble des équipements destinés aux habitants d’une maison, aux passagers d’un navire, d’une voiture. L’aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s’étend, hélas, aux "espaces naturels" : la nature est mise à la raison ; à elle d’entendre raison et de se soumettre au calcul, à l’intérêt, à la mesure. L’arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l’extension presque à l’infini du nom aménagement : "action d’aménager les ressources d’un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives", "prairies artificielles, eaux, forêts etc.", et jusqu’au territoire, c’est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n’échappe aux aménageurs. En économie politique, c’est "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". On ne saurait mieux dire l’essence de la modernité.

Ce nom étant "emblématique", comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes en abusent et l’étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : "nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d’aménagements et d’arrangements" (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s’applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l’austérité est compensée par quelque "aménagement fiscal" : d’où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore les autres, qui résulte de la célèbre politique du "Temps libre", mise en place en 1981 : "l’aménagement des horaires de travail", par analogie avec l’aménagement de paquebots, d’aires de loisir, d’espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de "l’aménagement du territoire", la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine aussi que celle du Trésor de la langue française. C’est le "plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants", alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais marxistes léninistes, c’était "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". "Objectifs définis par un plan" : on croirait lire la prose des hiérarques siégeant au Comité central du Parti communiste de feue l’Union soviétique. Pour les académiciens, qui, sur ce point, sont à peu près libéraux, ce qui importe dans l’aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont "les objectifs définis par un plan". Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu’elle a à se plier à une idée préalable. Ce sont des idéocrates.

 

29 mai 2008

Circulation

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne "l’orbite" ou "le circuit que décrit un astre", circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de révolution : "mouvement de ce qui revient à son point de départ". Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : "mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace", qu’il illustre de deux extraits : "les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain" (Fénelon) et "Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure" (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire", comme dans cet extrait de Comte : "notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle" (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au "mouvement de ce qui circule", puisqu’on "a depuis quelque temps découvert la circulation du sang" ; ou "on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : "en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées", sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : "il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique" ("la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air") ; "par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc." ; "au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public".

Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : "la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays", "le fait de se mouvoir ; le transport" ("circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route") ; "droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons" ; "billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer" ; "mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre" ("la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles"), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : "on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées" (1841) ; "on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide" (1840) ; "toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer" (1841) ; "tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation". C’est aussi "le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public" et "le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos".

Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi ("ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique"). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent ("la clameur de la circulation sur la route nationale", Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : "disparaître de la circulation" (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes ("la libre circulation des spécialistes"). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

En quatre siècles, le nom circulation a voyagé  - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens "mouvement" et ce qui est en accord avec l’injonction "bougez" ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pourtant pas aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

28 mai 2008

Palme

 

Emprunté du latin palma au sens de "creux de la main", puis de "feuille de palmier" et "emblème de la victoire", le nom palme est attesté dès le XIIe siècle au sens de "branche de palmier". Il est employé aussi dans un contexte religieux : "le lundi devant les palmes" (précédant le jour des Rameaux) et "le jour des palmes" (les Rameaux). Il désigne encore le symbole de la victoire, comme chez Oresme : "Et encore les Romains en usaient et donnaient triomphes et couronnes de laurier et de palme". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève l’emploi "palme du martyre".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les sens relevés sont ceux de l’ancien français : "branche de palmier" ("ils portaient tous une palme à la main, on a envoyé des palmes pour le dimanche des Rameaux") ; "la palme est le symbole de la victoire" ("en ce sens on dit il a remporté la palme, pour dire il a remporté la victoire, le prix") ; "la palme du martyre" (1694). Le définition de la quatrième édition (1762) est plus ample : "branche de palmier ; ils portaient tous une palme à la main ; les palmes du dimanche des Rameaux" ; "la palme est le symbole de la victoire ; dans cette acception, on dit qu’un homme a remporté la palme, pour dire qu’il a remporté la victoire ; et cela se dit tant des avantages qu’on remporte dans un combat que de ceux qu’on remporte dans une dispute, et dans quelque contestation que ce soit" ; "on dit aussi la palme du martyre, en parlant de la mort que les martyrs ont soufferte pour la confession de la foi". Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent : "on dit poétiquement les palmes idumées ou d’Idumée, du nom d’un pays où il en croît beaucoup ; on dit de même moissonner des palmes, de nouvelles palmes" (même définition en 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend soin d’expliquer les significations symboliques de la palme, comme si, à son époque, ces significations commençaient à s’effacer : le dimanche des palmes ou des Rameaux, "celui auquel l’Église célèbre l’entrée de Notre Seigneur dans Jérusalem, parce que le peuple juif jeta des palmes sur son passage" (en fait, il les agita pour saluer en lui son roi) ; la palme du martyre : "branche de palmier que portent droite à la main les saints martyrs dans les représentations iconographiques ; dans les catacombes, on reconnaît les restes des martyrs aux palmes gravées sur la pierre qui ferme leur sépulture" ; "la palme du martyre, la gloire éternelle qui est le prix de la mort soufferte pour la foi". Les explications se trouvent aussi dans les extraits qu’il cite : "(Rollin, Histoire ancienne) ces différentes couronnes étaient toujours accompagnées de palmes, que les vainqueurs portaient de la main droite ; cet usage, selon Plutarque, venait peut-être de la propriété qu’a le palmier de se redresser avec d’autant plus de force qu’on a fait plus d’efforts pour le courber".

 

C’est dans les dictionnaires publiés au XXe siècle que sont relevés les transferts de palme dans le domaine social : "palmes académiques, insignes, en forme de palmes, des officiers d’académie et de l’instruction publique" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Foin du martyr, place au bureaucrate qui sert avec zèle un régime politique. La décoration nouvelle, insignifiante en soi, a tant fait rêver les bureaucrates que, pour exprimer ce désir stupide de respectabilité absolue, il a été nécessaire de former le verbe transitif palmer : palmer quelqu’un (qui devient ainsi quelqu’un), c’est "le décorer des palmes académiques" (Trésor de la langue française, 1971-94), comme dans les exemples : "un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel" (1883) et "Loubet (...) donnera des croix ; il répandra (...) les palmes académiques. Ceux qu’il aura décorés ou palmés ne croiront plus qu’il veut livrer la France à l’étranger" (France, 1901). La modernité est peut-être toute dans le basculement des palmes.

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont le mérite, qui n’est pas mince, d’écorner la grandeur de la palmophilie républicaine, en faisant de la décoration académique un appendice de la palme en architecture : "ornement en forme de feuille de palmier"; d’où la "broderie ou dessin d’une étoffe en forme de feuille de palmier" ("un académicien en habit brodé de palmes vertes", Coppée, 1898 ; "un châle de cachemire de l’Inde, à grandes palmes", France, 1918) ; d’où les palmes (académiques), comme dans cet extrait de Pagnol : "M. l’Inspecteur d’Académie (...) m’a dit : M. Topaze mérite dix fois les palmes !" (Topaze, 1930) et les "insignes de bronze en forme de palme ornant une décoration militaire dont le possesseur a été cité à l’ordre de l’armée" ("croix de guerre (...) avec deux palmes", Martin du Gard, 1940).

Il en va de même de cette autre décoration moderne qu’est la palme d’or. C’est une extension du sens de "victoire, succès, supériorité" que prend par métonymie palme : "disputer la palme à quelqu’un ; remporter la palme ; la palme revient à quelqu’un, décerner la palme à quelqu’un". La palme du martyre a été effacée par les palmes académiques. Elle l’est aussi par la palme d’or ou "récompense suprême au festival cinématographique de Cannes".

Que Bégaudeau ne se lamente pas : il n’a pas eu la palme du meilleur comédien, il lui sera décerné sous peu les palmes académiques, non pas "entre les murs", mais "hors les murs", en pleine lumière. Le mammouth n’oubliera pas de le récompenser pour avoir, face à l’ennemi, dissimulé le désastre du système éducatif français et pour avoir, comme un Déroulède moderne, transformé ce désastre en victoire de la culture.

 

 

27 mai 2008

Pionnier

 

 

 

Dérivé de pion ou peon au sens de "fantassin", pionnier est attesté en 1140 au sens de "fantassin , puis au début du XIIIe siècle au sens de "terrassier" (dans une armée), comme dans cet exemple du XIVe siècle : "Et pionniers qui vont de piques bien houant, Et maçons et mineurs qui vont là labourant". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les dictionnaires des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles : "travailleur dont on se sert dans l’artillerie, et dans les vivres d’une armée pour toutes les occasions où il est besoin de remuer la terre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins et pour remuer la terre dans les différentes occasions" ; "il se dit aussi généralement de tous les travailleurs qu’on emploie dans un siége, pour faire des lignes de circonvallation et de contrevallation" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins, pour creuser des lignes et des tranchées, et pour remuer la terre dans différentes occasions" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "travailleur dont on se sert à l’armée pour aplanir les chemins, remuer les terres ; il se dit actuellement des soldats des compagnies de discipline" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, pionnier prend un sens nouveau, sous l’influence de l’anglais pioneer, en s’appliquant aux réalités coloniales. En 1836, Quinet, à propos de l’Amérique, l’emploie pour désigner les colons "qui mettent en valeur des terres nouvelles" et, en 1853, la nouvelle religion sociale le valorise fortement en lui faisant désigner les grands hommes qui éclairent la marche de l’humanité sur la voie du progrès infini : c’est celui qui fait progresser l’humanité, qui défriche les morales nouvelles, qui fait faire à la science de grands bonds en avant. Ce que dévoile l’histoire sémantique de pionnier, c’est le lien étroit, presque de nature, entre les entreprises de colonisation et la croyance dans le progrès infini. Certes, on savait que les colonialistes étaient des progressistes, même des civilisateurs modèles, et que le colonialisme est un enfant du progressisme ou qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces d’une même médaille. Mais on ignorait que ce lien était exprimé dans la langue même.

Ces sens ne sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "il se dit, en parlant de l’Amérique du Nord, des premiers colons qui s’établissent sur des terres incultes et désertes pour les défricher" et "il désigne figurément un homme qui s’attache à une entreprise nouvelle, qui fait gagner un terrain nouveau à une influence". L’exemple est éloquent : "les pionniers de la civilisation". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens modernes, à la fois sociaux et idéologiques, sont clairement exposés. Un pionnier est un "colon installé sur des terres vierges ou inhabitées pour les défricher et pour les cultiver" (on sait que ces terres n’étaient ni vierges, ni inhabitées) ; le mot a pour synonyme défricheur. Les exemples sont "pionniers du Far West, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, pionnier américain, pionniers s’établissant en Californie". Dans ces exemples, l’emploi de pionnier est limité à l’Amérique et à l’Australie : il y a eu pourtant des pionniers en Algérie, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie. On comprend les réserves des auteurs, très progressistes, de ce dictionnaire : citer ces exemples aurait été montrer le lien étroit entre la colonisation et le processus de civilisation. Le second sens est glosé ainsi : "par analogie, personne qui se lance la première dans une entreprise, qui ouvre la voie à d’autres dans un domaine inexploré" (synonymes : bâtisseur, créateur, fondateur, instaurateur, instigateur, précurseur, promoteur). Exemples : les pionniers de l’aviation, de la civilisation, de la recherche atomique, de la science, de l’espace…

Le mariage entre le colonialisme et le progressisme est célébré dans la langue russe de l’Union soviétique : "dans certains pays socialistes, notamment en U.R.S.S.", un pionnier est "un adolescent faisant partie d’un mouvement éducatif de jeunes dirigé par l’État". Même le progressisme libéral est affecté : les scouts aussi ont leurs pionniers. Chez les scouts, un pionnier est un "scout aîné adonné à des tâches éducatives de bâtisseurs (chantiers par exemple)", comme dans cet exemple de 1983 : "chez les Scouts de France, le service des autres et la recherche de la paix sont exprimés dans la loi : (...) le pionnier n’agit pas pour lui seul, il refuse l’injustice et porte à tous la même attention". Il est inutile d’ajouter un commentaire.

 

 

26 mai 2008

Evoquer




    Emprunté du latin evocare « appeler à soi, faire venir », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans le sens occultiste ou magique de « faire apparaître par des incantations, ressusciter ». C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : « appeler, faire venir à soi » (1762) ; « appeler, faire venir, faire apparaître » (1798, 1832-35, 1932-35). Cette définition est reprise dans la neuvième édition, en cours de publication : « entrer en communication, par la parole ou des gestes rituels, avec des morts, des esprits ou des êtres surnaturels » (exemple : « les Romains avaient coutume d’évoquer les mânes de leurs ancêtres ; évoquer les esprits »). Dans les éditions anciennes de ce dictionnaire, les académiciens ajoutent, afin de limiter l’emploi de ce verbe : «il ne se dit que des âmes, des esprits» (1694, 1762, 1798 : « on dit que les nécromanciens évoquent les âmes des morts, les esprits, les démons »). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), la limitation est exprimée ainsi : « dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant des âmes, des esprits, etc. » et elle est illustrée de cet exemple : « les nécromanciens prétendaient évoquer les âmes des morts, les esprits, les démons ». Il semble que les académiciens, à partir de l’édition de 1832, aient tenu à marquer leurs distances vis-à-vis de l’occultisme qui, alors, commence à s’étendre (on fait parler les esprits, on fait tourner les tables, on entre en communication avec l’au-delà, on consulte les médiums et les voyantes, etc.)au détriment du christianisme affaibli.

    Dans les premières éditions, les académiciens signalent qu’évoquer a aussi un emploi juridique : « il signifie aussi tirer une cause d’un tribunal à un autre » (1694, 1762, 1798 : « il a évoqué cette affaire du Châtelet aux requêtes du Palais ; il a fait évoquer pour parentés et alliances ; il a évoqué du Parlement au grand Conseil ; le Roi évoque toutes ces causes-là à son Conseil et à sa Personne »). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est défini plus clairement encore : « évoquer, en termes de jurisprudence, signifie enlever à un tribunal, à des juges, la connaissance d’une affaire, pour l’attribuer à un autre tribunal, à d’autres juges » (« évoquer, faire évoquer une cause d’un tribunal à un autre, d’une chambre à une autre chambre, pour cause de suspicion légitime »). Le droit évoluant, le sens juridique aussi. Dans la huitième édition (1932-35), évoquer, en termes de jurisprudence, se dit d’une décision par laquelle une juridiction supérieure attire à soi la connaissance d’une affaire ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens est défini ainsi : « Droit (le sujet désigne une juridiction ou une instance supérieure), se réserver une affaire qui devait être soumise à une instance inférieure » (exemples : « la cour évoqua le principal, et y fit droit ; dans l’ancien régime, le roi évoquait ordinairement à sa personne et à son conseil les affaires de finances ; la république de Venise était aux prises avec l’archiduc de Gratz ; Louis XIII, par le conseil de Richelieu, veut évoquer à lui l’affaire », Sainte-Beuve, 1851).

    Peu à peu, le sens occultiste d’évoquer s’efface. Les auteurs du Trésor de la langue française le relèvent comme « vieux » : « appeler, faire apparaître par la magie » (« évoquer les ombres, les morts, les esprits, les démons, l’âme des anciens loups, les formes et les génies »). En fait, ce sens n’a pas disparu, il s’est métamorphosé, à partir du moment où le verbe s’est étendu à des réalités qui ne sont plus spécifiquement occultistes, mais sociales. En 1794, juste avant d’être coupé en deux morceaux, le poète Chénier l’emploie dans le sens de « rappeler à la mémoire, éveiller une idée, une image, évoquer dans un discours » (« évoquer dans une bouillante apostrophe les âmes des malheureux » ; « Faut-il d’une ombre illustre évoquer la puissance ? »). Ce sens est exposé dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit quelquefois figurément en parlant d’une simple apostrophe oratoire, d’une prosopopée », comme dans cet exemple : « l’orateur évoqua les mânes du héros dont on osait outrager la mémoire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens occultiste ancien (« faire apparaître les démons ou les âmes des morts par l’effet de certaines conjurations ») et le sens social (« figurément, il se dit des orateurs qui apostrophent les mânes des héros »). Il signale aussi, et il est le premier à le faire, une nouvelle extension : peu à peu, évoquer prend son sens courant : « évoquer un souvenir, le rappeler », comme chez Mme de Staël : « il me semble qu’en prononçant ces paroles on évoque l’histoire et qu’on ranime les morts ». Les académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35) suivent Littré : « évoquer se dit figurément, en parlant d’une simple apostrophe oratoire ; Dans le Criton, Socrate évoque l’image des lois » et « au figuré », évoquer un souvenir, c’est « le rappeler ».
    Les dictionnaires actuels signalent l’extension d’évoquer à de nouvelles réalités, toutes sociales, autres que les héros, les grands homes et les souvenirs. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce qui est évoqué, c’est-à-dire rappelé en paroles à la mémoire d’autrui, c’est aussi le passé, les jours anciens, la jeunesse, l’enfance, des pages entières de Tite-Live, des images d’orgie de chair et de sang, l’effroyable désastre de 1870. Dans ces emplois, évoquer a pour synonymes rappeler, remémorer ou se remémorer. Le verbe continue à s’étendre : il ne signifie plus seulement « rappeler », mais aussi « faire apparaître quelque chose à l’esprit de quelqu’un » : un pays, une région, des amis communs, les spectres de Dreyfus et d’Esterhazy. C’est un synonyme de faire allusion à. Chez les modernes, le sens est tout social : sont évoqués les questions, les problèmes. Ils sont abordés ou mentionnés dans un discours. Quand le sujet du verbe évoquer est un nom de chose, il a pour sens « faire penser à quelque chose » : un déshabillé qui évoque des nudités, une couleur qui évoque le sang. Il a pour synonyme suggérer. Un mot évoque un spectacle, « cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium » (Proust, 1918), « l’apparence de l’escalier évoquait assez bien le marbre » (Duhamel). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ces sens modernes sont glosés ainsi : « rendre présent à l’esprit, sans référence nécessaire au passé ; évoquer la personnalité d’un auteur ; ils évoquèrent les difficultés de l’entreprise ; ce paysage évoque la Grèce ; ce nom n’évoque rien pour moi ; spécialement, mentionner, faire allusion à ; il n’a fait qu’évoquer cette question ; une affaire qui sera sans doute évoquée en Conseil des ministres ».
 
    Le sens occultiste n’a pas disparu, il s’est simplement déplacé. Jadis, on évoquait les esprits, les ombres, les morts, les succubes, les êtres surnaturels ; aujourd’hui, on évoque une question sociale, un problème de mœurs, une difficulté administrative. L’occultisme imprègne toute la société. Le social des modernes est tout occultiste : c’est Mitterrand descendant dans le crypte du Panthéon une rose au poing pour évoquer les esprits des grands ancêtres du socialisme.


25 mai 2008

Structure

 

 

 

 

Emprunté du latin structura au sens "de disposition (des os)", "construction", "arrangement des mots", lequel est dérivé du verbe struere ("assembler, ranger, construire"), le nom structure est attesté à partir de 1396 dans les divers sens que structura avait en latin : "construction", "manière dont un édifice est construit", "disposition d’une création de l’esprit", "arrangement des diverses parties du corps". Ces sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : "la manière dont un édifice est bâti" ; "la manière dont le corps humain est composé, dont les parties du corps humain sont arrangées, entre elles", "l’ordre, la disposition, l’arrangement des parties d’un discours". La définition est identique en 1762 (quatrième édition), en 1798 (cinquième édition), en 1832-35 (sixième édition) et en 1932-35 (huitième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) la fait sienne : "la manière dont un édifice est bâti", "par extension on le dit du corps humain, du corps des animaux et au figuré, d’un poème, d’un discours". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y reste fidèle, se contentant d’ajouter que le nom structure désigne aussi "l’arrangement mécanique d’une substance minérale, d’une roche".

Jusque-là, rien que du commun. Ce qui a fait le succès de structure, ce sont les sciences humaines et sociales. En 1826, le mot est employé au sens "de disposition d’un système complexe" : "la structure même de notre état social" ; "Hutcheson traite ensuite des caractères et des formes des États, de leur structure intérieure et des différentes espèces de gouvernement". Dès lors commence l’ascension de ce mot dans le ciel vide de la modernité.

Cette apothéose bruyante se lit, comme à livre ouvert, dans l’article structure du Trésor de la langue française (1971-94), qui ne se contente pas d’être le dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles, mais est aussi l’organe de la modernité en tout. Au XXe siècle, structure s’étend quasiment à l’infini : il n’est rien qui y échappe, comme Dieu dans les théologies de jadis. Dans ce dictionnaire, les édifices, ponts, toits, villages, villes ont une ou des structure(s) : les basiliques, les cathédrales, les constructions de Rome aussi. La structure est diverse par ses formes : concentrique, érigée, gothique, moderne, immobile, haute, monstrueuse, rectiligne, architecturale, musicale. Elle s’étend aux appareils, aux étoffes, au fuselage d’un avion, aux lits, meubles, véhicules, barques, à la carrosserie, aux tableaux, films, poèmes, morceaux de musique. C’est aussi la "partie d’un ensemble complexe construit, qui donne à cet ensemble sa cohérence, son aspect spécifique et, généralement, sa rigidité ou sa résistance" (les structures des lanceurs de satellites, la structure partie en fer, partie en maçonnerie de voûtes, les sièges avant à structure mousse, la structure portante et la façade libre des pilotis) ; ce peut être "l’ensemble lui-même qui a une structure définie" (les structures du génie civil, barrages, plates-formes en mer, murs de soutènement, gros œuvre du bâtiment ; les structures gonflables, les structures artificielles d’escalade, etc.). C’est la partie et le tout ou l’ensemble et chacun de ses éléments. Tout est structure et la structure explique tout, rend compte de tout, éclaire tout : ensembles artificiels et ensembles naturels (la structure massive et carrée de la tête, la structure herculéenne d’un pasteur). Dans un siècle constructiviste, où tout est censé relever de la construction de l'esprit et où l'homme décide de tout, théories, idées, représentations, sociétés, etc., tout est structure.

Le mot colonise les sciences : biologie, anatomie, médecine, botanique (où la structure est anatomique, animale, cellulaire, histologique, d’un arbre, des os, d’une racine, de la tige, du cytoplasme), chimie, minéralogie, physique (structure atomique, chimique, cristalline), la géologie (structure orographique et géologique d’une région, structure de l’écorce terrestre, structure faillée, plissée, tabulaire, tectonique, structures cytoplasmiques, géologiques, hydrophobes).

La structure ne se contente pas d’être partout dans la nature ; elle est aussi dans les entités abstraites : elle est bancaire, capitaliste, démographique, économique, familiale, politique, sociale, de la production, administrative et financière, de la pyramide des âges. Dans la logorrhée marxiste, dite par aveuglement philosophie par les auteurs du Trésor de la langue française, il y a deux types de structure : les super et les infra, les unes pouvant devenir les autres et réciproquement. Des entités abstraites, la structure s’étend à des entités mentales : le psychisme : structures psychiques, caractérologiques, mentales, culturelles et temporelles. La linguistique use et abuse de structure, son mot fétiche et qui la définit, puisqu'elle est "structurale" : "agencement des unités formant un système linguistique ; ensemble des relations qui les unissent ; structure de surface, structure superficielle, structure profonde". L’informatique, les mathématiques ("ensemble de propriétés qui caractérisent des objets mathématiques"), la psychologie aussi (structures cognitives, du comportement) lui emboîtent le pas.

La structure triomphe dans les sciences, qu’elles soient exactes, dures, humaines, sociales, avec une si vive arrogance (après elle, l’herbe ne repoussera pas) que ce triomphe s’accompagne de la disparition de tout : Dieu est mort, parce les hommes l’ont tué, mais la structure est là ; l’Homme aussi est mort, puisqu’il n’y a plus que des structures et que la structure rend compte de tout et du rien ou des riens, dans quelque discipline ou domaine que ce soit.

 

18 mai 2008

Illustration

 

 

 

Dans le latin chrétien, illustratio avait le sens de "glorification, gloire, apparition lumineuse, illumination, inspiration". A la fin du XIVe siècle, illustration, qui en est emprunté, est attesté dans ce sens chrétien : "lumière resplendissante", "Révélation" et en 1636 au sens "d’illumination que Dieu répand dans l’esprit". De tous les auteurs de dictionnaire, Littré, qui était positiviste et anticlérical, est le seul qui relève ce sens dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "terme de théologie, illustration divine, espèce de lumière que Dieu répand dans l’esprit", illustré d’extraits de Bossuet ("il est de la foi que, dans tous les actes de piété, il y a beaucoup de choses que nous recevons en pure souffrance.... telles sont les illustrations de l’entendement, et les pieuses affections de la volonté"), du Père Bouhours ("ces illustrations divines ne l’empêchaient pas de consulter les religieux de saint Dominique"), de Fénelon ("ce n’est pas que Dieu ne nous prévienne selon nos besoins, tantôt par des illustrations, tantôt par certains goûts et par certains plaisirs").

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe et XVIIIe siècles, la définition est limitée en 1694 au seul sens "d’éclaircissement" ("mot emprunté du latin et qui n’a guère d’usage que dans quelques titres de livres ; Illustrations des Gaules par Jean le Maire"), attesté en 1611 ("action d’expliquer par des commentaires, des exemples") et emprunté du latin par le biais de l’anglais ; et en 1762 et en 1798, au seul sens "d’action de rendre illustre", "ce qui fait la gloire de quelqu’un ou de quelque chose" ("ce mot n’est guère d’usage qu’en parlant des marques d’honneur dont une famille est illustrée ; c’est une famille noble et ancienne, mais sans illustration, où il n’y a eu aucune illustration"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) concilie ces deux définitions en les faisant se succéder dans le temps : "illustration ne se dit que des marques d’honneur, dont une famille est illustrée" et "autrefois on disait illustration, illustrer pour éclaircissement, éclaircir, commentaire, commenter : les paroles de M. Racan étant considérables pour l’illustration de plusieurs endroits des poésies de Malherbe".

 

C’est au XIXe siècle que, dans les dictionnaires, les articles consacrés à illustration prennent de l’ampleur. Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens y donnent trois sens : "action d’illustrer ou état de ce qui est illustre" ; "marques d’honneur dont une famille est illustrée" ; "explications, éclaircissements, commentaires ajoutés à un ouvrage" ("il ne s’emploie guère, dans ce sens, que parmi les savants"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y ajoute le néologisme "personnage illustre" ("les illustrations de l’époque" : on dirait aujourd’hui célébrités, notables ou notoires), le sens qu’a illustration comme "terme de paléographie" ("ornement colorié des anciens manuscrits ; ce manuscrit est remarquable par les illustrations") et le sens emprunté de l’anglais : "aujourd’hui il se dit de figures gravées sur bois et intercalées dans le texte d’un livre ; il se dit aussi d’un grand nombre de gravures insérées dans un livre ; les illustrations du poème de Dante et le titre d’une publication périodique, L’Illustration"). Ces sens sont à peu près tous avalisés dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sauf celui de "démonstration d’une donnée, confirmation, vérification d’une théorie, d’une conception abstraite", attesté en 1870 chez le psychologue Ribot et que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : "action de mettre en relation de manière non causale quelque chose (un thème, une opinion, un fait) avec quelque chose qu’on présente à la fois comme de nature différente et comme liée de manière pertinente (en tant que mise en valeur, exemplification) à ce thème, cette opinion, ce fait" ou ainsi : "action de mettre en relation quelque chose avec quelque chose d’ordre sensitif qui en est présenté comme une réalisation sous une autre forme" ou encore : "action d’adjoindre une représentation graphique à quelque chose, généralement un texte, ou de représenter quelque chose sous une forme graphique afin de la compléter, de la rendre plus claire ou plus attrayante" et "art de réaliser des représentations graphiques destinées à illustrer (quelque chose)" ou enfin : "objet concret ou mental mis en relation (sans idée de cause) avec quelque chose (thème, opinion, fait) et présenté à la fois comme différent et lié de manière pertinente à ce thème, cette opinion, ce fait" ("cette attitude n’est que l’illustration de ses principes", "nous ne demandons pas à la poésie d’être l’illustration d’une vérité de laboratoire" (Benda, 1945) et "représentation graphique (dessin, figure, image, photographie) généralement exécutée pour être intercalée dans un texte imprimé afin de le rendre plus compréhensible, de compléter l’information qu'il apporte, de le rendre plus attrayant".

Du sens théologique à la vulgarisation scientifique, voilà un basculement qui en dit long sur notre époque ; de même, la disparition du sens ancien, qualifié de classique ("marque d’honneur, renommée dont on reçoit de l’éclat") dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française et de vieilli dans le Trésor de la langue française, atteste aussi clairement le bouleversement de l’ancien ordre de valeurs : l’honneur, la réputation à défendre, le souci du nom, la fidélité aux ancêtres, l’inscription dans une lignée, s’effacent au profit de la seule insertion ou intégration dans la réalité nommée société.

 

 

17 mai 2008

Gare

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, l’entrée gare est suivie de la seule définition suivante : "espèce d’interjection pour avertir que l’on se mette à l’écart, pour laisser passer ou pour éviter quelque danger" ("gare de là, devant, donc, l’eau, le fouet. le bâton ; on dit proverbialement il frappe sans dire gare, c’est-à-dire il surprend et n’avertit point"). Autrement dit, la seule attestation qui existe alors, et cela jusqu’en 1762, est la forme du verbe garer à l’impératif et, écrivent les académiciens en 1762, dont "on se sert pour avertir que l’on se range, que l’on se détourne pour laisser passer quelqu’un ou quelque chose".

Pourtant, avant les académiciens, en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, a enregistré le nom gare, dérivé du verbe garer et l’a défini ainsi : "lieu disposé sur les rivières pour servir d'abri aux bateaux ou leur permettre de laisser passer les convois". Les académiciens n’ont suivi cette leçon qu’à partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire : "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté et n’embarrassent point la navigation" ("les gares de Charenton") ; "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté, qu’ils soient à l’abri des glaces et des inondations, et n’embarrassent point la navigation" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) signale ce sens : "substantif, lieu préparé sur les rivières pour mettre les bateaux en sûreté".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à distinguer l’interjection du nom et de les définir dans deux entrées distinctes, et il est aussi le premier à définir le sens ferroviaire du nom gare, attesté en 1831 ("emplacement disposé sur une voie de chemin de fer pour abriter un convoi pendant qu’un autre convoi passe") et en 1835 ("station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises, sur les chemins de fer") : "lieu disposé sur les rivières pour servir d’abri aux bateaux contre les glaces, les inondations, etc." et "par extension, lieu de dépôt de marchandises sur les lignes de chemins de fer ; nom de parties d’un chemin de fer qui, situées en dehors de la voie ordinaire, servent à éviter la rencontre des convois" : "gare d’arrivée et de départ, celles des deux extrémités du chemin, gare d’évitement, celle qui reçoit et abrite un convoi pendant qu’un autre convoi passe" et "station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises sur les chemins de fer".

Les académiciens continuent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire à inclure dans le même article l’interjection et le nom. Pour ce qui est du nom, ils ne relèvent plus le premier sens "fluvial", mais uniquement le sens ferroviaire, qui, à force de s’étendre, a fini par éliminer le sens dont il dépendait : "bâtiment ou ensemble de bâtiments établis aux stations des lignes de chemin de fer" : "gare de marchandises, des voyageurs, de l’Est, du Nord, les quais de la gare" (quais étant le seul vestige de l’origine fluviale de ce nom), "gare militaire, celle qui est réservée pour l’embarquement et le débarquement des troupes en cas de guerre".

Les dictionnaires actuels confirment cette évolution. Les emplois de gare se multiplient, dans la plupart des modes de transports, non seulement la navigation fluviale, mais aussi les chemins de fer, les transports maritimes (gare maritime) et routiers (gare routière) et aussi l’aviation (gare aérienne, dont le synonyme usuel est aérogare). Ce terme est au cœur de la modernité, comme le montre cet exemple éloquent, daté de 1957, de Le Corbusier, l’architecte de la modernité : "le centre des affaires doit se trouver au confluent des voies de circulation qui desservent (...) certains hôtels et les diverses gares (gares ferroviaire, routière, maritime, aérienne)". On ne saurait mieux se faire le chantre de l'horreur moderne

 

12 mai 2008

Controverse

 

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.

Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).

Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).

Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.

 

 

 

11 mai 2008

Sophistiquer

 

 

 

Emprunté du latin médiéval sophisticare qui a pour sens "tromper, falsifier, corrompre", le verbe sophistiquer est attesté chez Oresme, au XIVe siècle, au sens de "tromper par des sophismes" et à la fin du XVe siècle au sens de "frelater (un produit) en lui faisant subir quelque manipulation". Furetière (Dictionnaire universel, 1690), les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les encyclopédistes (1751-65) ne relèvent que le second sens, celui qui se rapporte aux tromperies sur les marchandises : "tromper, altérer les choses ; il se dit particulièrement des marchandises qui sont mélangées ou altérées par la malice des marchands" (Furetière, 1690) ; "frelater, falsifier une liqueur, une drogue, en y mêlant quelque chose d’étranger (le vin, les drogues précieuses, le bézoard, la laque, le lapis, la manne, l’ambre gris, etc.)" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "signifie mélanger, altérer des drogues et des marchandises, en y en mêlant d’autres de différente ou de moindre qualité ; il se dit particulièrement des remèdes et des drogues qu’on soupçonne n’être pas toujours sans mélange" (L’Encyclopédie, 1751-65).

Il faut attendre la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit relevé le premier sens, celui qui explique la formation du verbe en relation avec les sophistes, qui étaient censés, selon Socrate, abuser autrui par la parole : "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout" ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique sans cesse" (1798) ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout, sophistique toutes ses pensées ; il s’emploie aussi absolument : il sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1832-35) ; "subtiliser avec excès, user de procédés sophistiques, cet auteur sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1932-35).

A sophistiquer, entendu dans le sens philosophique de "subtiliser avec excès", Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait subir une inflexion éloquente. Dans les exemples qui illustrent ce sens, ce n’est plus la philosophie qui cherche à abuser ceux qui s’y adonnent en multipliant les sophismes, mais la religion. La première est ou serait source de lumière, la seconde d’obscurantisme, du moins dans le catéchisme positiviste et scientiste. Littré cite deux philosophes des Lumières, Bayle : "les rabbins appuient toutes ces chimères de passages de l’Écriture qu’ils tordent, qu’ils sophistiquent misérablement" et Voltaire : "on sophistiquait, on ergotait, on se haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens", alors que Montaigne, trois siècles auparavant, ne se faisait guère d’illusions ni sur la philosophie, ni sur la religion : "la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée" et "les hommes ont fait de la raison, comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée".

 

Dans la langue moderne, sophistiquer finit par s’épuiser. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent le sens "altérer, falsifier (une substance ou un produit)" comme vieux (il est sorti de l’usage) et le sens philosophique ("utiliser des raisonnements, une argumentation sophistiques ; subtiliser à l’excès") comme rare. En fait, ces deux sens sortent l’un et l’autre de l’horizon de la langue. Mais sophistiquer n’en disparaît pas pour autant. Ce qu’il y a d’archaïque en lui, à savoir le désir de tromper autrui en lui vendant des marchandises altérées ou de l’abuser par des raisonnements tortueux, s’efface au profit d’un sens moderne, importé évidemment de la langue anglaise, où sophisticated a pour sens "having learnt the ways of the world and having lost natural simplicity" et "complex, with the latest improvements and refinements". On peut le traduire librement par "qui dit oui au monde moderne" et par "du dernier cri en matière de technique". Cocteau, en 1947, a eu l’intuition de cette modernité nouvelle : "au théâtre, le public m’effraie ; il tousse. Il bavarde, il juge, il " sophistique " selon le terme américain à la mode". Ces sens sont attestés un peu plus tard : "devenir de plus en plus complexe" (1968) et "soigner quelque chose avec recherche" (1970). Ils redonnent une nouvelle vie à ce vieux verbe français. Les auteurs du Trésor de la langue française le définissent ainsi, illustrant chaque sens par des extraits de la presse branchée et moderne : "rendre raffiné, sophistiqué" ("si l’homme moderne sophistique sa chevelure, c’est que la mode lui permet maintenant toutes les fantaisies", L’Express, 1970) ; "perfectionner techniquement, rendre de plus en plus complexe" ("la seule issue possible (...) c’est donc de spécialiser et de sophistiquer à l’extrême les systèmes de défense et les armements", Le Nouvel Observateur, 1976) ; et "devenir de plus en plus perfectionné, de plus en plus complexe" : "dans le contexte d’une économie qui tend à se sophistiquer, le flair des Libanais aura toujours sa place" (Entreprise, 1968). Le problème, c’est que les Libanais n’ont plus de place à eux dans leur propre pays.

Ainsi, la modernité a fait éviter à un vieux verbe, qui garde en lui des traces de la Grèce antique, la désuétude en le débarrassant de ses sens archaïques et en les remplaçant par des sens qui consentent à l’ordre nouveau.

 

10 mai 2008

Sanctuaire

 

 

 

En latin, sanctuarium désigne à la fois un "lieu sacré" et le "cabinet d’un roi" (cf. Dictionnaire latin français, Hachette, 1934). Dans le latin d’église, le mot se réduit à un seul sens : "lieu sacré, sanctuaire". Sanctuaire, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle dans ce sens religieux, "lieu le plus saint d’un temple, d’une église". Ce n’est que dans le seconde moitié du XVIIe siècle qu’il s’étend à d’autres réalités que religieuses : un "lieu secret", la justice (1677).

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "on appelait ainsi chez les Juifs le lieu le plus saint du Temple où reposait l’arche ; parmi les chrétiens on appelle communément sanctuaire l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement enfermé d'une balustrade" (même définition en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788). Le vieux sens, "cabinet d’un roi", du latin sanctuarium n’a pas disparu : "on appelle figurément sanctuaire le conseil secret des rois, des souverains" (exemple : "il ne faut pas vouloir pénétrer témérairement dans le sanctuaire"). Il est relevé par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798. Il disparaît en partie dans la sixième édition (1832-35), un peu après l'Ancien Régime, remplacé par cette seule référence : "proverbialement et figurément, il ne faut pas vouloir pénétrer dans le sanctuaire, il est dangereux de vouloir pénétrer les secrets des gens puissants".

C’est aussi à partir de cette sixième édition que le nom sanctuaire désigne d’autres réalités, qui ne sont pas sacrées, mais humaines, profanes et sociales (la justice, le foyer, la maison, etc.), et qui, à partir du moment où elles sont désignées comme un sanctuaire, sont sacralisées ou traitées comme des réalités sacrées. Autrement dit, la grande religion immanente, sociale et occultiste, de la modernité, une fois qu’elle a pris le dessus sur le christianisme, s’approprie l’ancien sacré pour en désigner ses propres réalités. Certes, dans cette sixième édition, l’archéologie ayant progressé, il est signalé que le nom sanctuaire "se dit, dans un sens analogue (le sens religieux), en parlant des temples consacrés aux divinités du paganisme, aux idoles" (exemples : "la pythie rendait ses oracles du fond du sanctuaire ; le sanctuaire d’un temple chinois"). Mais l’extension à des réalités sociales et profanes est nette : "au figuré, le sanctuaire des lois, de la justice se dit d’un tribunal, d’un lieu où l’on rend la justice" ; ou encore : "cette maison est le sanctuaire de l’honneur, des vertus" signifie que "l’honneur l’habite, les vertus y sont pratiquées" ; ou encore : "on dit de même le cœur de cet homme est le sanctuaire de toutes les vertus".

 

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est anticlérical, sanctuaire subit un double abaissement. D’abord, le sens chrétien, qui est pourtant le sens historique le plus ancien dans la langue, n’est cité qu’en quatrième position : "chez les chrétiens, l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement entouré d’une balustrade", celui-ci étant l’expression particulière d’un sens premier et général : "en général, lieu fermé et consacré par la religion" et étant précédé dans l’article, en tant que sens particulier, par le sens en usage chez les Juifs ("le lieu le plus saint du temple, où reposait l’arche et qui se nommait autrement le saint des saints") et chez les païens : "il s’est dit, dans un sens analogue, du lieu le plus saint du temple". Littré cite aussi de nombreux exemples d’emplois profanes de sanctuaire : le cœur d’un homme sage, le palais des arts qu’est le Louvre, le lieu où l’on rend la justice, et, figurément, la profession de magistrat, les lois, une maison, la paix, et même une "compagnie comparée à un sanctuaire et dans laquelle les profanes ne pénètrent pas".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extension de sanctuaire à des réalités sociales ou humaines autres que la justice et le foyer s’amplifie. Ce peut être un "lieu fermé et secret" (la chambre conjugale), le parlement (sanctuaire des lois), une "partie secrète, difficilement pénétrable" (la vie intime, la pensée) et, dans la stratégie militaire, le "territoire qui doit être défendu à tout prix et qui est protégé par une force de dissuasion atomique". Le mot désigne aussi, par néologisme sémantique (en anglais, sanctuary signifie aussi "place of refuge" et "area where by law it is forbidden to kill birds, rob their nests, etc to shoot animals, etc") et dans le vocabulaire des écologistes, lequel est en train de devenir celui de tout le monde, une "lieu protégé", "un refuge", comme dans ces deux exemples (1974) : "les grandes réserves d’animaux sont celles qui remplissent le mieux leur rôle de sanctuaire de la faune sauvage (...)" et "la valeur écologique d’un "sanctuaire" naturel tient à son inviolabilité".

Ainsi en un peu plus d’un siècle, un sacré nouveau a remplacé l’ancien sacré chrétien : le sacré social ou ce que la religion sociale sacralise et la nature, non pas la nature, telle que l’entendaient les philosophes classiques, mais la nature naturelle, celle que l’homme protège de lui-même en s’en retirant.

 

 

09 mai 2008

Sordide

 

 

 

En latin, l’adjectif sordidus, dérivé du nom sordes, "ordures, saleté, crasse, bassesse de condition", a, dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), pour sens propre "sale, crasseux, malpropre" et, pour sens figuré, "bas, insignifiant, méprisable" ou "vil, ignoble". L’adjectif français qui en est emprunté est attesté à la fin du XVe siècle dans le sens propre de l’adjectif latin ("sale, crasseux") et dans le sens figuré, comme un synonyme d’avarice ou d’avaricieux : "qui est d’une mesquinerie ignoble". L’avarice était tenue alors pour une saleté de l’âme ou une ordure de l’esprit, comme une caractéristique de l’esclave, l’homme libre étant par nature libéral, c’est-à-dire généreux.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré dans ce sens moral dès la première édition (1694) : "sale, vilain". Les académiciens précisent qu’il "ne se dit guère que par rapport à l’avarice" ("c’est un homme avare, vilain, sordide, c’est un avare des plus sordides") et qu’il "se dit plus ordinairement des choses", telles que l’avarice, le gain, l’intérêt, l’épargne. La définition est reprise dans les quatrième, cinquième ("il n’est pas d’usage au propre ; et au figuré, il ne se dit des personnes que par rapport à l’avarice"), sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française.

Les auteurs de L’Encyclopédie ne consacrent pas d’article à sordide, mais à sordidité, terme de morale (on dirait aussi "terme évaluatif"), qu’ils restreignent à la seule expression de la condamnation morale de l’avarice : "substantif énergique dont notre langue devrait s’enrichir (ce qui a été fait), et qui exprimerait très bien une avarice basse et honteuse : sois économe, mais ne sois point sordide, ce n’est que pour te reposer le soir, que tu dois, voyageur sensé, profiter du matin de tes jours", est l’exemple cité. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) restreint, comme les encyclopédistes, l’emploi de sordide à la seule qualification des avares : "sale, vilain, en parlant des avares : c’est un avare des plus sordides ; gain, intérêt, avarice, épargne sordide".

L’article que Littré consacre à sordide dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus ample que celui des académiciens, dans la mesure où il distingue nettement le sens propre ("sale, vilain") du sens figuré ("avare" ou "avaricieux") et qu’il a trouvé dans la littérature classique des exemples illustrant l’un et l’autre sens ; le propre : "La volupté d’Épicure n’était point sordide ; il a vécu si sobrement que les Pères en font parfois honte aux chrétiens" (La Mothe Le Vayer), "François ne saurait avoir ni un habillement si sordide ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait" (Bossuet) et en médecine "plaie sordide", "ulcères sordides" ; le figuré : "il y a un noble intérêt, il y a un intérêt bas et sordide" (Bossuet), "Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain" (Boileau), "le parfait désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage par le contraste la sordide avidité des sophistes" (Rollin).

Dans la langue moderne, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), l’adjectif qualifie des réalités sociales, choses ou personnes : banlieue, bauge, cour, escalier, guenilles, habits, haillons, maison, masure, quartier, rue, ruelle, taudis, apparence, aspect, misère, gueux, vieillard, de sorte qu’il est défini dans ce dictionnaire, au sens propre, ainsi : "d’une saleté repoussante, d’une misère extrême" et qu’il a pour synonymes crasseux, dégoûtant, immonde, infect, pouilleux. Au XVIIIe siècle, il se disait de l’avarice ; aujourd’hui, il peut se dire de toute réalité sociale, l’avarice en étant une. Pour ce qui est du sens figuré, il est précisé, dans ce dictionnaire, que ce sens est spécifique du "domaine de l’argent", ce qui est une façon de lier morale et société et d’en user pour condamner une morale sociale qui fait horreur, non pas parce qu’elle est l’antonyme de la générosité définissant la nature de l’homme libre, mais parce que, signe d’égoïsme et d’un désir de ne rien partager, elle sape l’ordre social nouveau. Sordide au figuré est ainsi défini : "d’une bassesse extrême, ignoble" ; il a pour synonymes abject, infâme, mesquin, vil et il sert à qualifier l’avarice, l’économie, l’égoïsme, l’épargne, l’intérêt, le matérialisme, la mesquinerie ; de ces vices, il s’étend à des faits, choses ou événements, qui trahissent de la part de ceux qui les accomplissent, une grande bassesse d’âme : la besogne, les calculs, les comptes, le crime, la débauche, le gain, l’histoire, les plaisirs, la vie.

 

Les auteurs de L’Encyclopédie ont cherché à acclimater le nom sordidité, attesté au XVIe siècle chez le philosophe Charron ("le prince doit éviter deux choses : l’injustice et la sordidité, en conservant le droit envers tous et l’honneur pour soi"), au sens "d’avarice". Ils y ont réussi, puisque ce nom est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 ; il n’apparaît pas dans l’édition de 1932-35) au sens de "mesquinerie, avarice" ("il est peu usité, précisent les académiciens) et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), dans les deux sens : "saleté" et "ladrerie". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens social ("saleté repoussante, misère extrême") est jugé rare, mais il est attesté chez Gide : "le village où nous campons ne le cède en rien à ceux que nous avons traversés, en misère, en saleté, en dénuement de toute sorte, en sordidité" (Voyage au Congo, 1927), le sens courant étant le sens figuré : "bassesse extrême, ignoble" (synonymes : abjection, infamie, mesquinerie).

L’évolution de l’un et l’autre de ces mots, que l’on peut résumer ainsi : moins de nature, plus de société, atteste que peu à peu la nature s’efface ou qu’il n’y est plus fait référence pour expliquer quoi que ce soit, et que cet effacement est compensé par l’expression de cette nature en termes sociaux ou de conditions de vie : misère ou pauvreté ou indignité.

 

 

 

07 mai 2008

Banaliser

 

Banaliser, banalisation

 

Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".

 

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".

Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.

 

 

06 mai 2008

Corporation

 

 

 

 

Le premier lexicographe à faire entrer corporation dans un dictionnaire de langue est Jean-François Féraud, auteur d’un Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "mot emprunté des Anglais, pour signifier les communautés municipales", ce mot anglais étant lui-même emprunté du latin en usage au Moyen Age : corporatio civitatis. L’article qu’y consacre L’Encyclopédie (1751-65) est clair et explicite : "en jurisprudence, police et histoire moderne, corps politique, que l’on appelle ainsi en Angleterre, parce que les membres dont il est composé ne forment qu’un corps, qu’ils ont un sceau commun et qu’ils sont qualifiés pour prendre, acquérir, accorder, attaquer ou être attaqués en justice au nom de tous". Les encyclopédistes ajoutent : "nous n’avons point de terme qui lui réponde directement ; communauté en approche, mais ce n’est pas la même chose : il n’a pas une signification si étendue". Suit un court exposé sur l’établissement en Angleterre d’une corporation (par prescription, par lettres patentes et par un acte du parlement) et sur les divers types de corporation : "ou ecclésiastiques" (abbayes, prieurés conventuels, chapitres, évêchés, doyennés, archidiaconats, cures, universités, collèges, hôpitaux) "ou laïques" (cités, villes, mairies, bailliages, compagnies ou sociétés de commerçants, etc.).

Féraud signale que l’Académie ignore ce mot. Les exemples qu’il cite se rapportent à l’Angleterre : "ces villages, dit M. Moreau, formaient eux-mêmes des corporations" ; "les seigneurs, dans les traités même avec quelques villes, supposent des corporations encore existantes". Le mot est employé dans le sens qu’il a en anglais, à savoir "communauté d’habitants", et non dans le sens qu’il a en français où il désigne, depuis 1672 seulement, une "association d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts". Les historiens nous ont laissé accroire que les corporations remontaient au Moyen Age, qu’elles étaient aussi anciennes que la France, etc. C’est est fort possible, mais ces associations se nommaient jurandes ou maîtrises, et non pas corporations, mot moderne emprunté de l’anglais, langue dans laquelle il désigne une réalité tout autre que celle qu’il désigne en français.

Le sens français est exposé pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "association autorisée par la puissance publique et formée de plusieurs personnes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession" (même définition en 1832-35). Autrement dit, les corporations accèdent à l'existence dans les dictionnaires au moment où, dans la réalité, elles n’ont plus d’existence légale. En effet, pendant la Révolution, la loi promulguée en 1791 et connue sous le nom de son rédacteur, Le Chapelier, a interdit les corporations, les rendant de fait célèbres : les ont accompagnées vers le néant le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Oui, les coalitions ouvrières et le droit de grève ont été rayés d’un trait de plume par des gens que l’on force les Français à admirer, et bien que la Révolution française ait montré la voie à tous les totalitarismes sanglants du XXe siècle (URSS, Chine, Cuba, comme en Corée (du Nord), etc.) : nous, Français, nous pouvons en être fiers au point de faire des événements qui se sont produits entre 1789 et 1815 la matrice de la France moderne, celle-là même qui a illuminé les tyrans Lénine, Trotski, Staline, Mao, Castro, etc. Que dirait-on de l’Allemagne si, dans les écoles de ce pays, les programmes et instructions obligeaient les élèves à être fiers de ce que leurs grands-parents ont fait entre 1933 et 1945 ?

 

Les corporations interdites, les auteurs de dictionnaires modernes usent de biais pour définir le mot qui les désignait jadis. Ils auraient pu rappeler que corporation est un terme (éphémère) de l’histoire de France : il n’est entré en 1798 dans le dictionnaire avec son sens français qu’une fois que les choses qu’il désignait ou aurait pu désigner (jurandes, communautés, maîtrises) ont eu disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’en tire par une pirouette, en renvoyant le sens du mot à son étymologie supposée (corps)  : "réunion de personnes qui forment un corps ayant des règlements, des droits ou privilèges particuliers" et "association d’ouvriers unis par des droits et des devoirs réciproques". Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, se contentent d’une définition a minima : "réunion de personnes qui forment un corps", mais ils rappellent le sens disparu : "autrefois il désignait une association formée de plusieurs personnes astreintes à de certaines obligations relativement à leur profession et jouissant de certains privilèges" ("corporation d’arts et métiers, être admis dans une corporation"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) rejettent dans un lointain passé les réalités désignées par ce mot : dans l’antiquité romaine, où corporatio, pourtant, n’était pas employé, sinon dans la langue de l’église, par Tertullien, qui y donne le sens théologique de "nature corporelle" dans un ouvrage au sens éloquent : De carne Christi (de la chair du Christ) ; et au Moyen Age : "association de personnes exerçant le même métier, ou une branche de ce métier dotée de statuts définis, d’une hiérarchie, d’une police, de rites, de dévotions propres, avec en outre un ensemble de monopoles et de privilèges" ("corporations d’artisans, d’artistes, de marchands"). C’est par ce terme que sont nommées improprement ou par figure les organisations professionnelles et même les syndicats : "ensemble des personnes, éventuellement liées par une association, qui exercent la même profession" ("corporation de la boucherie, des ouvriers du Livre, des avocats, des médecins") ou même "ensemble de personnes ayant une activité ou des intérêts communs permanents ou temporaires".

Les corporations interdites, elles survivent aussi dans un simulacre inventé par les marxistes et autres révolutionnaires, les disciples ou les descendants de ceux-là mêmes qui les ont interdites, mais un simulacre démoniaque ou diabolique, nommé corporatisme, lequel simulacre est le Mal là où il n’a pas d’existence (les démocraties), mais le Bien là où le socialisme est effectif : en URSS ou en Chine, quand un pouvoir tyrannique fait défiler les corporations (dites syndicats) pour célébrer sa gloire et décérébrer ceux qui défilent au pas du jars.

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, prennent acte, avec plus de deux siècles de retard, des changements de sens de corporation qu’ont causés les bouleversements politiques de 1789 à 1815. Ils distinguent deux sens. Le premier est historique et propre à l’Ancien Régime : "association d’artisans ou de marchands, composée de maîtres, commis, compagnons, employés et apprentis, groupés en vue de réglementer l’exercice de leur profession et de défendre leurs intérêts et leurs traditions", précisant que "les corporations furent supprimées en 1791 par la loi Le Chapelier" ; le second, le sens actuel, est un sens affaibli : "aujourd’hui, par affaiblissement, ensemble des personnes exerçant la même profession".

L’exemple cité, qui ne mange pas de pain, est un condensé de modernité : "la corporation tout entière s’éleva contre ce projet de loi". La vie publique en France meurt de métastase législative. Pour survivre à ce gavage, il ne reste plus aux citoyens avisés qu’à tenir ces lois en trop pour lettre morte. Il est donc dans l’ordre des choses que ces simulacres suscitent l’indignation de ces autres simulacres que sont les corporations, supprimées en 1791 mais ressuscitées en leurre pour jouer la comédie moderne.

 

05 mai 2008

Prévoyance

 

 

 

Dérivé du verbe prévoir, le nom prévoyance est attesté en 1491 au sens de "faculté de prévoir" ou "d’action de prévoir". Il est enregistré avec ce seul sens dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : "faculté ou action de prévoir". Les exemples cités, dont certains sont insignifiants ("grande, sage prévoyance, cet homme a une grande prévoyance"), illustrent ce seul sens : "il a détourné le mal par sa prévoyance ; la prévoyance donne de grandes inquiétudes ; rien n’échappe à sa prévoyance". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) confirment cette définition restreinte : terme de "morale", "action de l’esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses".

A partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de prévoyance s’élargit et elle finit par englober, outre la faculté ou l’action de prévoir, les effets de cette action ou de cette faculté : "faculté ou action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir". L’usage de cette faculté débouche sur un comportement, une attitude, des mesures prises : les précautions. Cette évolution illustre une des leçons classiques du cours de philosophie de classes terminales : la morale (faculté ou action de prévoir) et l’action (prendre des précautions, agir en conséquence). D’un point de vue sémantique, ce type d’extension de sens est fréquent, aussi bien pour les verbes que pour les noms : le mot qui désigne l’action finit par désigner le résultat de l’action. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens ("la prévoyance est une faculté ou une action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir"), lesquels, dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, affinent la définition en distinguant la faculté de l’action : le sens premier est la "faculté de prévoir" ; le sens étendu est "l’action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir" (1798, et aussi 1832-35, 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), en revanche, renonce à cette distinction : "action de prévoir, faculté de prévoir", écrit-il pour définir le premier sens, l’illustrant d’extraits d’écrivains dans lesquels le nom prévoyance désigne l’action exprimée par le verbe ou la faculté de prévoir ; Bossuet : "c’est la sagesse divine dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière" ; Rollin : "une sage prévoyance de l’avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre". Littré revient à la distinction fondamentale entre morale et action. Il est vrai que le second sens est attesté chez Montaigne (Essais, "cette prévoyance des bêtes d’amasser et épargner pour le temps à venir"). Littré le glose ainsi : "soin par lequel on prend des mesures pour l’avenir" et l’illustre d’extraits d’écrivains ; de Mme de Sévigné : "il vint hier ici Mesdames... ; un léger soupçon avait causé une légère prévoyance qui composa un très bon dîner" ; de Bossuet : "ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de croire" ; de Montesquieu : "ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance".

 

C’est en 1832, chez J-B Say, qu’est attesté le sens social et économique de prévoyance dans caisse de prévoyance, mais ce sens n’est relevé ni dans le dictionnaire de Littré, ni dans celui des académiciens (septième et huitième éditions, 1878, 1932-35). En revanche, il l’est, et d’abondance, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "Caisse de prévoyance (au XIXe siècle), caisse gérée par un organisme qui se charge de venir en aide aux personnes nécessiteuses" ; "fonds de prévoyance, capital qui doit être réservé pour parer aux dépenses, aux pertes imprévues" ; "société de prévoyance, organisme de solidarité professionnelle qui, avant la création de la Sécurité Sociale, garantissait à ses membres cotisants une aide aux malades, des pensions aux infirmes et aux vieillards".

Dans ce dictionnaire, qui est aussi, en dépit de seize volumes de grand format, sinon le bréviaire de la modernité, du moins son miroir, le sens social triomphe, au point que le premier sens, à savoir "faculté, action de prévoir", celui qui est attesté à la fin du XVe siècle et le seul qui soit défini par les académiciens en 1694 et par les auteurs de L’Encyclopédie, est mentionné comme vieilli et illustré d’exemples cités dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ("rien n’échappe à sa prévoyance ; cet homme est doué d’une grande prévoyance"). Dans la langue actuelle, la prévoyance est une action, individuelle et collective, qui se fait dans un cadre social : "conduite prudente et raisonnable de celui qui prend les dispositions nécessaires pour faire face à telle ou telle situation". Autrement dit, ce qui était défini, dans l’ancienne France, comme une "faculté", disposant ou non à l’action, c’est-à-dire comme faisant partie de la nature de l’homme, est peu à peu devenu une série d’actes inspirés par la prudence (une grande vertu certes) et qui sont tous éminemment sociaux. De fait, l’évolution sémantique de ce nom s’est pliée peu à peu à un changement de l’ordre symbolique : l’effacement de la nature humaine sous la vague sociale. L’homme n’a plus de nature, il n’est plus qu’un grain de sable social : c’est son intégration à un groupe qui désormais le définit.

 

04 mai 2008

Régulation

 

Dérivé du verbe réguler, le nom régulation est attesté à la fin du XVe siècle. "L’attestation est isolée", précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, rubrique "étymologie et histoire" de l’article régulation). Ils auraient pu ajouter que régulation est employé alors dans le même sens que le mot anglais regulation, à savoir "pouvoir, domination" ("rule, order, authoritative direction", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) ; et cela dans un contexte se rapportant aux possessions féodales en France de la couronne anglaise : "durable regulation anglaise en France".

En fait, le mot entre dans la langue française en 1832. Il a un sens qui ne semble pas clair ("action de ce qui règle") et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit comme un "terme didactique", se contentant d’en déployer la morphologie : "action régulatrice" et l’illustrant d’un extrait d’un ouvrage technique sur les machines et les outils ("la description du moulin à vent de M. Hamel, à orientation et régulation automatiques") et de deux extraits de comptes rendus de l’Académie des Sciences : "il y a dans l’incandescence du soleil des éléments de régulation dont le jeu sera d’autant plus efficace que la communication sera plus libre entre l’intérieur de la masse entière et la superficie" et "avec la régulation de la durée de l’introduction de la vapeur dans les cylindres, on obtient des pressions…"

Ce qui fait de régulation un terme de la NLF, ce sont ses emplois techniques ou scientifiques de plus en plus nombreux au XXe siècle et qui sont tous relevés dans le Trésor de la langue française. Le "fait de rendre régulier, normal le fonctionnement de quelque chose, en parlant d’un mécanisme ou d’un dispositif" est illustré en technologie par la régulation de la température, d’un capteur solaire, de la vitesse de rotation d’une éolienne, du débit, automatique par thermostat, nucléonique du poids, des compas ; dans les chemins de fer par la régulation du trafic ; en économie, par des organismes internationaux, supranationaux pour la régulation du commerce, de l’investissement et de la monnaie ; et aussi, "en parlant d’une fonction naturelle", le "mécanisme de contrôle" est illustré par les régulations hormonale, thermique, automatique de la composition du sang et des humeurs, astérienne, chromosomique, biologique, embryonnaire, glycémique, ontogénique.

Mais ce qui fait la vraie modernité de ce terme en particulier et de la NLF en général, c’est que, de la science, et surtout de la très sainte biologie, naturellement, pourrait-on dire avec ironie, puisque la nature n’a rien à faire dans ces processus tout idéologiques, il a contaminé le social, faisant ces hybrides monstrueux que sont la sociobiologie ou la bio-sociologie ou le social bio. Le premier à l’employer ainsi, mais en prenant ses distances ou sans y adhérer, est Péguy, qui s ‘élève contre ce qu’il nomme régulation ou action de "soumettre quelque chose à des normes" (1910). En 1961, les cardinaux et archevêques, pour ne pas employer le néologisme sémantique anglais contrôle des naissances, disent régulation des naissances. Les spécialistes de sciences sociales ou consciencieux du social l’emploient à leur tour au sens "d’ensemble des moyens destinés à obtenir un nombre de naissances optimum tant au plan national qu’au plan familial" ; et les incontournables psychopédagogues ("dans le groupe de formation, disent-ils dans leur patois, la régulation est une procédure qui rend compte des processus d’échange et de communication des informations et des négociations dans le groupe", 1979), incapables de le contourner, en font un de ces termes par lesquels ils tentent d’affermer les esprits, c’est-à-dire de les soumettre à leur propre domination.

 

03 mai 2008

Insérer

 

 

 

Emprunté du latin inserere "mettre dans, insérer, introduire", le verbe insérer est attesté en 1363 au sens "d’introduire un texte, une clause, un article, une phrase, dans un autre". En 1599, il est employé au sens de "greffer" et en 1636 dans le sens "d’ajouter un feuillet dans un livre".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux sens attestés en 1363 et en 1636 qui sont relevés : "mettre parmi, ajouter, faire entrer ; il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit" (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition). Les exemples cités dans ces trois éditions sont identiques : "il inséra un cahier, un feuillet dans ce livre là ; il faut insérer cette recherche, cette curiosité, cette pièce dans votre histoire ; ces vers ne sont pas d’un tel auteur, ils ont été insérés dans son poème ; il en faut insérer quelque chose dans votre harangue ; il inséra une clause dans le testament, dans le contrat, dans le traité".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, sont relevés le sens de "greffer" et de "vacciner" que prend insérer en botanique et en médecine : "insérer une branche, un œil, un bourgeon dans la fente d’une greffe ; insérer le virus vaccin sous la peau", ainsi que les emplois de ce verbe dans le vocabulaire des journaux, dont les lecteurs se multiplient au XIXe siècle : "insérer une annonce, un article, une réclamation dans un journal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; "insérer une greffe sous l’écorce", " vacciner" (Voltaire : "Mme de Montaigu verrait à Constantinople inoculer de petits enfants sur le pas des portes..., ces enfants se jouer avec le venin salutaire (le virus variolique) que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on n’est à cet âge d’une dartre passagère"), "insérer une annonce, un article dans un journal" ; "s’insérer, être inséré, et, particulièrement, dans le langage de l’histoire naturelle et de l’anatomie, être attaché à, sur" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

L’article insérer du Dictionnaire de la langue française de Littré occupe un tiers de colonne petit format ; celui du Trésor de la langue française (1971-94) cinq colonnes grand format : en un peu plus d’un siècle, le nombre d’emplois et d’acceptions a été décuplé. En 1694, 1762, 1798, les académiciens jugent que ce verbe ne s’emploie que dans un domaine restreint, à propos des livres ou des discours écrits : "il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit". Selon les auteurs du Trésor de la langue française ("dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles"), les domaines d’emploi de ce verbe sont innombrables : insérer un billet dans une lettre, une feuille (volante) dans un livre, une lettre tendre dans un bouquet, un encart, des planches d’illustration dans un livre, des fragments ornementaux à la surface d’un objet, une cheville de bois entre la face et le dos d’un instrument de musique ; etc. et surtout les sciences ou les techniques : botanique, chirurgie, médecine, en anatomie, en mathématiques ("insérer des moyens entre deux termes d’une progression"), dans l’édition ("prière d’insérer").

De la science ou des sciences et des techniques à la société ou aux "sciences" sociales, c’est un tout petit fossé, à peine une rigole, qu’il était aisé de faire franchir d’un seul pas à insérer : de fait, insérer et son dérivé savant insertion (toujours sociale, évidemment) sont deux des mots fétiches de la nouvelle religion sociale, humanitaire et sans transcendance, dont les sciences sociales deviennent la théologie. Quand le verbe insérer est employé dans ce sens (ce qui est la règle), il a pour sujet un nom désignant une personne ou un groupe de personnes et pour complément un nom qui désigne la société ou l’une de ses émanations, ou un ensemble abstrait : insérer son fils dans un ministère et sa fille à l’Opéra ; "combien d’échanges entre le secteur public et le monde des partis viennent s’insérer dans la trame de la vie politique française, au ministère ou dans les assemblées" (1956) ; et, à la forme pronominale, s’insérer dans un ordre social, dans une tradition, dans le milieu social, dans le monde, dans le cadre proposé. A la forme passive, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, le verbe a pour synonyme "être intégré", autre verbe fétiche de la modernité sociale.

Il arrive que les académiciens résistent aux forces qui transforment la langue française en une réserve de l’idéologie en place ou en cours ou dominante, c’est-à-dire en un appendice des sciences sociales. C’est le cas pour ce qui est de la définition d’insérer dans le neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Il n’est pas fait la moindre allusion au sens social de ce verbe : "insérer un cahier, un feuillet dans un livre, une branche, un bourgeon dans la fente d’une greffe, des mesures dans un ensemble, une clause dans un testament, dans un contrat, une observation dans le procès-verbal, une annonce, un communiqué dans un journal" ; à ces emplois, les académiciens ajoutent le seul emploi en botanique : "s’insérer sur, être attaché sur, fixé à ; un muscle qui s’insère sur un os". Il existe ainsi des lexicographes assez lucides ou assez courageux pour ne pas se laisser emporter par la pression sociale ou par l’idéologie sociale bien en cour – celle-là même dont, espérons-le, la fin est proche et qui ne sera, dans un demi-siècle, qu’une épave pourrie arrachée au siècle des Ténèbres à l’agonie.

 

 

02 mai 2008

Contrôle

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le nom contrôle est défini ainsi : "registre qu’on tient pour la vérification d’un rôle, d’un autre registre, etc.". Il est ajouté : il "signifie aussi l’office de celui qui tient le contrôle". La définition du Dictionnaire universel (1690) de Furetière est plus précise : "registre double qu’on tient des expéditions, des actes de finance et de justice, pour en assurer davantage la conservation et la justice" ; c’est aussi "le droit qu’on paie pour ce contrôle" et "l’état de celui qui tient ce contrôle".

L’emploi du mot est restreint au seul domaine de la comptabilité et de l’administration publique ou privée, lesquelles, en 1690, étaient embryonnaires par rapport à ce qu’elles sont devenues. De ce point de vue, en 1690, le mot conserve le sens qu’il avait lors de sa première attestation au XIVe siècle ("registre que l’on tenait en double") et à sa formation : il est composé de contre et de rôle, terme de droit, qui a pour sens "registre".

De 1694 (première édition du Dictionnaire de l’Académie française) à 1762 (quatrième édition), le nom ne s’enrichit pas de nouveaux sens. Après 1762 commence la lente extension de ce mot à d’innombrables réalités, administratives, sociales et même humaines (le corps humain, l’homme lui-même, objet d’un contrôle comme les expéditions ou les actes de justice), cette extension étant concomitante de la bureaucratisation croissante (laquelle exige de plus en plus de contrôles) et du triomphe de la grande religion immanente, sociale et humanitaire, laquelle multiplie les contrôles pour perdurer.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute aux sens définis par les académiciens ce sens : "c’est aussi une marque qu’on met à l’argenterie, qui est au titre de l’ordonnance", qui est plus clairement exposé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "marque qu’on imprime sur les ouvrages d’or et d’argent pour faire foi qu’ils ont payé les droits et qu’ils sont au titre fixé par la loi".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, les articles contrôle deviennent de plus en plus longs et s’enrichissent sans cesse de nouveaux sens : "contrôle se dit aussi de l’état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe" ; "il signifie encore vérification, surtout dans le langage administratif" (l’administration prospère avec les contrôles ; on multiplie les lois et donc les contrôles, qui exigent une nouvelle extension des pouvoirs de l’administration) ; "il se dit également du lieu où l’on met le contrôle" ; "il se dit en outre du bureau où se tiennent les contrôleurs d’un théâtre" ; "il signifie figurément et familièrement censure, critique" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-34 : en un siècle, le nombre de ces acceptions a triplé). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’étend un peu plus longuement que les académiciens sur la vache à lait de l’administration qu’est le contrôle : "vérification administrative ; être chargé de l’inspection et du contrôle d’une perception ; dans le langage politique et administratif le contrôle est opposé à l’action ; c’est un principe que le contrôle et l’action doivent être séparés" (les contrôles sont si nombreux que l'action se résume à contrôler que les contrôles ont été effectués). Le sens "examen, censure" est illustré de ces deux exemples éloquents : de Regnard, "c’est du soir au matin un éternel contrôle" ; de Mirabeau, qui dévoile ce qu’est la Révolution, justement définie comme le "contrôle universel" : "livrons-nous sans crainte à l’impulsion de l’opinion publique ; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel".

Au XXe siècle, le sens premier "registre double" disparaît de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, le premier sens exposé est le sens administratif : "état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe") et il est mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94).

En 1919 et en 1929, est attesté le sens de "maîtrise" ; c’est en fait un néologisme sémantique emprunté à l’anglais : self-control ou contrôle de soi pour maîtrise de soi et birth-control, "contrôle de la natalité" ou "contrôle des naissances" pour maîtrise de la natalité. Le contrôle désormais s’applique aussi aux êtres humains. La puissance administrative d’inspection et de vérification ne se contente plus de contrôler les choses : or, argent, métaux précieux, billets, chèques, paiements, dépenses, etc., elle contrôle désormais les corps, les êtres humains, leur sexualité. C’est la réification des êtres et des corps. Il n’est rien qui ne lui échappe : tout se plie à elle. Nos nouveaux maîtres sont les contrôleurs et ceux qui les commandent.

Bureaucratisation croissante, folie législative, envie du pénal, anglophilie, tout se ligue, dans cette grande verroterie moderne, pour faire le succès de contrôle. De ce point de vue, l’article contrôle (deux colonnes grand format, une dizaine d’acceptions ou d’emplois) du Trésor de la langue française est un hymne à la "réifiance". Dans l’administration, le contrôle est douanier ou fiscal ou policier ; il porte sur les billets, une comptabilité, les papiers d’identité, etc. Il existe même dans l’administration des services qui ne font que du contrôle : poids et mesure, titrage en or, marche d’une installation, fonctionnement d’un appareil, contrôle budgétaire, financier, d’État, des prix, des changes. Le mot s’enrichit de nouveaux sens, tous plus inquiétants les uns que les autres, mais qui renvoient de la modernité une image fidèle : "surveillance exercée sur un individu" ("contrôle judiciaire, médical, routier"). Même les lieux où se font les compétitions sportives sont pourvus de contrôles.

Dans ces conditions, l’assomption du contrôle au firmament de la modernité est l’effet du totalitarisme mou qui s’étend partout. "Avec une idée de domination, de commandement, exercée sur des personnes ou des choses", est-il écrit dans le Trésor de la langue française, contrôle signifie "empire de la volonté sur sa propre personne" ("contrôle de soi, de sa respiration, de ses actes"), au point que ce contrôle est devenu la norme morale : "le sens moral est perverti, les notions d’obligation, de retenue ont disparu : l’individu se tient sans contrôle, mange gloutonnement, etc." (Psychiatrie, 1926) ; il signifie aussi "faculté de diriger un véhicule, d’en rester maître" ; "état de domination morale, matérielle ou politique dans lequel se trouve soumis un pays, une région" (dans les départements occupés de 1914 à 1918, "toute la vie rurale était sous le contrôle de l’autorité allemande", 1935).

Il est rare que l’essence du monde moderne se trouve condensée dans l’évolution sémantique et dans les emplois récents d’un seul et même mot. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de contrôle est expédiée en deux phrases ; dans la neuvième édition, en cours de publication (le premier volume date de 1994), le nom contrôle est pourvu de nombreux sens qui sont répartis en cinq ensembles sémantiques, dont ceux de l’armée, des finances, de l’administration. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer in extenso les deux derniers domaines : "4. Surveillance exercée par une autorité dans les domaines les plus divers ; médecine : le contrôle sanitaire aux frontières, destiné à protéger le pays contre les épidémies, un test de contrôle, le contrôle médical de la Sécurité sociale ; droit pénal : contrôle judiciaire, ensemble des mesures de surveillance ordonnées par le juge à l’encontre d’un inculpé laissé en liberté pendant l’instruction ; contrôle de police, effectué sur la voie publique pour s’assurer de l’identité des passants ; contrôle douanier ; enseignement : contrôle des connaissances, contrôle continu, vérification, répétée au cours de l'année scolaire, des connaissances d’un élève, d’un étudiant, par opposition à Examen ponctuel ; elliptiquement : un contrôle, une épreuve surveillée, en temps limité ; transports : le contrôle des titres de transport, dans un train, un autobus, etc. ; spectacles : le contrôle des places ; par métonymie, lieu où s’opère ce contrôle ; passer au contrôle pour y faire valider sa place ; présentez-vous au contrôle ! ; presse : sous un régime autoritaire, les journaux sont publiés sous le contrôle de la censure ; cinéma : les films sont soumis à l’examen de la Commission de contrôle ; industrie : le contrôle des fabrications, le contrôle de gestion dans une entreprise ; aéronautique : tour de contrôle, sur un aérodrome, local surélevé d’où l’on règle la circulation, l’atterrissage et le décollage des avions. 5. Maîtrise de soi-même ; empire de la volonté sur les émotions ; sang-froid ; le contrôle de soi ; avoir le contrôle de ses impulsions, de ses nerfs ; il avait perdu son contrôle ; par analogie, maîtrise d’un véhicule, d’un appareil ; le conducteur avait perdu le contrôle de sa voiture ; en perte de vitesse, l’avion a échappé au contrôle du pilote ; par extension : avoir, prendre, perdre le contrôle d’une société ; ces deux sociétés se sont assuré le contrôle du marché ; le gouvernement a maintenant le contrôle de la situation ; l’armée, dans cette région, a le contrôle des voies de communication ; sports : maîtrise du joueur sur la balle ou le ballon, le contrôle à la main, au pied".

Voilà comment un innocent registre double a été transformé en une surveillance généralisée des personnes.