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02 juin 2008

Blaser, blasé

 

 

 

Le verbe blaser est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), "d’origine douteuse". Les spécialistes avancent plusieurs hypothèses : picard ? wallon ? néerlandais ? provençal ? francique ? Le fait est qu’il est attesté chez Mathurin Régnier, poète du début du XVIIe siècle (c’est ce qu’affirment les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, édition de 1743) et qu’il est enregistré dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) au sens "d'user ou de s’user à force de boire des liqueurs fortes". Les exemples qui illustrent cette définition dans la quatrième édition de 1762 sont éloquents : "Il a tant bu d’eau-de-vie qu’il s’est blasé", "les excès l’ont blasé".

Les académiciens signalent que le verbe s’emploie aussi au figuré, mais sans en expliciter le sens : "il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles" et que le participe passé s’emploie aussi comme épithète d’un nom : "c’est un homme blasé". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) propose une définition plus ample : "user, brûler en parlant du vin, des liqueurs, relativement à l’estomac ; les liqueurs, les excès l’ont blasé ; il s’est blasé à force de boire de l’eau-de-vie" et, dans un sens figuré : "être blasé sur, être devenu sans goût relativement à… ; il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles ; le lecteur, dégoûté du solide, et blasé sur le bon sens ; la nation rassasiée de chefs d’œuvre, blasée sur les beautés vraies et solides, fut aisément séduite par des écrivains ambitieux, qui désespérant d’égaler leurs prédécesseurs en marchant sur leurs traces, abusèrent de leurs talents pour corrompre l’art".

Le sens figuré est enfin clairement exposé dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "Emousser les sens, affaiblir le goût de certaines choses ; la satiété blase le goût, les excès l’ont blasé ; il s’emploie avec le pronom personnel ; il s’est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles, sur tout". L’emploi du participe comme adjectif est signalé : "c’est un homme blasé ; il a le goût, le palais blasé".

D’une édition à l’autre, le sens propre s’atténue, alors que les académiciens s’étendent de plus en plus longuement sur le sens figuré : "Il se dit figurément de ce qui rend, à la longue, incapable d’émotions, de sentiments, soit au physique, soit au moral ; l’excès de tous les plaisirs l’a blasé ; il ne rougit plus de rien, l’habitude de la honte l’a blasé ; la mauvaise vie qu’il a menée l’a blasé sur tout, l’a tout à fait blasé" (sixième édition, 1832-35 : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ôte de la définition du sens propre toute référence à l’alcool : c’est "émousser les sens par des excès de jouissances" et il s’étend davantage sur le sens figuré : "Au moral, rendre à la longue le cœur insensible à ce qui devrait le toucher" ("celui-ci est blasé par l’excès des plaisirs, celui-là par l’habitude de la honte"). Au XXe siècle, l’extension du sens figuré se poursuit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est relevé pour la première fois l’emploi de blasé comme nom : "substantivement, c’est un blasé, une blasée". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre, "émousser le sens du goût par excès de mets ou de boisson", est mentionné comme vieux : il semble qu’il soit sorti de l’usage, puisqu’il n’est illustré d’aucun exemple. Seul le sens figuré, "rendre, par une pratique abusive, insensible, indifférent aux émotions vives, aux plaisirs", est illustré d’exemples ; de Sartre : "une bonne pendaison, cela distrait, en province, et cela blase un peu les gens sur la mort" (1943) ; de Mme de Staël : "Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment comme on pourrait les blaser sur la religion, par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses" (1810). L’emploi le plus répandu est celui de l’adjectif blasé, aussi bien dans le sens propre ("émoussé par l’excès des plaisirs ou de ce qui les procure", comme chez Balzac : "je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé", 1837) que dans le sens figuré : "qui est dégoûté, revenu de tout ; qui conçoit une indifférence totale vis à vis de ce qui doit émouvoir, convaincre", aussi bien comme épithète que comme nom : "un blasé, jouer au blasé, faire le blasé".

Les emplois de l’adjectif sont si communs que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de leur Dictionnaire, distinguent deux entrées : blasé, participe passé de blaser et adjectif ; et le verbe blaser ; à la différence des auteurs du Trésor de la langue française, ils se contentent de mentionner comme classique le sens propre du verbe et celui de l’adjectif, les illustrant d’un exemple ("avoir le palais blasé" ; "l’usage des liqueurs fortes lui a blasé le palais ; ces raffinements de gourmandise ont fini par le blaser"), plutôt que de les renvoyer à un état de langue révolu, ce en quoi on ne peut que leur donner raison. Une langue est comme un mille-feuilles. Elle est faite de couches et de strates superposées, qui nourrissent le sens ; en bref, une langue, c’est la langue et toute son histoire.

 

 

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