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10 juin 2008

Emulation

 

 

En latin, aemulatio a un sens ou positif ou négatif. Comme disent les lexicographes, il est pris en bonne ou en mauvaise part. Quand il est pris en bonne part, il signifie "désir de rivaliser avec quelqu’un", "désir d’égaler quelqu’un" (dans la gloire ou l’honneur, par exemple) ; quand il est pris en mauvaise part, il a pour sens "rivalité", "jalousie". Cicéron qualifie de vitiosa cette émulation-là, qui ressemble, écrit-il, à la rivalité dans l’amour. Emulation, qui en est emprunté, est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens négatif de "rivalité" ou de "jalousie" et plus tard dans le sens positif de "sentiment qui porte à égaler", comme dans cet extrait de Gargantua : "il l’introduisait dans les compagnies de gens savants, à l’émulation desquels lui crut l’esprit et le désir d’étudier autrement et se faire valoir".

La définition qui en est exposée dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française tient de ces deux sens opposés pour ce qui est des mots dont elle est faite : "espèce de jalousie qui excite à égaler, ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Elle contient la "jalousie" (espèce de jalousie) de la vitiosa aemulatio latine et "égaler en quelque chose de louable" de l’émulation positive. Mais, pour ce qui est du jugement, les académiciens évaluent l’émulation en termes flatteurs : "noble, belle, honnête, louable émulation". Ils citent aussi un exemple qui se rapportent à l’école : "ils étudieront mieux par émulation", l’émulation – vouloir égaler les meilleurs - ayant été pendant des siècles un des moteurs de la réussite à l’école et au lycée.

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française et dans tous les autres dictionnaires, l’émulation fait l’objet de jugements louangeurs. Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la définition de 1694 : "espèce de jalousie qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), après avoir reproduit la définition des académiciens, remarque que "émulation exprime une vertu ; rivalité en est l’excès, qui dégénère en vice" et il établit un parallèle entre ces deux formes d’émulation, l’une bonne, l’autre mauvaise : "émulation ne désigne que la concurrence ; rivalité dénote le conflit ; l’une excite, l’autre irrite… L’émulation veut mériter le succès, et la rivalité l’obtenir. Les talents inspirent l’émulation et les prétentions la rivalité". Il étend le parallèle à la jalousie : "l’émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui fait profiter des grands exemples, et porte souvent au-dessus de ce qu’on admire. La jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle ; elle va même jusqu’à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, ou lui envie les récompenses". Il cite même Beauzée, qui écrit : "l’émulation paraît, du premier coup d’œil, tenir de près à l’envie, mais elle en est fort éloignée. L’émulation sert d’aiguillon à la vertu ; l’envie étouffe les talents. L’une produit de grandes actions ; elle les admire au moins, et tâche de les imiter ; l’autre anéantit, autant qu’elle peut, l’avantage qu’on en peut retirer. La première nous porte à prendre les devants dans la carrière de l’honneur ; la seconde, à arrêter dans leur course, ceux qui s’exercent dans la même lice, etc."

Dans les cinquième et sixième éditions (1798 et 1832-35), les académiciens renoncent à employer le mot ambigu jalousie dans la définition d’émulation, qu’ils remplacent par "sentiment noble" : "sentiment noble qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable" (les exemples sont les mêmes qu’en 1694 et 1762 : "noble, belle, honnête, louable émulation, ils étudièrent mieux par émulation ; il y a une honnête émulation ; exciter, donner de l’émulation ; l’émulation tâche d’imiter les grandes actions" ; et en 1832-35 : "l’émulation a augmenté son ardeur pour l’étude"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rabaisse le "sentiment noble" des académiciens en un "sentiment généreux qui excite à égaler, à surpasser quelqu’un en talents, en mérite". La Révolution a rendu suspects tout ce qui peut rappeler la noblesse et jusqu’à l’adjectif noble ; quand Littré rédige son dictionnaire, les idéologues n’ont pas encore décidé que la générosité, à son tour, serait suspecte. Il cite donc La Bruyère qui tient l’émulation en très bonne part : "quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu" ; "la jalousie et l’émulation s’exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres, avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l’âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire, et que celle-là au contraire…". Les exemples de La Bruyère ne suffisant pas, Littré se sent obligé d’y ajouter ses propres remarques en distinguant l’émulation de la rivalité : "l’émulation est toujours un sentiment généreux ; la rivalité est un mobile tantôt bon, tantôt mauvais. De plus, la rivalité et l’émulation ne s’exercent pas sur les mêmes objets. L’émulation a pour dessein d’égaler, de surpasser en mérite, en vertu, en gloire, etc. ; la rivalité a pour but de disputer la possession d’un bien, le pouvoir, la richesse, une femme, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le "sentiment qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose" ("il se dit surtout en parlant de choses louables") font de plus en plus souvent référence à l’école et à l’instruction : "l’émulation est le meilleur stimulant pour les élèves ; il y a entre eux une honnête émulation ; exciter l’émulation d’un enfant", comme l’attestent aussi l’article du Trésor de la langue française (1971-94 : "spécialement, dans la pédagogie scolaire, rivalité entre élèves, conçue comme moyen d’incitation au travail"), un exemple de Proudhon (1843 : "l’émulation a toujours été regardée, avec raison, comme le grand ressort de l’enseignement, et le mobile le plus énergique de la jeunesse") et même la définition dans ce même dictionnaire : "sentiment, considéré comme noble, louable, qui pousse à surpasser ses concurrents dans l’acquisition de compétences, de connaissances, dans diverses activités socialement approuvées"  ("l’acquisition de connaissances" fait référence à l’école).

Pour les académiciens, l’émulation était un sentiment noble ou un sentiment qui portait à égaler autrui dans les choses louables ; pour les auteurs du Trésor de la langue française, ce sentiment est "considéré" comme noble ou louable. Il est relativisé. Autrement dit, il n’est pas noble ou généreux en soi ; mais c’est l’opinion sociale "dominante", comme on dit aujourd’hui, qui le valorise et le rend exemplaire opu qui en fait un vice. En 1840, George Sand, qui fut en son temps la propagandiste de la nouvelle religion sociale et égalitaire, met des conditions à son éloge de l’émulation : "quant à moi, j’approuve le principe de l’émulation, mais à condition que la gloire des uns n’appauvrira pas les autres".

Au XXe siècle, l’émulation ne relève plus seulement de la morale ou de la nature humaine, comme chez La Bruyère ; elle bascule dans la morale sociale, comme dans cet extrait d’Anatole France (1899) : "la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l’enseignement municipal et l’enseignement libre". Il ne s’agit plus pour une personne d’en égaler une autre, mais d’établir une concurrence entre deux types d’organisation et de montrer la supériorité de l’une sur l’autre. Dans les pays socialistes, l’émulation a été portée au pinacle. On en connaît les raisons : le système socialiste ne produisant rien, sinon des armes de destruction massive et des flics en masse, il fallait que les dirigeants trouvent, sous peine de disparaître, des expédients pour inciter les travailleurs à se conformer au nom qui leur était donné. C’est donc l’émulation socialiste, lumineux concept d’économie politique, selon les très croyants (très croyants en socialisme et autres systèmes en isme) auteurs du Trésor de la langue française : "forme spécifique de stimulants de l’économie politique, destinée à accroître la productivité du travail et à perfectionner la production sur la base de l’activité et de l’initiative créatrice des travailleurs" (ce texte qui date de 1975 paraît exhumé de l’ère primaire).

Positive dans les pays socialistes (elle est même la bouée de secours d’un système qui sombre), l’émulation est devenue en quelques décennies le diable dans les pays capitalistes ou dans les pays socialistes capitalistes comme la France, c’est-à-dire dans tout le secteur scolaire et universitaire passé sous le contrôle des idéologues socialistes (et autres istes), comme l’atteste ce sens exposé dans le Trésor de la langue française : "désir de surpasser autrui d’une manière qui peut être blâmable, ou dans des domaines qui peuvent être socialement désapprouvés". La définition dévoile cyniquement le fond de la pensée des pédagogues et autres experts en didactature (dictature de la didactique) : on sait d’expérience que "les domaines socialement désapprouvés" sont l’école, le savoir, la connaissance. La formulation "socialement désapprouvés", qui tient du français petit nègre ou du pur charabia idéologique, est admirable : ce ne sont pas les domaines qui sont socialement désapprouvés (ce qui n’a aucun sens, mais cette absurdité est gravée dans le marbre d'un dictionnaire du CNRS), mais c’est la société qui désapprouve l’émulation dans tel ou tel domaine ou, pour dire les choses plus exactement, ceux qui parlent au nom de la société, laquelle est muette par définition, à savoir les sociologues et autres consciencieux du social. De fait, cette vertu ou ce sentiment généreux que fut jadis l’émulation a disparu de l’école : taboue, chassée, disparue, exclue à jamais. Finis les notes, les classements, les bons élèves, l’imitation des meilleurs, etc. La seule émulation qui reste est celle qui est citée en exemple dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "émulation au vice, à la paresse". Dans la langue française des siècles passés, l’émulation était positive, généreuse, noble, louable ("elle entretient le goût de l’effort, elle est un bon stimulant pour les élèves"). Désormais, tout cela est "socialement désapprouvé". Les lois Haby, Savary, Legrand, Jospin, les IUFM, le gauchisme éducatif, ont fait de ce passé table rase. De l’émulation, il ne reste plus que l’incitation au vice ou à la paresse, comme l'écrivent lumineusement les académiciens.

 

Commentaires

Merci et bravo pour cet article. Merci de souligner les expressions fourre-tout du type de "socialement désapprouvées" qui ne devraient pas avoir leur place dans un dictionnaire...

à bientôt !

Écrit par : LOmiG | 11 juin 2008

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