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11 juin 2008

Thèse

 

 

 

Emprunté du latin thesis au sens de "sujet, proposition, thème" (lui-même emprunté du grec thesis, au sens "d’action de poser, de convention et, en philosophie, d’action de poser une thèse, de proposition", le nom thèse est attesté à la fin du XVIe siècle (en 1579 exactement) au sens "de proposition théorique qu’on avance avec l’intention de la défendre contre les objections éventuelles" ; en 1602 au sens "de proposition ou d’ensemble de propositions que le candidat à un grade de bachelier, etc., s’engage à soutenir" ; en 1680, au sens "d’exposé public et de discussion d’un ensemble de travaux devant un jury universitaire".

Ce serait se leurrer que d’en faire un mot propre à la vie intellectuelle ou universitaire. Les auteurs de dictionnaires anciens sont formels : pour eux, thèse est aussi un mot qui désigne, dans les discours communs, une proposition exprimée par celui qui parle. Ainsi le premier sens relevé dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est "proposition, question sur laquelle on discourt" ("thèse générale, particulière, vous sortez de la thèse, vous ne prenez pas bien la thèse, défendre une thèse, ce n’est pas là la thèse, vous changez la thèse"). Certes, les sens relatifs à la vie intellectuelle ou à l’université sont exposés : "feuille imprimée qui contient plusieurs propositions tant générales que particulières de philosophie, de théologie, de droit, de médecine, etc." et "thèse se prend aussi quelquefois pour la dispute des thèses" ("assister à des thèses ; le jour, la veille, le lendemain de ses thèses ; j’ai été aux thèses d’un tel ; présider à une thèse"), mais ils sont précédés dans l’article par le sens courant. Les académiciens dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire suivent le même ordre : d’abord "toutes sortes de propositions, de questions qui entrent dans le discours ordinaire", puis "toute proposition, soit de philosophie, soit de théologie, soit de droit, soit de médecine, qu’on soutient publiquement dans les Écoles, dans les Universités" ; enfin "thèse se prend quelquefois pour la dispute des thèses" et "feuille imprimée qui contient les thèses". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose ces quatre sens et dans le même ordre que les académiciens ("en général toute sorte de propositions, de questions dans le discours ordinaire" ; "propositions qu'on soutient publiquement dans les écoles" ; "la dispute des thèses" ; "feuille imprimée, qui contient plusieurs propositions qu’on doit soutenir publiquement"). Les académiciens, dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire, restent fidèles à l’ordre des sens, tel qu’il a été établi en 1694 et en 1762 (première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française). La seule modification notable est la tentative pour rapprocher le sens "de proposition dans le discours ordinaire" du sens universitaire et intellectuel : "on appelle ainsi, d’un nom venu du grec, toute question qu’on pose dans le discours pour la discuter ou la combattre" (édition publiée en 1798, en pleine révolution, alors que les discours publics étaient tous ou quasiment tous "à thèse" et même "à thèses multiples") ; "toute proposition qu’on énonce, toute question qu’on met en avant dans le discours ordinaire, avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1832-35) ; "proposition qu’on avance avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1932-35).

Même Littré, qui est sans doute le plus "intellectuel" de nos lexicographes, reprend, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), l’ordre des sens, tel qu’il est exposé dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "toute proposition que, dans le discours ordinaire, on met en avant pour la défendre si elle est attaquée" ; "particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l'on soutient publiquement" ; "plus ordinairement, ensemble des propositions que l’étudiant soutient pour être reçu licencié, agrégé, docteur" (avec cette règle, qui semble incongrue de nos jours : "aujourd’hui, le doctorat ès lettres et le doctorat ès sciences se composent de deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, sur des points de littérature ou de science ; ce sont de véritables ouvrages et non plus seulement des propositions à discuter") ; "la dispute même des thèses" ; "grande feuille, ou cahier, où sont imprimées les questions, les propositions de celui qui soutient la thèse" ("autrefois la thèse était une feuille de papier ou de satin, ordinairement enrichie de quelque estampe").

 

En réalité, c’est seulement dans la langue moderne, du moins telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (1971-94), que le mot thèse abandonne les discours ordinaires ou communs pour cantonner dans les discours intellectuels, comme l’atteste la définition suivante : "proposition ou théorie que l’on tient pour vraie et que l’on soutient par une argumentation pour la défendre contre d’éventuelles objections". Les emplois cités accentuent le caractère intellectuel du sens de ce mot : "avancer, appuyer, confirmer, contredire, défendre, infirmer, réfuter, renverser, soutenir une thèse ; thèse militaire, historique, idéaliste, marxiste, matérialiste ; exposé des thèses en présence ; thèses contraires, etc.", de même que les extraits de Bergson : "la thèse philosophique indémontrée a pris un faux air d’assurance scientifique en passant par la science, mais elle reste philosophie, et elle est plus loin que jamais d’être démontrée" (1932) et de Valéry : "il a vu, en quelques dizaines d’années, régner successivement, et même simultanément, des thèses contradictoires également fécondes, des doctrines et des méthodes dont les principes et les exigences théoriques s'opposaient et s'annulaient, tandis que leurs résultats positifs s'ajoutaient en tant que pouvoirs acquis" (1936). Dans les dictionnaires anciens, n’importe quel locuteur ou citoyen ou sujet parlant pouvait exprimer une thèse en tenant un discours ordinaire ; aujourd’hui, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française, cette propriété commune est réservée à quelques privilégiés de l’intellocratie, comme l’attestent encore les emplois de la locution à thèse, au sens de "qui est composé en vue d’illustrer et de défendre une idée philosophique, morale, politique", et qui est prédiquée aux noms film, cinéma, littérature, roman, théâtre, pièce, etc., et bien entendu les inévitables feuilletons télé à thèse (unique et unidirectionnelle) diffusés sur les chaînes publiques, c’est-à-dire les chaînes contrôlées par l’intellecture gauchisante qui pense fort et moisi. Alors que thèse désignait dans la langue classique toute proposition exprimée dans les discours ordinaires, le mot prend le sens de "point de doctrine, opinion d’une personne (savant, philosophe, écrivain, homme politique) sur une question précise" ; le synonyme en est position.

On comprend dès lors que, dans le Trésor de la langue française, le mot soit présenté comme spécifique de la philosophie. Chez Kant, par opposition à antithèse, la thèse est la "première assertion d’une antinomie" ; chez Hegel et ses successeurs ou disciples, c’est, par opposition à l’antithèse et à la synthèse, le "premier terme d’un système formé par trois concepts, ou trois propositions dont les deux premiers s’opposent l’un à l'autre, et dont le dernier lève cette opposition par l’établissement d’un point de vue supérieur", comme dans cet extrait de Marxisme (1982) : "le mot thèse représente une forme spéciale d’affirmation discursive ou logique, soit comme premier moment (...), soit comme type d’affirmation de nature dialectique". On est très heureux d’apprendre que toutes ces subtilités ont débouché sur le massacre de quatre vingt-cinq millions de malheureux et innocents morts pour des prunes. En phénoménologie, le mot thèse est redéfini par son étymon grec : c’est "l’action de poser par la pensée, sans que cette position implique nécessairement l’affirmation d’une vérité ou d’une réalité".

En quelques décennies, le sens de thèse s’est durci, raidi, sclérosé. Ce fait n’est pas dû au hasard. Bien qu’il soit minuscule, il s’inscrit clairement, comme s’il en était le fruit (mauvais), dans le durcissement de la vie culturelle, lequel est le résultat logique du pouvoir grandissant des consciencieux du social. En France, la vie de l’esprit devient de moins en moins celle de l’esprit et de plus en plus du simple catéchisme idéologique.

 

Commentaires

Remarquable étude. Sait-on comment étaient désignées, dans le texte original, les 95 thèses de Luther placardées à Wittenberg en 1517? J'imagine qu'elles étaient rédigées en allemand pour que tout le monde les lise, et non en latin.

Écrit par : Henri | 15 juin 2008

Merci. Je crois que le titre que Luther a donné aux 95 "thèses" qu'il a exprimées en 1517 est "Martini Lutheri disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum". Apparemment, si l'on se fonde sur le titre latin (pourquoi le titre serait-il en latin et les thèses dans une autre langue ?), mais je peux m'abuser, les thèses ont été exprimées en latin : ce qui va à l'encontre de ce que l'on a appris du protestantisme. Il semble que l'emploi par Luther du mot latin "thesis" (si tant est qu'il l'ait employé) soit conforme au sens "universitaire" attesté en français en 1602 : feuille de papier sur laquelle l'impétrant à un grade de licencié ou de docteur écrivait les idées ou thèses qui ensuite étaient débattues en public ou, dit dans la langue de l'université d'alors, qui faisaient l'objet d'une longue dispute à laquelle participaient tous les docteurs de l'université.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 15 juin 2008

Merci à vous! Il semble donc que le scandale de 1517 était réservé aux "universitaires", et à ceux qui devaient écouter leur traduction des thèses de Luther en langue vulgaire. "Disputatio" est bien le terme scolastique désignant un débat public, si je me souviens bien.

Écrit par : Henri | 15 juin 2008

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