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14 juin 2008

Fétichisme

 

 

Le mot, dérivé de fétiche, a ou aurait été formé par Diderot, en 1757, dans une lettre adressée à des Brosses. Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) comme une croyance ou un culte propre aux peuples animistes : c’est le « culte des fétiches ». L’exemple cité atteste, par l’adverbe encore et le nom superstitions, que les académiciens tiennent le fétichisme pour une forme arriérée et révolue du culte : « Ce peuple (il n’est pas précisé lequel : dommage !) en est encore aux superstitions du fétichisme ». Il est vrai que ce mépris est partagé par de nombreux auteurs de la première moitié du XIXe siècle, qu’ils soient croyants comme Lamennais (« le fétichisme est aujourd’hui à peu près la seule Religion des peuples idolâtres de l’Afrique », 1817-23) ou qu’ils soient les propagandistes de la nouvelle religion sociale qui tient pour un progrès « décisif » le « passage du fétichisme au polythéisme », c’est-à-dire l’abandon du fétichisme (1844).

 

            Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reproduit le sens, « culte des fétiches », sans l’illustrer d’un exemple, et surtout, il signale un emploi figuré de ce nom – son extension à des réalités humaines de la France du XIXe siècle : « Figuré, adoration aveugle d’une personne, de ses défauts, de ses caprices, et aussi d’un système ». Appliquer un terme péjoratif désignant des vestiges de l’humanité exotique et lointaine à des réalités proches et communes, c’est tenir ces réalités pour peu de chose. Littré, qui était anticlérical, agnostique et républicain, fabrique un exemple très bref qui en dit long sur ses engagements : « le fétichisme de la royauté ». Les réalités politiques de l’Europe moderne démentent ce fétichisme-là. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège et même l’Espagne, etc. sont des royaumes : elles pourraient donner à la République française, toute républicaine qu’elle est, quelques brèves leçons de démocratie modeste ; mais la République est trop républicaine pour les entendre. En fait, ce que montre Littré, c’est que les intellectuels comme lui, qui tiennent leurs opinions engagées, qui ne sont que fragiles et mouvantes, pour du marbre ou pour la Vérité en soi, s’adonnent eux aussi au culte des fétiches, celui de leurs propres opinions : ils sont, comme l’écrivent les académiciens, « ce peuple qui en est encore aux superstitions du fétichisme ». Littré signale à raison que « fétichisme ne se trouve pas dans les éditions du dictionnaire de l’Académie avant 1835 » et, à tort, qu’il « a été créé (en fait formé ou fabriqué) par le président de Brosses en 1760 » (en réalité, par Diderot).

 

            D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples qui illustrent le sens propre sont moins méprisants (huitième édition, 1932-35 : « culte des fétiches ; ce peuple en est encore au fétichisme », le fétichisme n’étant plus un ensemble de superstitions ; neuvième édition, en cours de publication, cette admirable remarque, qui rompt avec la superbe des académiciens du XIXe siècle : « On donne volontiers le nom de fétichisme aux pratiques des religions qu’on ignore »), la définition du sens propre se fait plus précise, explicative et presque encyclopédique : « Ensemble de pratiques connues surtout dans l’Ouest africain, fondées sur la croyance au pouvoir des fétiches et des esprits qui y résident » (neuvième édition), un peu à la manière du Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs sont férus de « sciences » sociales et humaines : « système religieux consistant à faire de divers objets naturels ou façonnés les signes efficaces de puissances supra-humaines et à les utiliser dans des pratiques de magie ».

Parallèlement à cette évolution, le sens figuré prend de plus en plus d’ampleur, s’étendant à la politique ou aux phénomènes de fascination sociale ; dans la huitième édition, 1932-35 : « Figurément, il signifie confiance aveugle, sans limite, que certaines personnes inspirent à leurs disciples, à leurs partisans, à leurs troupes » (« ce n’est pas du respect qu’ils ont pour leurs chefs, c’est du fétichisme » : est-ce une allusion à Mussolini ou à Napoléon ou à Hitler, qui est près d’accéder au pouvoir en 1932 ?) ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : « Respect poussé jusqu’à l’excès pour une personne, une idée, un principe, etc. ; le culte qu’ils vouent à leur chef relève du fétichisme ; par extension, obsession, culte obsessionnel ; le fétichisme du passé ».  

            Comme d’autres mots de la (nouvelle) langue française, fétichisme, qui, au sens propre, désigne un culte et au sens figuré, désigne un fait psychologique, s’étend, dans les dictionnaires du XXe siècle, au social, à la politique (Trésor de la langue française, 1971-94 : « modère un peu (...) le fétichisme pour Thiers », Hugo, 1872), à l’art ou à la poésie (« le poète a le fétichisme des mots et des sons ; il prête des vertus merveilleuses à certaines combinaisons de syllabes et tend (...) à croire à l’efficacité des formules consacrées », Anatole France, 1895 : voilà les poètes tenus par un grand rationaliste pour des primitifs), à la psyché (« en psychanalyse, perversion sexuelle, généralement masculine, dans laquelle l’apparition et la satisfaction des désirs sexuels sont conditionnées par la vue ou le contact d’un objet ou d’une partie du corps ») et même à l’économie, du moins dans le vocabulaire marxiste : « fétichisme de la marchandise, processus de réification réduisant les rapports sociaux à des relations d’échanges entre des marchandises, dans le mode de production marchande ». De ces deux derniers sens, les académiciens ne retiennent que le premier : « perversion qui lie de manière exclusive l’excitation ou la satisfaction sexuelle à une partie du corps ou à un objet, le fétichisme de la chevelure, de la chaussure », ignorant le sens marxiste, comme si tout le marxisme avait sombré, de lui-même, dans les poubelles de l’histoire et qu'il eût besoin de fétiches pour être ressuscité.

 

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