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18 juin 2008

Cité

 

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l’origine de la France, est l’un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n’est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu’il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c’est « l’ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n’apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l’antiquité, qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l’un laïque : « ville » ; l’autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l’évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l’Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s’appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l’évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu’en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu’il « ne s’emploie guère qu’en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d’une certaine autonomie ». 

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu’a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d’élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d’une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l’ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d’un État libre » (exemple tiré de l’antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l’intellectuel à la moderne, renverse l’ordre dans lequel les autres lexicographes exposent le sens de cité. L’article du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s’achève sur le sens ecclésiastique de « partie d’une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l’antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l’ancienne Grèce, les membres d’une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

            Du droit, de l’église et de la politique, cité s’étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédites, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d’habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d’un pays ; les florissantes cités de l’Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d’écrivains qu’il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d’Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l’enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L’Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l’illustre Littré par l’exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l’ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l’Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d’association ») l’extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d’une usine, qu’a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu’on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens politique est cité d’abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d’une ville ; l’ensemble des citoyens qui la composent » (« s’occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l’État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l’importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l’extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s’entend quelquefois d’un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

            Cette extension s’amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d’agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu’à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d’agglomérations de pavillons ou d’immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d’urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

            En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l’homme, « d’animal politique » qu’il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l’un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l’Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d’un pays à l’agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d’immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d’Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d’émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu’il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l’évolution récente de cité, c’est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est l’antonyme de la civilisation qu’elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

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