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22 juin 2008

Cotiser

 

Dérivé du nom cote (la « quote-part »), le verbe cotiser est attesté au début du XVIe siècle dans une ordonnance du roi Louis XII au sens de « soumettre quelqu’un à une taxe, à une quote-part », comme dans ces extraits d’Amyot : « les Grecs voulurent qu’il se fît une taille, par laquelle chaque ville fut raisonnablement cotisée selon ses facultés » ; « ils lui donnèrent pouvoir et mandement de cotiser et taxer également chaque ville » ; « ils payaient bien l’argent à quoi ils avoient été cotisés ». Il est employé à compter du milieu du même siècle dans une construction pronominale : se cotiser pour signifier « s’engager à plusieurs à payer une somme d’argent ».

 

Dans les éditions du Dictionnaire de L'Académie française publiées entre 1694 et 1878, de la première à la septième édition, cotiser est enregistré avec le sens fiscal qui est le sien depuis l’ordonnance de Louis XII : « taxer, imposer à quelqu’un la part qu’il doit payer de quelque somme » (1694, 1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « on l’a cotisé à tant ; il faut que chacun se cotise selon ses facultés »). Cotiser, c’est imposer quelqu’un, mal gré qu’il en ait, quelque volonté qu’il exprime ; le sujet qui cotise est toujours le pouvoir, absolu, arbitraire ou totalitaire ; l’objet ou le patient qui est cotisé, le citoyen ou un groupe de citoyens, qui n’a rien demandé et qui n’en peut mais.  Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1832-35, qu’apparaît un autre sens de cotiser, à la forme pronominale : « il se dit également, avec le pronom personnel, de plusieurs personnes qui donnent, chacune selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous, et lui firent la somme nécessaire pour son voyage »). Pour la première fois, ce verbe prend un sens volontaire : la cotisation n’est plus imposée, elle tient du libre arbitre.

 

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), expose les deux sens : imposé « régler la cotisation de quelqu’un » (exemple : « on l’a cotisé à tant » ; la définition est ambiguë) et volontaire : « se cotiser, fournir sa quote-part » (« il faut que chacun se cotise selon ses moyens »), le libre consentement à la cotisation étant sans doute mieux exprimé dans les extraits de Scarron (« chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens selon sa libéralité ») et de Mme de Sévigné (« il y eut un service solennel, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs... »).

 

C’est sous la République, à la fin du XIXe siècle que cotiser prend le sens de « payer une cotisation » (Bulletin des lois de janvier 1877, cité par Littré dans le Supplément publié la même année). Le sujet qui cotise n’est plus l’Etat, mais le citoyen, qui consent librement à l’impôt, celui-là même qui, dans l’emploi classique, était cotisé, c’est-à-dire taxé. On voit bien le but de la manœuvre : laisser croire que la décision de cotiser émane du libre arbitre du cotisant. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le seul sens relevé est le sens véritablement volontaire, celui de se cotiser : « donner, chacun selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous et lui firent la somme dont il avait un pressant besoin »). Ainsi en un siècle environ, ce verbe a pris à l’époque moderne un sens contraire à celui qui était le sien dans la langue des siècles classiques, du moins si on rapporte l’acte de cotiser, c’est-à-dire de payer, à la libre volonté de ceux à qui il est imposé ou qui l’accomplissent.

 

Ce basculement de sens qui résulte d’un vrai tour de passe-passe, véritablement républicain, a si bien réussi que, un peu plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’emploi transitif de cotiser : « cotiser quelqu’un », qui était celui des siècles classiques, est mentionné comme vieilli, c’est-à-dire comme un vestige de temps révolus. D’ailleurs, les auteurs de ce Trésor n’illustrent ce sens d’aucun exemple, se contentant de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie française (sixième et septième éditions). Seuls l’emploi intransitif et l’emploi pronominal prospèrent, étant parfaitement en accord avec la religion sociale moderne, qui laisse accroire que chaque citoyen est imposé de son plein gré et en toute liberté, au prorata (oh, le beau mot) de ses revenus : d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il « contribue » aux divers budgets de l’Etat, des collectivités, de la Sécurité Sociale, etc. ? Cotiser est passé du sens de « taxer quelqu’un, l’imposer » à celui de « verser une somme d’argent fixée par accord préalable ou par statut à un groupe de personnes ou à un organisme, afin de participer aux dépenses communes » (exemples : « cotiser pour un repas pris en groupe, à la Sécurité sociale, pour sa retraite »). Parallèlement à cette évolution sémantique, le participe de sens passif cotisé (au sens de « taxé » : « à qui l’on a demandé de verser une cotisation et plus spécialement une imposition par cote ») s’est peu à peu effacé au profit du participe dit présent, en fait « actif », cotisant : jadis, les citoyens étaient des cotisés ; désormais, ils sont des cotisants. L’évolution de la France se concentre dans le remplacement du participe passé par le participe présent : présentement, les citoyens participent par leurs innombrables cotisations aux dépenses publiques, même si celles-ci finissent dans le tonneau des Danaïdes.

 

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, achèvent l’évolution sémantique de cotiser, en éliminant toute trace du sens classique dans la définition (n’y faisant allusion que dans la remarque sur la formation de ce verbe, « dérivé de cote, au sens de quote-part imposée à chaque contribuable ») et même toute référence aux cotisations obligatoires et ponctionnées directement par l’Etat ou d’autres organismes sur les recettes ou les revenus des cotisés : « participer, en versant sa quote-part, à une dépense collective », « cotiser à une mutuelle, à un syndicat, à un parti politique, à une œuvre d’utilité publique ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible : la fiscalité n’est pas un lacis de contraintes, mais la fontaine publique de la liberté sans entrave.

Commentaires

Après la lecture attentitve de deux notes de votre blog, je n'en comprends toujours pas la finalité. Y aurait-il une organisation, comme j'interpréte (mal, certainement) l'en-tête du blog, qui imposerait à nos esprits perméables et dociles, une nouvelle langue qui nous interdirait de penser à notre guise?
Faut-il condamner toute évolution lexicale et se condamner à n'utiliser que l'idée originale d'un mot. Ne faut-il pas lesmaltraiter et les rendre vivants. Le français est-il condamné à devenir une langue morte et poussièreuse?

Écrit par : castor | 29 juin 2008

Arouet ne prescrit rien, il ne proscrit rien non plus. Il laisse ses lecteurs libres de parler ou d'écrire comme ils l'entendent. Il ne croit pas à la momification du sens; il y est même hostile; etc. Il se contente de cerner les forces idéologiques qui font évoluer les sens, à notre insu et sans que nous en ayons conscience.

La NLF a quelques traits en commun avec la TFT et la LTI : la primauté de l'idéologie, qui explique tout et tient lieu de réel; le scientisme (la croyance naïve que la science, surtout si elle est frelatée, peut changer les choses ou améliorer la "société") et l'arrogance qui y est consubstantielle; le soutien de quelques organes d'Etat de la communication, des media, de la "recherche"...

Ce qui se donne à lire, comme à livre ouvert, dans les manipulations sémantiques, c'est la marque ou l'empreinte d'une "religion", sans transcendance, tout entière sociale ou socialisante (la société est l'horizon indépassable), toute confite en dévotion moralisatrice, prétendument égalitaire et "laïque", inquisitrice en diable, etc. qui s'est substituée en deux siècles, après l'avoir éliminée ou écartée, à l'ancienne religion catholique et fonde l'ordre nouveau de la France.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 29 juin 2008

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