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30 juin 2008

Déontologie

 

Ce mot, qui paraît grec, a été emprunté de l’anglais deontology, formé par l’idéologue utilitariste et francophile Jeremy Bentham (1748-1832) avec deux mots grecs, qui signifient l’un « ce qu’il convient de faire » et l’autre « discours, doctrine ». Pour Bentham, deontology a pour synonyme ethics : “Ethics has received the more expressive name of Deontology”. Il est attesté en français en 1825 dans l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science, ouvrage extrait de Chrestomathia de Jeremy Bentham. En 1874, un spécialiste de sciences humaines et sociales tente d’acclimater déontologisme (« la philosophie sociale en Angleterre, in Revue des Deux-Mondes), sous le prétexte que « les utilitaires appellent déontologisme la morale du devoir ». En vain, semble-t-il.

 Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de signaler que ce terme « didactique » a pour sens « science des devoirs », comme le disent les mots grecs dont il est formé, « devoir » et « doctrine », sans préciser l’origine anglaise de ce néologisme, ni son emploi premier dans l’idéologie utilitariste, lequel explique son succès dans la langue moderne.

Les auteurs du Trésor de la langue française, de même que les académiciens qui ne relèvent ce mot que dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s’efforcent de distinguer deux sens ; ou plus exactement, ils laissent croire que le mot a une pertinence en philosophie. Ce serait la « théorie des devoirs ». Un spécialiste de philosophie médiévale va même jusqu’à prêter à Aristote, qui ignorait le mot, une pensée sur la déontologie : « Pour Aristote, il existe assurément une déontologie ; il y a des choses qu’il « faut » faire, il ne faut les faire que parce qu’elles sont requises pour atteindre une certaine fin » (1932). C’était aussi ce que pensait la grand-mère d’Arouet le Jeune, qui n’était pas philosophe.

La déontologie est ailleurs : elle gîte dans le journalisme, dans les media, dans l’idéologie de bas étage, dans tous les lieux de posture, où l’on avance masqué et où il faut fare bella figura. C’est « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres ». Dans les corporations d’autrefois, des règles strictes étaient appliquées : il suffisait de prêter serment ou de jurer ; on se moquait des codes écrits. Aujourd’hui, il n’est pas de profession qui ne se targue de son « code de déontologie » : violé par tous, mais vénéré. Les journalistes, les communicants (pas les vases, les hommes), les publicitaires, les marchands de soupe, les VRP et les maquignons, les avocats, etc. tous ont leur déontologie, c’est-à-dire un ensemble de règles pratiques qui effacent tous les cas de conscience.

 

 

29 juin 2008

Comportement

 

 

 

Dérivé du verbe comporter et attesté dans la seconde moitié du XVe siècle (XVIe siècle : « s’il y a un comportement qui se puisse appeler fureur, c’est celui de quelques gens de guerre »), le nom comportement est défini, entre 1694 et 1932-35, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième, par les mêmes termes : « manière d’agir, de vivre, de se comporter », définition qui est réduite dans l’édition de 1932-35 à « manière de se comporter ». D’une édition à l’autre, dans le ou les même(s) exemple(s) qui illustrent ce sens, comportement est employé au pluriel : « ses comportements ne sont guère bons », « il n’est pas trop réglé dans tous ses comportements », « je ne connais pas bien ses comportements ». Quoi qu’il en soit, d’une édition à l’autre, c’est la même remarque qui est répétée : « il vieillit » (1694, 1762, 1798), « il est vieux » (1832-35) et « il a vieilli » (1932-35). Il a même fini par si bien vieillir qu’il n’a pas disparu dans les dictionnaires, en dépit de la charge de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) contre le laxisme des académiciens, qui ne se seraient pas décidés, en dépit des intentions qu’ils affichent, à mettre au rebut ce mot hors d’usage. « Comportement, écrit Féraud, se disait autrefois pour signifier la manière de se comporter, de se conduire en ses mœurs », citant un exemple du Dictionnaire de Trévoux : « on donne des gouverneurs et des maîtres à la jeunesse pour prendre garde à ses comportements » et une remarque de Richelet (1680) : « ce mot est vieux et hors d’usage, et plus vieux et plus inusité que déportements ». La conclusion de Féraud est nette : « L’Académie se contente de dire qu’il vieillit : il me semble que ce n’est pas assez dire ». Littré en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), se contente de la définition sommaire « manière de se comporter », illustrée d’un extrait d’une lettre de Pascal (publiée en 1661 : « pour reconnaître si c’est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s’examiner par nos comportements au dehors que par nos motifs au-dedans), mais sans indiquer si le mot est ou non hors d’usage.

 

            En fait, comportement a été ressuscité, au début du XXe siècle, par les sciences dites « humaines » et « sociales », en particulier par les psychologues, qui ont traduit le saint mot anglais behavior (« sacré » par la « science ») par comportement, mettant ainsi ce mot usé en usage dans la morale sociale la plus bornée qui soit (changer les comportements, dixit la doxa journaleuse) qui se nourrit du sinistre behaviourisme, celui des réflexes pavloviens.

            Dans le dictionnaire de Littré, le sens de comportement est glosé par quatre mots (« manière de se comporter ») ; un siècle plus tard, il faut un long article aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour en recenser les emplois. Deux sens sont distingués. En psychologie, c’est « l’ensemble des réactions observables chez un individu placé dans son milieu de vie et dans des circonstances données ». Il existe une « étude », une « science », une « psychologie » du comportement, avec des modèles et des schèmes. Jankélévitch le définit assez justement ainsi : « le comportement, toutefois n’est qu’un alphabet entre les autres ; pas le plus portatif, ni le plus volubile ». On eût aimé que cet alphabet se réduisît, comme dans le « langage » informatique, à deux signaux : 0 et 1. Bien entendu, ce qui fascine les psys et autres socios, ce sont les « caractériels atteints de troubles du comportement avec manifestations antisociales ». Dans le Trésor de la langue française, l’inventaire des comportements est infini : « champ, espace, milieu, niveau, formule, unité du comportement ; trait, type, dissonance, anomalie, composante, modification du comportement ; comportement d’appétence, opérant, latent, manifeste, acquis, actif, adaptatif, instinctif, réflexe, normal, linguistique, verbal, émotif, infantile, névrotique, sexuel, social, criminel ». Et psychologues « d’analyser, expliquer, observer, conditionner, etc. » les comportements. Il y a là du grain à moudre et un fonds de commerce qui rapporte : « la plupart des psychologues du comportement étendent l’objet de leur étude à l’animal en tant qu’organisme doué d’un système nerveux ». Il y a de quoi faire jusqu’au siècle des siècles.

            Le succès de comportement chez les psys lui a rendu sa jeunesse dans la langue commune. Le mot cesse d’être vieux ou vieilli. Il devient emblématique (disent les imbéciles) de la modernité. La « manière d’être ou d’agir d’une personne » s’enrichit de nouveaux emplois, dont l’énumération vaut pour la description d’une société et d’une époque : « changer, démentir son comportement, cette façon d’agir n’est pas dans son comportement, savoir vos usages et comportements, raconter pas mal de choses sur son comportement, le pli que les préceptes ont fait prendre au comportementde tout mon être, le comportement des Français, de l’église primitive, des consommateurs ». Le mot a des rapports sémantiques avec « air, allure, ligne de conduite, façon de faire, genre de vie, manière d’être, d’agir, de vivre, mœurs, réaction(s), tempérament ». On adopte, on a, on prend un comportement (élégant ou tout ce que qu’on voudra d’autre) à l’égard de quelqu’un, face à quelque chose, vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose, comme dans cet exemple de Druon : « on voit souvent celui qui succède à son père prendre d’un seul coup un comportement de vieil homme » (1948). Ou encore c’est « le comportement du patient en traitement, des citoyens français devant l’impôt, des catholiques français devant le denier du culte ». Il y a toujours quelque chose qui « commande, dicte, régit, règle, explique » un comportement, qui peut être qualifié à l’infini de « vilain, irrespectueux, malséant, mauvais, curieux, singulier, de bravade, de tristesse, électoral, moral, politique, scolaire, délictueux », etc. Les savants ne sont pas en reste. Eux aussi, surtout les généticiens et les biologistes, étudient le comportement de tout organisme vivant, végétal ou animal. C’est la « génétique du comportement » ou l’étude « du comportement des cancers en culture » ou encore « la comparaison d’anomalies héréditaires et d’accidents cytologiques dans la disposition et le comportement des chromosomes autres que les chromosomes sexuels (autosomes) ». Même les choses ont un comportement : les aminoacides, les peptides, l’électron (dans le champ produit par les deux noyaux d’une molécule d’hydrogène) et « sous l’effet combiné de la température et des radiations », « les matériaux destinés aux futures centrales de puissance » (1962).

 

           Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, comportement, jugé naguère « vieilli », se dit des êtres humains, des animaux, de tous les êtres vivants, et même de ces choses qui ne sont pas nécessairement des objets de science : « franc »  et « valeurs boursières » ont un comportement comme l’électron ou la limace ou comme le délinquant observé par une armada de psys. Ce qu’il y a de fascinant dans la modernité, c’est qu’elle n’a ni limite, ni scrupule.  

 

 

22 juin 2008

Cotiser

 

Dérivé du nom cote (la « quote-part »), le verbe cotiser est attesté au début du XVIe siècle dans une ordonnance du roi Louis XII au sens de « soumettre quelqu’un à une taxe, à une quote-part », comme dans ces extraits d’Amyot : « les Grecs voulurent qu’il se fît une taille, par laquelle chaque ville fut raisonnablement cotisée selon ses facultés » ; « ils lui donnèrent pouvoir et mandement de cotiser et taxer également chaque ville » ; « ils payaient bien l’argent à quoi ils avoient été cotisés ». Il est employé à compter du milieu du même siècle dans une construction pronominale : se cotiser pour signifier « s’engager à plusieurs à payer une somme d’argent ».

 

Dans les éditions du Dictionnaire de L'Académie française publiées entre 1694 et 1878, de la première à la septième édition, cotiser est enregistré avec le sens fiscal qui est le sien depuis l’ordonnance de Louis XII : « taxer, imposer à quelqu’un la part qu’il doit payer de quelque somme » (1694, 1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « on l’a cotisé à tant ; il faut que chacun se cotise selon ses facultés »). Cotiser, c’est imposer quelqu’un, mal gré qu’il en ait, quelque volonté qu’il exprime ; le sujet qui cotise est toujours le pouvoir, absolu, arbitraire ou totalitaire ; l’objet ou le patient qui est cotisé, le citoyen ou un groupe de citoyens, qui n’a rien demandé et qui n’en peut mais.  Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1832-35, qu’apparaît un autre sens de cotiser, à la forme pronominale : « il se dit également, avec le pronom personnel, de plusieurs personnes qui donnent, chacune selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous, et lui firent la somme nécessaire pour son voyage »). Pour la première fois, ce verbe prend un sens volontaire : la cotisation n’est plus imposée, elle tient du libre arbitre.

 

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), expose les deux sens : imposé « régler la cotisation de quelqu’un » (exemple : « on l’a cotisé à tant » ; la définition est ambiguë) et volontaire : « se cotiser, fournir sa quote-part » (« il faut que chacun se cotise selon ses moyens »), le libre consentement à la cotisation étant sans doute mieux exprimé dans les extraits de Scarron (« chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens selon sa libéralité ») et de Mme de Sévigné (« il y eut un service solennel, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs... »).

 

C’est sous la République, à la fin du XIXe siècle que cotiser prend le sens de « payer une cotisation » (Bulletin des lois de janvier 1877, cité par Littré dans le Supplément publié la même année). Le sujet qui cotise n’est plus l’Etat, mais le citoyen, qui consent librement à l’impôt, celui-là même qui, dans l’emploi classique, était cotisé, c’est-à-dire taxé. On voit bien le but de la manœuvre : laisser croire que la décision de cotiser émane du libre arbitre du cotisant. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le seul sens relevé est le sens véritablement volontaire, celui de se cotiser : « donner, chacun selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous et lui firent la somme dont il avait un pressant besoin »). Ainsi en un siècle environ, ce verbe a pris à l’époque moderne un sens contraire à celui qui était le sien dans la langue des siècles classiques, du moins si on rapporte l’acte de cotiser, c’est-à-dire de payer, à la libre volonté de ceux à qui il est imposé ou qui l’accomplissent.

 

Ce basculement de sens qui résulte d’un vrai tour de passe-passe, véritablement républicain, a si bien réussi que, un peu plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’emploi transitif de cotiser : « cotiser quelqu’un », qui était celui des siècles classiques, est mentionné comme vieilli, c’est-à-dire comme un vestige de temps révolus. D’ailleurs, les auteurs de ce Trésor n’illustrent ce sens d’aucun exemple, se contentant de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie française (sixième et septième éditions). Seuls l’emploi intransitif et l’emploi pronominal prospèrent, étant parfaitement en accord avec la religion sociale moderne, qui laisse accroire que chaque citoyen est imposé de son plein gré et en toute liberté, au prorata (oh, le beau mot) de ses revenus : d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il « contribue » aux divers budgets de l’Etat, des collectivités, de la Sécurité Sociale, etc. ? Cotiser est passé du sens de « taxer quelqu’un, l’imposer » à celui de « verser une somme d’argent fixée par accord préalable ou par statut à un groupe de personnes ou à un organisme, afin de participer aux dépenses communes » (exemples : « cotiser pour un repas pris en groupe, à la Sécurité sociale, pour sa retraite »). Parallèlement à cette évolution sémantique, le participe de sens passif cotisé (au sens de « taxé » : « à qui l’on a demandé de verser une cotisation et plus spécialement une imposition par cote ») s’est peu à peu effacé au profit du participe dit présent, en fait « actif », cotisant : jadis, les citoyens étaient des cotisés ; désormais, ils sont des cotisants. L’évolution de la France se concentre dans le remplacement du participe passé par le participe présent : présentement, les citoyens participent par leurs innombrables cotisations aux dépenses publiques, même si celles-ci finissent dans le tonneau des Danaïdes.

 

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, achèvent l’évolution sémantique de cotiser, en éliminant toute trace du sens classique dans la définition (n’y faisant allusion que dans la remarque sur la formation de ce verbe, « dérivé de cote, au sens de quote-part imposée à chaque contribuable ») et même toute référence aux cotisations obligatoires et ponctionnées directement par l’Etat ou d’autres organismes sur les recettes ou les revenus des cotisés : « participer, en versant sa quote-part, à une dépense collective », « cotiser à une mutuelle, à un syndicat, à un parti politique, à une œuvre d’utilité publique ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible : la fiscalité n’est pas un lacis de contraintes, mais la fontaine publique de la liberté sans entrave.

21 juin 2008

Trépidation

 

 

Emprunté du latin trepidatio (« tremblement, agitation, trouble »), ce nom est attesté une première fois à la fin du XIIIe siècle au sens de « tremblement », puis au XVIe siècle comme terme d'astronomie (une science mâtinée d’astrologie, mêlant observation et prédiction de l’avenir), dans Pantagruel : « la lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifestement vu le mouvement de trépidation au firmament ». 

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), tient trépidation pour un terme de médecine et un terme d’astronomie. En médecine, c’est un « tremblement de membres, de nerfs ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Comme terme d’astronomie, trépidation est, selon Furetière, devenu désuet, non pas parce qu’il est hors d’usage, mais parce que la théorie à laquelle il réfère est démentie par les observations et que les phénomènes visuels dont il était censé rendre compte sont expliqués par des réalités attestées, dont l’inclinaison de la terre. Voici sa définition, au demeurant fort claire : « c’est un mouvement qu’on attribue à des cieux nommés cristallins, qu’on s’est imaginé dans l’hypothèse de Ptolémée être au-dessus de la région des planètes, pour expliquer de certains mouvements presque insensibles qu’on a observés à l’axe du monde, que les modernes expliquent plus aisément en parlant de l’inclination de l’axe de la terre ».   

Dans les première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 et 1762), seul le sens de l’ancienne astronomie est exposé : « Sorte de tremblement, de balancement ». Les académiciens ajoutent qu’il « n’a d’usage que dans cette phrase : mouvement de trépidation, qui est un mouvement par lequel les anciens ont cru que le firmament était balancé du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Les termes employés, « les anciens » et « ont cru », laissent entendre que ces observations, faites à l’œil nu, n’ont plus de validité et relèvent de la croyance. Mais les académiciens ne corrigent pas l’erreur des anciens astronomes.  Dans la première édition, ils ajoutent pourtant une allusion à des observations récentes : « quelques nouveaux astronomes ont remarqué un mouvement de trépidation dans la lune ». Le sens astronomique est encore exposé dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), mais l’imparfait « attribuaient » pose que les théories sur lesquelles est assis l’emploi de ce nom sont caduques : « il est aussi terme d’astronomie et signifie le balancement que d’anciens astronomes attribuaient au firmament, du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Dans ces deux éditions, le sens principal est le sens médical (« trépidation est employé en médecine pour exprimer le tremblement des membres, des nerfs, des fibres, etc. »), qui était le seul sens relevé, un demi siècle plus tôt, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « Trépidation, en médecine, est un tremblement des nerfs et des membres du corps ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Est-ce à dire que les encyclopédistes, qui ont donc exclu de la définition de trépidation le seul sens connu des académiciens, tenaient la trépidation astronomique pour une farce ? C’est fort probable.

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, trépidation est un terme de sciences : de géologie, « trépidation du sol, légère secousse communiquée au sol et qui est un diminutif du tremblement de terre », comme dans cet exemple : « à Acapulco on connaît deux sortes de tremblements de terre : celui d’ondulation, qui fait osciller les maisons, et celui de trépidation, qui tend à les soulever verticalement » (dans ce sens, il est aujourd’hui remplacé par secousses sismiques) ; de médecine (c’est même, écrit Littré, un « ancien terme de médecine », le lexique savant étant provisoire, comme les théories) : « tremblement des membres, des nerfs, etc. » et, dans un sens figuré, il désigne un tremblement intérieur ; enfin, de l’astronomie ancienne : « trépidation des fixes, nom donné par Thébith à un balancement prétendu du firmament, du septentrion au midi et du midi au septentrion ». Qu'est-ce que les fixes ? 

Littré relève un sens qui n’est pas à proprement parler scientifique, mais qui est lié à un phénomène technique et social, à savoir  la mécanisation des moyens de transport : « la trépidation des navires à vapeur, espèce de mouvement légèrement saccadé, mais qui ne fait parcourir aucun espace sensible ». C’est ce seul sens que relèvent les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire. Ils renoncent aux emplois de trépidation dans les sciences anciennes et ils se contentent de mentionner ce terme comme didactique, signifiant « tremblement » dans deux domaines : les tremblements de terre ou les secousses sismiques (les trépidations du sol) et dans les constats en mécanique légère : la trépidation des vitres d’une automobile, d’un wagon.

            Dans la langue moderne, trépidation, comme de très nombreux termes scientifiques, s’étend peu à peu au social, bien que, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il soit d’usage courant en pathologie (« tremblement pathologique à secousses marquées et rapides » ; synonyme : trémulation) et en géologie, où il désigne une légère secousse sismique. Une partie du succès de trépidation tient à ce qu’il est sorti des sciences pures pour désigner des faits rendus communs par la mécanisation des moyens de transport, comme le note Littré, où il a le sens de « mouvement vibratoire, ébranlement, série d’oscillations ou de secousses », et comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la langue française : « trépidation des vitres, d’une machine, d’un navire, d’un wagon de chemin de fer, de l’hélice, du moteur ».

Mais ce qui fait son succès, ce sont les sciences sociales et humaines : autrement dit, l’idéologie socialo-humanitaire qui est, aux XIXe et XXe siècles, la théologie de la nouvelle religion sociale et immanente. De fait, il triomphe dans le psycho-social. C’est un « état d’agitation extérieure ou intérieure », comme dans cet exemple de 1862 : « il éprouvait une sourde trépidation qui n’était point de la peur, mais qui produisait des effets analogues » et surtout, c'est ce « climat d’intense agitation ou d'une activité rapide et incessante »,  qui serait propre à la vie moderne, comme le dit cet emploi éloquent : la « trépidation de la vie parisienne ».

 

 

 

 

18 juin 2008

Cité

 

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l’origine de la France, est l’un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n’est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu’il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c’est « l’ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n’apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l’antiquité, qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l’un laïque : « ville » ; l’autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l’évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l’Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s’appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l’évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu’en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu’il « ne s’emploie guère qu’en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d’une certaine autonomie ». 

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu’a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d’élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d’une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l’ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d’un État libre » (exemple tiré de l’antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l’intellectuel à la moderne, renverse l’ordre dans lequel les autres lexicographes exposent le sens de cité. L’article du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s’achève sur le sens ecclésiastique de « partie d’une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l’antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l’ancienne Grèce, les membres d’une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

            Du droit, de l’église et de la politique, cité s’étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédites, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d’habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d’un pays ; les florissantes cités de l’Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d’écrivains qu’il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d’Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l’enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L’Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l’illustre Littré par l’exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l’ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l’Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d’association ») l’extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d’une usine, qu’a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu’on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens politique est cité d’abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d’une ville ; l’ensemble des citoyens qui la composent » (« s’occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l’État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l’importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l’extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s’entend quelquefois d’un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

            Cette extension s’amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d’agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu’à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d’agglomérations de pavillons ou d’immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d’urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

            En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l’homme, « d’animal politique » qu’il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l’un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l’Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d’un pays à l’agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d’immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d’Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d’émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu’il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l’évolution récente de cité, c’est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est l’antonyme de la civilisation qu’elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

16 juin 2008

Culture

 

 

Quand vous entendez le mot culture, sortez vos dictionnaires
 
 

Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.

En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.

C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.

 

Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».

    Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.
 

Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes. 

II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;

A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;

1.        Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;

2.        Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;

3.        Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.

B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;

1.        Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :

                                2.        Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…

 

Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.

Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.

Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme. 

 

Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).

Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.

 

Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.

Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.

Les deux adjectifs cultuel et culturel  dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dansassociation cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.

            L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social  : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.

 

Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture, et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.

 

15 juin 2008

Musique

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Chacun a entendu, depuis son plus jeune âge, de la musique et croit être capable de désigner comme de la musique les sons qu’il perçoit, qu’ils soient ou non harmonieux ou mélodieux. Or, les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles ne semblent. Une simple consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté.

Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

 

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

 

 

14 juin 2008

Fétichisme

 

 

Le mot, dérivé de fétiche, a ou aurait été formé par Diderot, en 1757, dans une lettre adressée à des Brosses. Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) comme une croyance ou un culte propre aux peuples animistes : c’est le « culte des fétiches ». L’exemple cité atteste, par l’adverbe encore et le nom superstitions, que les académiciens tiennent le fétichisme pour une forme arriérée et révolue du culte : « Ce peuple (il n’est pas précisé lequel : dommage !) en est encore aux superstitions du fétichisme ». Il est vrai que ce mépris est partagé par de nombreux auteurs de la première moitié du XIXe siècle, qu’ils soient croyants comme Lamennais (« le fétichisme est aujourd’hui à peu près la seule Religion des peuples idolâtres de l’Afrique », 1817-23) ou qu’ils soient les propagandistes de la nouvelle religion sociale qui tient pour un progrès « décisif » le « passage du fétichisme au polythéisme », c’est-à-dire l’abandon du fétichisme (1844).

 

            Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reproduit le sens, « culte des fétiches », sans l’illustrer d’un exemple, et surtout, il signale un emploi figuré de ce nom – son extension à des réalités humaines de la France du XIXe siècle : « Figuré, adoration aveugle d’une personne, de ses défauts, de ses caprices, et aussi d’un système ». Appliquer un terme péjoratif désignant des vestiges de l’humanité exotique et lointaine à des réalités proches et communes, c’est tenir ces réalités pour peu de chose. Littré, qui était anticlérical, agnostique et républicain, fabrique un exemple très bref qui en dit long sur ses engagements : « le fétichisme de la royauté ». Les réalités politiques de l’Europe moderne démentent ce fétichisme-là. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège et même l’Espagne, etc. sont des royaumes : elles pourraient donner à la République française, toute républicaine qu’elle est, quelques brèves leçons de démocratie modeste ; mais la République est trop républicaine pour les entendre. En fait, ce que montre Littré, c’est que les intellectuels comme lui, qui tiennent leurs opinions engagées, qui ne sont que fragiles et mouvantes, pour du marbre ou pour la Vérité en soi, s’adonnent eux aussi au culte des fétiches, celui de leurs propres opinions : ils sont, comme l’écrivent les académiciens, « ce peuple qui en est encore aux superstitions du fétichisme ». Littré signale à raison que « fétichisme ne se trouve pas dans les éditions du dictionnaire de l’Académie avant 1835 » et, à tort, qu’il « a été créé (en fait formé ou fabriqué) par le président de Brosses en 1760 » (en réalité, par Diderot).

 

            D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples qui illustrent le sens propre sont moins méprisants (huitième édition, 1932-35 : « culte des fétiches ; ce peuple en est encore au fétichisme », le fétichisme n’étant plus un ensemble de superstitions ; neuvième édition, en cours de publication, cette admirable remarque, qui rompt avec la superbe des académiciens du XIXe siècle : « On donne volontiers le nom de fétichisme aux pratiques des religions qu’on ignore »), la définition du sens propre se fait plus précise, explicative et presque encyclopédique : « Ensemble de pratiques connues surtout dans l’Ouest africain, fondées sur la croyance au pouvoir des fétiches et des esprits qui y résident » (neuvième édition), un peu à la manière du Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs sont férus de « sciences » sociales et humaines : « système religieux consistant à faire de divers objets naturels ou façonnés les signes efficaces de puissances supra-humaines et à les utiliser dans des pratiques de magie ».

Parallèlement à cette évolution, le sens figuré prend de plus en plus d’ampleur, s’étendant à la politique ou aux phénomènes de fascination sociale ; dans la huitième édition, 1932-35 : « Figurément, il signifie confiance aveugle, sans limite, que certaines personnes inspirent à leurs disciples, à leurs partisans, à leurs troupes » (« ce n’est pas du respect qu’ils ont pour leurs chefs, c’est du fétichisme » : est-ce une allusion à Mussolini ou à Napoléon ou à Hitler, qui est près d’accéder au pouvoir en 1932 ?) ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : « Respect poussé jusqu’à l’excès pour une personne, une idée, un principe, etc. ; le culte qu’ils vouent à leur chef relève du fétichisme ; par extension, obsession, culte obsessionnel ; le fétichisme du passé ».  

            Comme d’autres mots de la (nouvelle) langue française, fétichisme, qui, au sens propre, désigne un culte et au sens figuré, désigne un fait psychologique, s’étend, dans les dictionnaires du XXe siècle, au social, à la politique (Trésor de la langue française, 1971-94 : « modère un peu (...) le fétichisme pour Thiers », Hugo, 1872), à l’art ou à la poésie (« le poète a le fétichisme des mots et des sons ; il prête des vertus merveilleuses à certaines combinaisons de syllabes et tend (...) à croire à l’efficacité des formules consacrées », Anatole France, 1895 : voilà les poètes tenus par un grand rationaliste pour des primitifs), à la psyché (« en psychanalyse, perversion sexuelle, généralement masculine, dans laquelle l’apparition et la satisfaction des désirs sexuels sont conditionnées par la vue ou le contact d’un objet ou d’une partie du corps ») et même à l’économie, du moins dans le vocabulaire marxiste : « fétichisme de la marchandise, processus de réification réduisant les rapports sociaux à des relations d’échanges entre des marchandises, dans le mode de production marchande ». De ces deux derniers sens, les académiciens ne retiennent que le premier : « perversion qui lie de manière exclusive l’excitation ou la satisfaction sexuelle à une partie du corps ou à un objet, le fétichisme de la chevelure, de la chaussure », ignorant le sens marxiste, comme si tout le marxisme avait sombré, de lui-même, dans les poubelles de l’histoire et qu'il eût besoin de fétiches pour être ressuscité.

 

12 juin 2008

Mythologies intellotes 27 : Sagan, le film

 

 

Françoise Sagan, mythe bobo

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose (pseudo) "classique" ou spécifiquement "française" qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était "nouvelle", c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

 

11 juin 2008

Thèse

 

 

 

Emprunté du latin thesis au sens de "sujet, proposition, thème" (lui-même emprunté du grec thesis, au sens "d’action de poser, de convention et, en philosophie, d’action de poser une thèse, de proposition", le nom thèse est attesté à la fin du XVIe siècle (en 1579 exactement) au sens "de proposition théorique qu’on avance avec l’intention de la défendre contre les objections éventuelles" ; en 1602 au sens "de proposition ou d’ensemble de propositions que le candidat à un grade de bachelier, etc., s’engage à soutenir" ; en 1680, au sens "d’exposé public et de discussion d’un ensemble de travaux devant un jury universitaire".

Ce serait se leurrer que d’en faire un mot propre à la vie intellectuelle ou universitaire. Les auteurs de dictionnaires anciens sont formels : pour eux, thèse est aussi un mot qui désigne, dans les discours communs, une proposition exprimée par celui qui parle. Ainsi le premier sens relevé dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est "proposition, question sur laquelle on discourt" ("thèse générale, particulière, vous sortez de la thèse, vous ne prenez pas bien la thèse, défendre une thèse, ce n’est pas là la thèse, vous changez la thèse"). Certes, les sens relatifs à la vie intellectuelle ou à l’université sont exposés : "feuille imprimée qui contient plusieurs propositions tant générales que particulières de philosophie, de théologie, de droit, de médecine, etc." et "thèse se prend aussi quelquefois pour la dispute des thèses" ("assister à des thèses ; le jour, la veille, le lendemain de ses thèses ; j’ai été aux thèses d’un tel ; présider à une thèse"), mais ils sont précédés dans l’article par le sens courant. Les académiciens dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire suivent le même ordre : d’abord "toutes sortes de propositions, de questions qui entrent dans le discours ordinaire", puis "toute proposition, soit de philosophie, soit de théologie, soit de droit, soit de médecine, qu’on soutient publiquement dans les Écoles, dans les Universités" ; enfin "thèse se prend quelquefois pour la dispute des thèses" et "feuille imprimée qui contient les thèses". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose ces quatre sens et dans le même ordre que les académiciens ("en général toute sorte de propositions, de questions dans le discours ordinaire" ; "propositions qu'on soutient publiquement dans les écoles" ; "la dispute des thèses" ; "feuille imprimée, qui contient plusieurs propositions qu’on doit soutenir publiquement"). Les académiciens, dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire, restent fidèles à l’ordre des sens, tel qu’il a été établi en 1694 et en 1762 (première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française). La seule modification notable est la tentative pour rapprocher le sens "de proposition dans le discours ordinaire" du sens universitaire et intellectuel : "on appelle ainsi, d’un nom venu du grec, toute question qu’on pose dans le discours pour la discuter ou la combattre" (édition publiée en 1798, en pleine révolution, alors que les discours publics étaient tous ou quasiment tous "à thèse" et même "à thèses multiples") ; "toute proposition qu’on énonce, toute question qu’on met en avant dans le discours ordinaire, avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1832-35) ; "proposition qu’on avance avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1932-35).

Même Littré, qui est sans doute le plus "intellectuel" de nos lexicographes, reprend, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), l’ordre des sens, tel qu’il est exposé dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "toute proposition que, dans le discours ordinaire, on met en avant pour la défendre si elle est attaquée" ; "particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l'on soutient publiquement" ; "plus ordinairement, ensemble des propositions que l’étudiant soutient pour être reçu licencié, agrégé, docteur" (avec cette règle, qui semble incongrue de nos jours : "aujourd’hui, le doctorat ès lettres et le doctorat ès sciences se composent de deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, sur des points de littérature ou de science ; ce sont de véritables ouvrages et non plus seulement des propositions à discuter") ; "la dispute même des thèses" ; "grande feuille, ou cahier, où sont imprimées les questions, les propositions de celui qui soutient la thèse" ("autrefois la thèse était une feuille de papier ou de satin, ordinairement enrichie de quelque estampe").

 

En réalité, c’est seulement dans la langue moderne, du moins telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (1971-94), que le mot thèse abandonne les discours ordinaires ou communs pour cantonner dans les discours intellectuels, comme l’atteste la définition suivante : "proposition ou théorie que l’on tient pour vraie et que l’on soutient par une argumentation pour la défendre contre d’éventuelles objections". Les emplois cités accentuent le caractère intellectuel du sens de ce mot : "avancer, appuyer, confirmer, contredire, défendre, infirmer, réfuter, renverser, soutenir une thèse ; thèse militaire, historique, idéaliste, marxiste, matérialiste ; exposé des thèses en présence ; thèses contraires, etc.", de même que les extraits de Bergson : "la thèse philosophique indémontrée a pris un faux air d’assurance scientifique en passant par la science, mais elle reste philosophie, et elle est plus loin que jamais d’être démontrée" (1932) et de Valéry : "il a vu, en quelques dizaines d’années, régner successivement, et même simultanément, des thèses contradictoires également fécondes, des doctrines et des méthodes dont les principes et les exigences théoriques s'opposaient et s'annulaient, tandis que leurs résultats positifs s'ajoutaient en tant que pouvoirs acquis" (1936). Dans les dictionnaires anciens, n’importe quel locuteur ou citoyen ou sujet parlant pouvait exprimer une thèse en tenant un discours ordinaire ; aujourd’hui, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française, cette propriété commune est réservée à quelques privilégiés de l’intellocratie, comme l’attestent encore les emplois de la locution à thèse, au sens de "qui est composé en vue d’illustrer et de défendre une idée philosophique, morale, politique", et qui est prédiquée aux noms film, cinéma, littérature, roman, théâtre, pièce, etc., et bien entendu les inévitables feuilletons télé à thèse (unique et unidirectionnelle) diffusés sur les chaînes publiques, c’est-à-dire les chaînes contrôlées par l’intellecture gauchisante qui pense fort et moisi. Alors que thèse désignait dans la langue classique toute proposition exprimée dans les discours ordinaires, le mot prend le sens de "point de doctrine, opinion d’une personne (savant, philosophe, écrivain, homme politique) sur une question précise" ; le synonyme en est position.

On comprend dès lors que, dans le Trésor de la langue française, le mot soit présenté comme spécifique de la philosophie. Chez Kant, par opposition à antithèse, la thèse est la "première assertion d’une antinomie" ; chez Hegel et ses successeurs ou disciples, c’est, par opposition à l’antithèse et à la synthèse, le "premier terme d’un système formé par trois concepts, ou trois propositions dont les deux premiers s’opposent l’un à l'autre, et dont le dernier lève cette opposition par l’établissement d’un point de vue supérieur", comme dans cet extrait de Marxisme (1982) : "le mot thèse représente une forme spéciale d’affirmation discursive ou logique, soit comme premier moment (...), soit comme type d’affirmation de nature dialectique". On est très heureux d’apprendre que toutes ces subtilités ont débouché sur le massacre de quatre vingt-cinq millions de malheureux et innocents morts pour des prunes. En phénoménologie, le mot thèse est redéfini par son étymon grec : c’est "l’action de poser par la pensée, sans que cette position implique nécessairement l’affirmation d’une vérité ou d’une réalité".

En quelques décennies, le sens de thèse s’est durci, raidi, sclérosé. Ce fait n’est pas dû au hasard. Bien qu’il soit minuscule, il s’inscrit clairement, comme s’il en était le fruit (mauvais), dans le durcissement de la vie culturelle, lequel est le résultat logique du pouvoir grandissant des consciencieux du social. En France, la vie de l’esprit devient de moins en moins celle de l’esprit et de plus en plus du simple catéchisme idéologique.

 

10 juin 2008

Emulation

 

 

En latin, aemulatio a un sens ou positif ou négatif. Comme disent les lexicographes, il est pris en bonne ou en mauvaise part. Quand il est pris en bonne part, il signifie "désir de rivaliser avec quelqu’un", "désir d’égaler quelqu’un" (dans la gloire ou l’honneur, par exemple) ; quand il est pris en mauvaise part, il a pour sens "rivalité", "jalousie". Cicéron qualifie de vitiosa cette émulation-là, qui ressemble, écrit-il, à la rivalité dans l’amour. Emulation, qui en est emprunté, est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens négatif de "rivalité" ou de "jalousie" et plus tard dans le sens positif de "sentiment qui porte à égaler", comme dans cet extrait de Gargantua : "il l’introduisait dans les compagnies de gens savants, à l’émulation desquels lui crut l’esprit et le désir d’étudier autrement et se faire valoir".

La définition qui en est exposée dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française tient de ces deux sens opposés pour ce qui est des mots dont elle est faite : "espèce de jalousie qui excite à égaler, ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Elle contient la "jalousie" (espèce de jalousie) de la vitiosa aemulatio latine et "égaler en quelque chose de louable" de l’émulation positive. Mais, pour ce qui est du jugement, les académiciens évaluent l’émulation en termes flatteurs : "noble, belle, honnête, louable émulation". Ils citent aussi un exemple qui se rapportent à l’école : "ils étudieront mieux par émulation", l’émulation – vouloir égaler les meilleurs - ayant été pendant des siècles un des moteurs de la réussite à l’école et au lycée.

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française et dans tous les autres dictionnaires, l’émulation fait l’objet de jugements louangeurs. Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la définition de 1694 : "espèce de jalousie qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), après avoir reproduit la définition des académiciens, remarque que "émulation exprime une vertu ; rivalité en est l’excès, qui dégénère en vice" et il établit un parallèle entre ces deux formes d’émulation, l’une bonne, l’autre mauvaise : "émulation ne désigne que la concurrence ; rivalité dénote le conflit ; l’une excite, l’autre irrite… L’émulation veut mériter le succès, et la rivalité l’obtenir. Les talents inspirent l’émulation et les prétentions la rivalité". Il étend le parallèle à la jalousie : "l’émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui fait profiter des grands exemples, et porte souvent au-dessus de ce qu’on admire. La jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle ; elle va même jusqu’à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, ou lui envie les récompenses". Il cite même Beauzée, qui écrit : "l’émulation paraît, du premier coup d’œil, tenir de près à l’envie, mais elle en est fort éloignée. L’émulation sert d’aiguillon à la vertu ; l’envie étouffe les talents. L’une produit de grandes actions ; elle les admire au moins, et tâche de les imiter ; l’autre anéantit, autant qu’elle peut, l’avantage qu’on en peut retirer. La première nous porte à prendre les devants dans la carrière de l’honneur ; la seconde, à arrêter dans leur course, ceux qui s’exercent dans la même lice, etc."

Dans les cinquième et sixième éditions (1798 et 1832-35), les académiciens renoncent à employer le mot ambigu jalousie dans la définition d’émulation, qu’ils remplacent par "sentiment noble" : "sentiment noble qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable" (les exemples sont les mêmes qu’en 1694 et 1762 : "noble, belle, honnête, louable émulation, ils étudièrent mieux par émulation ; il y a une honnête émulation ; exciter, donner de l’émulation ; l’émulation tâche d’imiter les grandes actions" ; et en 1832-35 : "l’émulation a augmenté son ardeur pour l’étude"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rabaisse le "sentiment noble" des académiciens en un "sentiment généreux qui excite à égaler, à surpasser quelqu’un en talents, en mérite". La Révolution a rendu suspects tout ce qui peut rappeler la noblesse et jusqu’à l’adjectif noble ; quand Littré rédige son dictionnaire, les idéologues n’ont pas encore décidé que la générosité, à son tour, serait suspecte. Il cite donc La Bruyère qui tient l’émulation en très bonne part : "quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu" ; "la jalousie et l’émulation s’exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres, avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l’âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire, et que celle-là au contraire…". Les exemples de La Bruyère ne suffisant pas, Littré se sent obligé d’y ajouter ses propres remarques en distinguant l’émulation de la rivalité : "l’émulation est toujours un sentiment généreux ; la rivalité est un mobile tantôt bon, tantôt mauvais. De plus, la rivalité et l’émulation ne s’exercent pas sur les mêmes objets. L’émulation a pour dessein d’égaler, de surpasser en mérite, en vertu, en gloire, etc. ; la rivalité a pour but de disputer la possession d’un bien, le pouvoir, la richesse, une femme, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le "sentiment qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose" ("il se dit surtout en parlant de choses louables") font de plus en plus souvent référence à l’école et à l’instruction : "l’émulation est le meilleur stimulant pour les élèves ; il y a entre eux une honnête émulation ; exciter l’émulation d’un enfant", comme l’attestent aussi l’article du Trésor de la langue française (1971-94 : "spécialement, dans la pédagogie scolaire, rivalité entre élèves, conçue comme moyen d’incitation au travail"), un exemple de Proudhon (1843 : "l’émulation a toujours été regardée, avec raison, comme le grand ressort de l’enseignement, et le mobile le plus énergique de la jeunesse") et même la définition dans ce même dictionnaire : "sentiment, considéré comme noble, louable, qui pousse à surpasser ses concurrents dans l’acquisition de compétences, de connaissances, dans diverses activités socialement approuvées"  ("l’acquisition de connaissances" fait référence à l’école).

Pour les académiciens, l’émulation était un sentiment noble ou un sentiment qui portait à égaler autrui dans les choses louables ; pour les auteurs du Trésor de la langue française, ce sentiment est "considéré" comme noble ou louable. Il est relativisé. Autrement dit, il n’est pas noble ou généreux en soi ; mais c’est l’opinion sociale "dominante", comme on dit aujourd’hui, qui le valorise et le rend exemplaire opu qui en fait un vice. En 1840, George Sand, qui fut en son temps la propagandiste de la nouvelle religion sociale et égalitaire, met des conditions à son éloge de l’émulation : "quant à moi, j’approuve le principe de l’émulation, mais à condition que la gloire des uns n’appauvrira pas les autres".

Au XXe siècle, l’émulation ne relève plus seulement de la morale ou de la nature humaine, comme chez La Bruyère ; elle bascule dans la morale sociale, comme dans cet extrait d’Anatole France (1899) : "la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l’enseignement municipal et l’enseignement libre". Il ne s’agit plus pour une personne d’en égaler une autre, mais d’établir une concurrence entre deux types d’organisation et de montrer la supériorité de l’une sur l’autre. Dans les pays socialistes, l’émulation a été portée au pinacle. On en connaît les raisons : le système socialiste ne produisant rien, sinon des armes de destruction massive et des flics en masse, il fallait que les dirigeants trouvent, sous peine de disparaître, des expédients pour inciter les travailleurs à se conformer au nom qui leur était donné. C’est donc l’émulation socialiste, lumineux concept d’économie politique, selon les très croyants (très croyants en socialisme et autres systèmes en isme) auteurs du Trésor de la langue française : "forme spécifique de stimulants de l’économie politique, destinée à accroître la productivité du travail et à perfectionner la production sur la base de l’activité et de l’initiative créatrice des travailleurs" (ce texte qui date de 1975 paraît exhumé de l’ère primaire).

Positive dans les pays socialistes (elle est même la bouée de secours d’un système qui sombre), l’émulation est devenue en quelques décennies le diable dans les pays capitalistes ou dans les pays socialistes capitalistes comme la France, c’est-à-dire dans tout le secteur scolaire et universitaire passé sous le contrôle des idéologues socialistes (et autres istes), comme l’atteste ce sens exposé dans le Trésor de la langue française : "désir de surpasser autrui d’une manière qui peut être blâmable, ou dans des domaines qui peuvent être socialement désapprouvés". La définition dévoile cyniquement le fond de la pensée des pédagogues et autres experts en didactature (dictature de la didactique) : on sait d’expérience que "les domaines socialement désapprouvés" sont l’école, le savoir, la connaissance. La formulation "socialement désapprouvés", qui tient du français petit nègre ou du pur charabia idéologique, est admirable : ce ne sont pas les domaines qui sont socialement désapprouvés (ce qui n’a aucun sens, mais cette absurdité est gravée dans le marbre d'un dictionnaire du CNRS), mais c’est la société qui désapprouve l’émulation dans tel ou tel domaine ou, pour dire les choses plus exactement, ceux qui parlent au nom de la société, laquelle est muette par définition, à savoir les sociologues et autres consciencieux du social. De fait, cette vertu ou ce sentiment généreux que fut jadis l’émulation a disparu de l’école : taboue, chassée, disparue, exclue à jamais. Finis les notes, les classements, les bons élèves, l’imitation des meilleurs, etc. La seule émulation qui reste est celle qui est citée en exemple dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "émulation au vice, à la paresse". Dans la langue française des siècles passés, l’émulation était positive, généreuse, noble, louable ("elle entretient le goût de l’effort, elle est un bon stimulant pour les élèves"). Désormais, tout cela est "socialement désapprouvé". Les lois Haby, Savary, Legrand, Jospin, les IUFM, le gauchisme éducatif, ont fait de ce passé table rase. De l’émulation, il ne reste plus que l’incitation au vice ou à la paresse, comme l'écrivent lumineusement les académiciens.

 

09 juin 2008

Conversion

 

 

En latin, conversio a pour sens "action de tourner, mouvement circulaire, révolution" (conversiones astrorum : "révolutions des astres", les Romains croyant au retour périodique de toute chose). Le mot s’applique aussi, avec le sens de "changement", aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a le sens de "conversion" (religieuse) ou de "retour à la vraie foi".

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se convertir à une religion" ("par droit, cher frère, on célèbre aujourd’hui par tout le monde la conversion saint Pol, qui maître fut des païens") et, précédé de l’adjectif spirituel, au sens de "passage d’une foi tiède à une foi réelle". Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : "action de tourner" ("ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil") ; et au XIVe siècle, celui de "changement d’une chose en une autre", qui est d’usage parmi les alchimistes.

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : "transmutation, changement" (exemples : "la conversion des éléments l’un en l’autre ; la conversion des métaux"). Il est suivi du sens religieux : "il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien". Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : non seulement mystique ou anagogique, mais aussi morale, elle affecte les mœurs, les façons de vivre, la morale. Les exemples cités illustrent ce double changement : "prier Dieu pour la conversion des infidèles, pour la conversion des hérétiques, pour la conversion des pécheurs ; demander à Dieu la conversion des âmes ; travailler à la conversion des pécheurs".

D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens : en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française), "simple changement de forme" ("il se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut" ; "le mot se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes; conversion à droite, à gauche, quart de conversion"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ne relève pas de nouveau sens. Le sens religieux est le dernier à être exposé, après le sens en alchimie, dans les finances (conversion d’une rente), dans l’art militaire ("mouvement que l’on fait faire aux troupes"). Est-ce là le signe d’un lent effacement de la religion ? Peut-être. Pourtant, Féraud ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire ("changement de croyance, de mœurs, de mal en bien") la remarque judicieuse que voici : "dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs". Il commente cet exemple-ci : "un panégyriste de Saint Dominique, après avoir dit qu’il édifia dans sa vie privée, et qu’il convertit dans sa vie publique, l’appelle un prodige d’édification et un prodige de conversion. Il veut dire que les conversions qu’il fit tinrent du prodige ; mais l’expression dont il s’est servi ferait croire que c’est Saint Dominique qui se convertit, et que sa conversion eut quelque chose de miraculeux". Féraud ajoute aussi que conversion "ne se prend qu’en bonne part dans ce dernier sens". Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : "en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse" ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie ("la conversion des écus en pièces de cinq francs") et à la jurisprudence ("la conversion d'un procès civil en procès criminel") et il s’étend à la médecine : "conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre".

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens "d’action de tourner", à la mécanique ("centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner") ; à la marine ("mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments"), aux unités de mesure ("conversion des toises en mètres"), à la politique ("la conversion du gouvernement en despotisme"), à la logique ("changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération"), à l’arithmétique ("proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer"), à l’algèbre ("conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue"), à l’astronomie ("conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés"). Le sens religieux est exposé en dernier. Littré, on le sait, est agnostique et anticlérical. Il ne tient donc pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : "action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie". Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : "Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme" ou de l’islam : "la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique". Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une "fête qui se célèbre le 25 janvier" et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : "retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait" ou étendu : "retour à une bonne conduite" ; ou qu’il s’applique aux opinions : "changement d’avis sur quelque point important".

L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme un changement de mal en bien : c’est "en termes de religion", "le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses" ou même, dans un sens plus large, "le retour à une bonne conduite" ; le sens religieux est à peine plus important que le sens social : "il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques" ("conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique"). Cet affaiblissement est patent dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité ("transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant"), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, ("conversion du plutonium 239 en uranium 238"), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit ("conversion de saisie immobilière en vente volontaire"), de la chimie ("conversion du sucre en acide carbonique"), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire ("loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs"), de la psychanalyse ("mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique"). Le mot est en usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou "consécration divine" de l’eucharistie : "opérée par les paroles mêmes du Christ", elle "change la nature" du pain et du vin et en fait "le sacrement du corps et du sang du Sauveur". Au sens de "transformation", conversion est d’un usage courage pour désigner "l’adaptation (de quelque chose) à de nouvelles fonctions ou à un nouvel usage" ("conversion d’un portique en église", "d’un taillis sous futaie à réserve chêne en futaie de chêne") ; en économie, c’est un "changement d’activité économique" ("zones de conversion"). Dans ce sens, le mot est en usage en mathématiques, en informatique, en logique ("espèce de déduction immédiate qui consiste à inférer d’une proposition une autre proposition où les termes de la première soient permutés"), en linguistique.

Même le vieux sens religieux attesté au XIIe siècle ("conversion au catholicisme", "fait d’adopter une nouvelle religion en abandonnant sa religion, ses convictions antérieures", "action de se soumettre à la volonté de Dieu, de répondre à l’appel de la grâce") perd peu à peu de sa force ("retour à la pratique religieuse") ou de son caractère religieux ("complète transformation spirituelle et morale") pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : "fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées". Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : "conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution". Ce peut être aussi le "fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc.". La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : "sa conversion à l’islam est récente". Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, voilà l’islam, comme si la France était condamnée à subir tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’a de sens ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont "construit" ou le construisent encore.

 

 

02 juin 2008

Blaser, blasé

 

 

 

Le verbe blaser est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), "d’origine douteuse". Les spécialistes avancent plusieurs hypothèses : picard ? wallon ? néerlandais ? provençal ? francique ? Le fait est qu’il est attesté chez Mathurin Régnier, poète du début du XVIIe siècle (c’est ce qu’affirment les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, édition de 1743) et qu’il est enregistré dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) au sens "d'user ou de s’user à force de boire des liqueurs fortes". Les exemples qui illustrent cette définition dans la quatrième édition de 1762 sont éloquents : "Il a tant bu d’eau-de-vie qu’il s’est blasé", "les excès l’ont blasé".

Les académiciens signalent que le verbe s’emploie aussi au figuré, mais sans en expliciter le sens : "il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles" et que le participe passé s’emploie aussi comme épithète d’un nom : "c’est un homme blasé". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) propose une définition plus ample : "user, brûler en parlant du vin, des liqueurs, relativement à l’estomac ; les liqueurs, les excès l’ont blasé ; il s’est blasé à force de boire de l’eau-de-vie" et, dans un sens figuré : "être blasé sur, être devenu sans goût relativement à… ; il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles ; le lecteur, dégoûté du solide, et blasé sur le bon sens ; la nation rassasiée de chefs d’œuvre, blasée sur les beautés vraies et solides, fut aisément séduite par des écrivains ambitieux, qui désespérant d’égaler leurs prédécesseurs en marchant sur leurs traces, abusèrent de leurs talents pour corrompre l’art".

Le sens figuré est enfin clairement exposé dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "Emousser les sens, affaiblir le goût de certaines choses ; la satiété blase le goût, les excès l’ont blasé ; il s’emploie avec le pronom personnel ; il s’est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles, sur tout". L’emploi du participe comme adjectif est signalé : "c’est un homme blasé ; il a le goût, le palais blasé".

D’une édition à l’autre, le sens propre s’atténue, alors que les académiciens s’étendent de plus en plus longuement sur le sens figuré : "Il se dit figurément de ce qui rend, à la longue, incapable d’émotions, de sentiments, soit au physique, soit au moral ; l’excès de tous les plaisirs l’a blasé ; il ne rougit plus de rien, l’habitude de la honte l’a blasé ; la mauvaise vie qu’il a menée l’a blasé sur tout, l’a tout à fait blasé" (sixième édition, 1832-35 : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ôte de la définition du sens propre toute référence à l’alcool : c’est "émousser les sens par des excès de jouissances" et il s’étend davantage sur le sens figuré : "Au moral, rendre à la longue le cœur insensible à ce qui devrait le toucher" ("celui-ci est blasé par l’excès des plaisirs, celui-là par l’habitude de la honte"). Au XXe siècle, l’extension du sens figuré se poursuit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est relevé pour la première fois l’emploi de blasé comme nom : "substantivement, c’est un blasé, une blasée". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre, "émousser le sens du goût par excès de mets ou de boisson", est mentionné comme vieux : il semble qu’il soit sorti de l’usage, puisqu’il n’est illustré d’aucun exemple. Seul le sens figuré, "rendre, par une pratique abusive, insensible, indifférent aux émotions vives, aux plaisirs", est illustré d’exemples ; de Sartre : "une bonne pendaison, cela distrait, en province, et cela blase un peu les gens sur la mort" (1943) ; de Mme de Staël : "Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment comme on pourrait les blaser sur la religion, par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses" (1810). L’emploi le plus répandu est celui de l’adjectif blasé, aussi bien dans le sens propre ("émoussé par l’excès des plaisirs ou de ce qui les procure", comme chez Balzac : "je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé", 1837) que dans le sens figuré : "qui est dégoûté, revenu de tout ; qui conçoit une indifférence totale vis à vis de ce qui doit émouvoir, convaincre", aussi bien comme épithète que comme nom : "un blasé, jouer au blasé, faire le blasé".

Les emplois de l’adjectif sont si communs que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de leur Dictionnaire, distinguent deux entrées : blasé, participe passé de blaser et adjectif ; et le verbe blaser ; à la différence des auteurs du Trésor de la langue française, ils se contentent de mentionner comme classique le sens propre du verbe et celui de l’adjectif, les illustrant d’un exemple ("avoir le palais blasé" ; "l’usage des liqueurs fortes lui a blasé le palais ; ces raffinements de gourmandise ont fini par le blaser"), plutôt que de les renvoyer à un état de langue révolu, ce en quoi on ne peut que leur donner raison. Une langue est comme un mille-feuilles. Elle est faite de couches et de strates superposées, qui nourrissent le sens ; en bref, une langue, c’est la langue et toute son histoire.