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08 juillet 2008

Grotesque

 

Cet adjectif et nom est, comme paysage, site ou groupe (cf. les notes consacrées à ces mots), un terme de beaux-arts. Emprunté à l’italien grottesca, signifiant « fresque de grotte », le mot est attesté comme substantif en 1532 pour désigner un « ornement capricieux », puis au milieu du XVIe siècle une « figure caricaturale ou fantastique ». Il est attesté comme adjectif qualifiant le nom peinture à peu près à la même date pour désigner une « peinture qui présente des ornements capricieux, des figures fantastiques ». Dans les Essais, Montaigne écrit d’un peintre : « Le vide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et étrangeté ; que sont-ce ici (dans les Essais) aussi, à la vérité, que crotesques et corps monstrueux ? ». Ce n’est qu’en 1636, chez Corneille, dans L’Illusion comique, que le mot prend le sens moderne de « qui provoque le rire par son extravagance » (« Je ne suis pas d’humeur à rire tant de fois / Du grotesque récit de vos rares exploits »). Pascal, dans les Provinciales, l’emploie aussi dans ce sens figuré : « Qu’y a-t-il de plus propre à exciter le rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? » ; Boileau aussi dans son Art poétique : « Mais sa muse (il parle de Ronsard), en français parlant grec et latin, / Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque, / Tomber de ses grands mots le faste pédantesque ».

 

            En 1694, puis en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions), il est relevé avec le sens qu’il a dans le domaine des beaux-arts : « adjectif, il se dit des figures imaginées par le caprice du peintre, dont une partie représente quelque chose de naturel et l’autre quelque chose de chimérique ». Les académiciens précisent : « en ce sens on l’emploie plus ordinairement au substantif, et on ne s’en sert guère qu’au pluriel : de belles grotesques ; faire des grotesques ; c’est un excellent peintre en grotesques ». Le sens figuré est exposé ensuite, conformément à l’ordre dans lequel les sens sont apparus dans l’histoire de la langue : « il signifie figurément ridicule, bizarre, extravagant » (« habit, discours, mine, homme grotesques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens dans les cinquième et sixième éditions de leur Dictionnaire reprennent la définition de 1694, quasiment telle quelle, sans rien y changer, sinon en insistant sur le fait que les peintres de grotesques déforment la nature, la dénaturant de fait, comme si la nature était, pour un artiste, la référence obligée : « il se dit des figures bizarres et chargées, imaginées par un peintre, et dans lesquelles la nature est outrée et contrefaite ». En 1832-35 (sixième édition), est ajouté l’emploi de grotesque au singulier comme nom pour désigner une catégorie esthétique : « il se dit aussi, substantivement, de ce qui est dans le genre grotesque, surtout en littérature et dans les beaux-arts », citant de fait le fondement du drame romantique selon Hugo : « mêler le grotesque au sublime ». De la peinture et de la littérature, le terme s’étend à la danse pour désigner « certains danseurs bouffons, dont les pas et les gestes sont outrés ».

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rédige, comme il le fait souvent, une définition savante. D’abord, il établit que ce mot est dérivé du nom grotte : « terme de beaux-arts, il se dit des arabesques à l’imitation de celles qui ont été trouvées dans les édifices anciens ensevelis sous terre (ce qui est le sens primitif) », précisant que « ni le sujet ni le dessin des grotesques n’ont rien de bouffon » et que le sens moderne est une extension du sens ancien : « par extension de l’idée de fantasque, irrégulier, qui est dans l’acception précédente, figures qui font rire en outrant la nature ». Il conteste aussi l’orthographe adoptée par les académiciens : « grotesque venant de l’italien grottesca, et tenant à grotte, on ne voit pas pourquoi l’Académie qui n’y met qu’un t, ne se conforme pas à l’étymologie, ou, ne s’y conformant pas, pourquoi elle ne suit pas la même règle pour tous les mots où le double t ne sonne pas » ; et il rappelle que la forme courante de ce mot a longtemps été crotesque : « on a dit jusque dans le XVIIe siècle crotesque, comme dans le XVIe, ce qui rapprochait ce mot de crote, anciennement dit pour grotte » (cf. plus haut, la citation de Montaigne).

 

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les sens sont exposés dans un ordre a-historique ; d’abord le sens figuré moderne : « qui est ridicule, extravagant » (costume, mine, homme, imagination, genre grotesques) ; « il est aussi employé comme nom et se dit de celui qui prête à rire dans ses manières de parler et d’agir » (« cet homme est un grotesque ») ; « il signifie aussi qui a une apparence ridicule et bizarre » (« son accoutrement est d’un grotesque achevé ; tomber dans le grotesque ; allier le grotesque au sublime ») ; puis le sens pictural, au pluriel, mais comme propre à des temps révolus : « grotesques, nom féminin pluriel, se disait autrefois des arabesques imitées de celles qu’on avait trouvées dans les édifices anciens et, par extension, il s’est dit, en termes de beaux- arts, des figures bizarres et chargées dans lesquelles la nature est contrefaite ». Certes, l’article n’est pas très bon, mais il révèle le lent affaiblissement du sens propre aux beaux-arts et cela au profit du sens figuré, qui est devenu courant dans la langue moderne.

 

            Dans les dictionnaires actuels, le sens propre aux beaux-arts et qui est le plus ancien est exposé en premier : « le plus souvent au pluriel, ornement (dessin, peinture ou sculpture) des monuments antiques mis au jour en Italie par les fouilles de la Renaissance et représentant des sujets fantastiques, des compositions capricieuses figurant des personnages, des animaux, des plantes étranges ; par extension, dessin, peinture ou sculpture représentant des formes, des personnages bizarres » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « féminin pluriel, beaux-arts, personnages ou objets entremêlés d’ornements de fantaisie et d’arabesques, qui décoraient certains édifices de la Rome antique découverts à la Renaissance ; par extension, figures bizarres et caricaturales » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). Quant au sens figuré, qui est le sens courant dans la langue actuelle, il est, dans le Trésor de la langue française, scindé en deux : « l’idée dominante est celle d’extravagance ; qui prête à rire par son côté invraisemblable, excentrique ou extravagant » ; « l’idée dominante est celle d’outrance et de ridicule ; qui prête à la dérision par son côté outrancier et son mauvais goût ».

 

Pour résumer les choses, le terme grotesque, pour ce qui est de l’étymologie, réunit ce qui se rapporte aux grottes. aussi bien pour ce qui de l'art que pour ce qui est des moeurs. Vivre dans des grottes ou des cavernes, telle a peut-être été la condition de l’homme archaïque. L’homme moderne s’en gausse, comme il se gausse de tout ce qui est passé, ou qu'il déclare dépassé et révolu, et qu’il juge, évidemment, ringard. Guindé sur le piédestal du progrès et imbu du sentiment de sa propre supériorité en tout, il s'autorise à rire ou à tourner en dérision ce que furent, jadis et il n’y a pas si longtemps, ses ancêtres.

 

 

 

Commentaires

Si je vous lis bien, traiter, comme je l'ai fait dans un support de presse helvétique, Jean Ziegler (membre du comité consultatif du conseil des droits de l'homme des Nations unies, ancien professeur de sociologie à l'Université de Genève et à l'université de la Sorbonne à Paris) de clown grotesque ne serait pas un non-sens ?

Écrit par : Pierre-André Rosset | 08 juillet 2008

Non, ce n'est pas un contre-sens. Un bémol : ce sociologue, à mon sens, tient plus d'un dinosaure que d'un clown. Il ne me fait pas rire, peut-être parce qu'il n'est pas mon compatriote.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 10 juillet 2008

Si je vous ai bien compris les gouaches d'Alain Boulanger que je vous invite à voir sur son blog sont de pures oeuvres grotesques . J'aimerais avoir votre avis . Merci de me répondre ; A bientôt le plaisir de vous lire
http://alainboulanger.skynetblogs.be:

Écrit par : nicole | 02 septembre 2010

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