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09 juillet 2008

Mobilité

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, mobilité est un « terme dogmatique » en 1694 (comprendre « scientifique ») et en 1762 un « terme didactique » (comprendre « scientifique » ou propre à l’enseignement des sciences), qui n’a qu’un seul sens, glosé ainsi : « facilité à être mû ». Il est illustré du même exemple, qui se rapporte aux réalités du monde, telles que la science d’alors les appréhendait : « la mobilité des corps sphériques » (comprendre des « planètes »). Comme souvent, l’article que Furetière consacre dans son Dictionnaire universel (1690) à mobilité est plus ample et plus précis que celui de ses confrères de l’Académie : « terme dogmatique qui se dit de la facilité de se mouvoir, de l’action de ce qui se meut ». Les exemples cités se rapportent tous à des questions de science : chimie ou alchimie, « la mobilité du mercure est ce qui rend si difficile sa fixation » ; astronomie, « la mobilité de la terre est l’opinion la plus plausible et le plus reçue chez les nouveaux astronomes » (par « nouveaux », il faut comprendre les astronomes, et non pas les astrologues) ; histoire, théologie et astronomie, « le pape Paul V donna des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre (comprendre : elle tourne autour du soleil), qui ne défendirent pas d’assurer qu’elle (la mobilité) fût possible, mais seulement d’assurer qu’elle (la terre) fût actuellement mobile ». Cette phrase a une syntaxe compliquée : on ne sait si les contorsions tiennent de Furetière ou des « commissaires » nommés par Paul V, pape de 1605 à 1621. Autrement dit, selon les théologiens férus d’astronomie, il était possible que la terre tournât autour du soleil, mais il n’était pas possible d’affirmer (ou « d’assurer ») qu’elle tournait autour du soleil, au moment où le cas leur a été soumis. Dans L’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert, pour qui mobilité est un terme de mécanique, se contente de reprendre, en changeant quelques mots, afin de le rendre plus clair, l’article de Furetière, mais sans citer l’auteur : « possibilité d’être mû, ou facilité à être mû, et quelquefois le mouvement même ». Il ajoute ceci : « la mobilité ou possibilité d’être mû est une propriété générale des corps » et il tente de donner une explication chimique à la mobilité du mercure : « la mobilité du mercure, ou la facilité de ses parties à être mues, provient de la petitesse et de la sphéricité de ses particules, et c’est ce qui en rend la fixation si difficile ». Le passage relatif à Paul V est réécrit ainsi : « le pape Paul V nomma des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre. Le résultat de leur recherche fut une défense, non d’assurer que cette mobilité fût actuellement mobile, c’est-à-dire qu’ils permirent de soutenir la mobilité de la terre comme une hypothèse qui donne une grande facilité pour expliquer d’une manière sensible tous les phénomènes des mouvements célestes ; mais ils défendirent qu’on la soutînt comme thèse ou comme une chose réelle et effective, parce qu’ils la crurent contraire à l’Ecriture ». En résumé, la mobilité de la terre est une hypothèse, et non pas une thèse.

 

A compter de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), un second sens, figuré, est ajouté au sens didactique : « on dit figurément mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination pour dire la facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre », définition qui se présente ainsi, plus ample, dans la sixième édition (1832-35) : « au sens moral, mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination, facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre » et « la mobilité des choses humaines, la mobilité des opinions, leur incertitude, leur passage continuel d’un état à un autre ». Pourtant, dans l’histoire de la langue, il semble que le sens moral « inconstance, instabilité », attesté au tout début du XIIIe siècle, mais enregistré seulement à la fin du XVIIIe siècle, soit antérieur de plus d’un siècle et demi au sens didactique « caractère de ce qui est mobile », qui a été, de 1690 à 1798, le seul sens relevé dans les dictionnaires. Il est vrai aussi que le sens moral, « facilité à passer d’un état psychologique à un autre », n’apparaît dans la littérature qu’en 1667, dans un sermon de Bossuet (« il n’est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits »). En latin, mobilitas, dont est emprunté mobilité, a les deux sens, physique (« facilité à se mouvoir ») et moral (« inconstance, humeur changeante »). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), relève trois sens aussi, mais pas tout à fait les mêmes que les académiciens en 1832-35 et en 1932-35 : « propriété générale des corps, en vertu de laquelle ils obéissent parfaitement, et en tous sens, aux causes de mouvement » ; « facilité à prendre différentes expressions » (en parlant d’un acteur) ; « facilité à passer promptement d’une disposition à une autre », qu’il illustre d’extraits d’écrivains, tout en relevant, dans le Supplément de 1877, l’extension de mobilité à des réalités sociales : « instabilité dans les lois, les institutions, les mœurs », comme dans cette analyse des codes Napoléon, qui ont mis fin à l’instabilité législative de la Révolution : « lorsque la législation était dans une mobilité continuelle ».

 

 

 

L’évolution qui affecte de nombreux termes de la science et qui a été étudiée dans des notes antérieures (cf. entre autres, tendance, influence, réaction) touche évidemment mobilité : de la science ou de la dogmatique, le mot bascule, pour ce qui est de ses emplois, dans la psychologie et, comme il fallait s’y attendre (« tout est écrit », dirait le Capitaine de Jacques le fataliste), dans le social. En 1823 (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases : « les petites pièces venaient se grouper, ou même se portaient au loin en tirailleurs, et pouvaient suivre tous les mouvements de l’ennemi par leur facile mobilité »), mobilité est introduit dans le vocabulaire militaire, sens que les académiciens relèvent tardivement, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « La mobilité tactique, stratégique d’une unité, sa capacité à se déplacer en fonction des nécessités tactiques, stratégiques ». Le bougisme que résument assez bien les slogans imbéciles entendus depuis vingt ans : bougez-vous, bouger l’Europe, faire bouger les choses, une avancée, des avancées dans tous les domaines, etc. est la forme dégradée que prend le progressisme dans la modernité dernier cri. Bien entendu, il fait de la mobilité son alpha et son oméga, sa source et son confluent, son début et sa fin, son origine et son horizon. Les sédentaires sont assignés à la mobilité et sommés de prendre pour modèle les nomades. Sur le modèle de l’anglais, social mobility, les sociologues (évidemment) imposent en 1957 la mobilité sociale, puis la mobilité de la main d’œuvre, enfin en 1966 la mobilité professionnelle. Le dernier né de la portée, ce sont les « personnes à mobilité réduite ». De la mobilité, quand elle est dit sociale – autrement dit, quand elle est sacrée - journalistes et consciencieux du social font un usage immodéré. Pour les sociologues, c’est « l’aptitude à accomplir ou à subir un certain nombre de changements d’ordre social » et selon les académiciens, c’est « la latitude plus ou moins grande laissée aux membres d’une société d’améliorer ou de changer leur position ». Même les fonctionnaires, qui sont des sédentaires de corps, sont affectés par la mobilité, quand ils reçoivent « une affectation temporaire hors de leur corps d’origine ». Il faut vraiment que le bougisme soit puissant pour avoir réussi à déplacer des fonctionnaires : il est vrai que, pour eux, la mobilité est éphémère.

Commentaires

pourtant
" Qui va piano , va sano
Qui va sano , va lentano " comme on disait par chez moi !

la mobilité des planètes ( les PLANE tes etant en fait
sphériques ! )
devenue celle des vingtième-siéclistes ( ? ! )

seraient - ils devenues des CHOSES
CHOSIFICATION humaine ( étendue des Stalags vers toute la société )


Quelle évolution MERCURIELLE !

Écrit par : Amédée | 09 juillet 2008

SURVIVANCE

http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=5193

Écrit par : Amédée | 09 juillet 2008

Un opéra célèbre dit: "La dona e mobile".
Mais s'il faut s'en rapporter à la conception de Paul V, évoquée plus haut, il faudrait comprendre par "mobile", qu'elle "tourne autour".
Pourtant, il existe en français un locution inspirée du grec et signifiant à peu près la même chose: péripatétitienne.
Faut-il en conclure que ce pape, et la langue italienne en général, sont affreusement mysogines ?

Écrit par : Pierre-ANdré Rosset | 10 juillet 2008

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