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10 juillet 2008

Disponibilité

            Voilà un mot dans lequel se condense l’essence de la modernité – dans ce qu’elle a de stupide. Il en existe une attestation unique et isolée (« fait d’être disponible ») à la fin du XVe siècle. Le mot réapparaît dans la langue trois siècles et demi plus tard, au début du XIXe siècle, quand commencent à se mettre en place les grandes bureaucraties, militaires d’abord, puis étatiques.

 

            Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens « qualité, état de ce qui est disponible » est à la fois restreint et éloquent : « il ne se dit, précisent les académiciens, qu’en parlant des militaires qui ne sont point ou ne sont plus en activité de service, mais qui peuvent, au besoin, être appelés sous les drapeaux » (exemples : « être en disponibilité ; officier en disponibilité »). Il est propre à une bureaucratie nombreuse (les guerres napoléoniennes ont avalé des millions d’hommes qu’il fallait enregistrer, équiper, nourrir, éventuellement rémunérer, loger, blanchir, etc.) qui, sous plusieurs aspects, a servi de modèle aux grandes bureaucraties qui ont été établies dans le cours du XIXe siècle (enseignement, université, impôts, justice, police, gendarmerie, etc.) : la France actuelle est en gésine dans cette disponibilité-là.

 

            De fait, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), publié trois décennies seulement après la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article disponibilité prend de l’ampleur et s’étend à d’autres domaines que l’armée : banques, droit, Etat, fonction publique. Le mot n’a plus un sens, mais quatre : « qualité de ce qui est disponible » (« la disponibilité d’une grosse somme d’argent ») ; « terme de jurisprudence, faculté de disposer de ses biens » (« disponibilité de biens ») ; « état de militaires en non-activité, mais qui peuvent, au premier moment, être rappelés » et « dans les administrations civiles, état des employés qui sont provisoirement écartés de leur emploi par punition ou autrement » ; « au pluriel, terme de banque, les disponibilités, les fonds disponibles » ; et dans le Supplément de 1877, cet autre sens militaire : « état des hommes qui, sans cesser d’appartenir à l’armée active, sont dispensés d’être présents sous les drapeaux et restent à la disposition du ministre de la guerre ; ensemble des hommes qui sont dans ces conditions ». La disponibilité touche non seulement les militaires de carrière, mais aussi les conscrits : il n’est pas de citoyen qui y échappe, sauf les femmes, lesquelles, à dire vrai, sont, sous la République triomphante, des sous-citoyens ou des demi-citoyens.

 

        La définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui a été publiée dans les années qui ont suivi l’armistice (1932-35), et dans laquelle les fonctionnaires, les agents de toute sorte et surtout les officiers sont soumis aux mêmes règles, dévoile le fondement militaire de la bureaucratie française : c’est « l’état des fonctionnaires et des agents de toute sorte, mais en particulier des officiers de l’armée, qui ne sont pas en activité de service et restent pourtant toujours à la disposition de leurs chefs » (« être en disponibilité ; mettre en disponibilité ; officier en disponibilité »).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, ce terme de la bureaucratie militaro-étatique achève son extension et il passe des grandes organisations aux personnes pour signifier « l’état d’une personne que rien ne contraint » (le sens est paradoxal, puisqu’il est à l’opposé de l’emploi bureaucratique premier) et enfin à la société tout entière pour désigner une forme d’altruisme : l’engagement d’un individu au service des autres et de tous, ce qu’exprime assez bien le quatrième sens exposé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « figuré, qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens » (« des amis d’une grande disponibilité, disponibilité de cœur, disponibilité d’esprit, de pensée »). Tous ces sens sociaux sont évidemment exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : c’est la « possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action » ; c’est, « en parlant de l’activité de l’esprit », la « situation intellectuelle de celui qui est disponible, qui n’est pas limité par des choix antérieurs » ; c’est encore, « en parlant d’un sentiment, d’une tendance, etc. », la « capacité d’éprouver » (disponibilité de compassion, d’enthousiasme, de sympathie), sens que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) résument ainsi : « situation d’une personne dégagée de toute contrainte » et « qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens »).

 

En un siècle, le mot a basculé de la bureaucratie la plus contraignante qui soit à l'individualisme libéré de toute contrainte et au service d’un idéal social. La disponibilité réalise le rêve moderne de l’autonomie, non pas dans les faits ou dans la réalité, mais dans les seuls mots ; ou plus exactement, c’est l’idéologie moderne qui brandit l’oriflamme de l’autonomie, laissant accroire qu’elle est une réalité, sous le prétexte qu’il existe des mots pour la dire : en fait, elle n’a de réalité que dans la langue ; elle est toute verbale.

 

Commentaires

Je vous retrouve... et me permets de faire un coup de publicité clandestine pour mon propre site, où j'évoque quelques étymologies étonnantes dans mon billet du jour:

http://fattorius.over-blog.com/article-21119235.html

(fin de la publicité clandestine)
Et je m'efforcerai d'être plus fidèle à votre blog, qui est fort intéressant!

Écrit par : Daniel Fattore | 10 juillet 2008

La contre-partie de la personne en disponibilité est le poste en vacance. Ce qui fait qu'il y a toujours possibilité théorique de remplir les cases, de combler les trous et que chacune trouve sa chacune (à défaut de réduire réellement le chômage).
L'administration vaticane dispose d'une astuce historique pour caser les cadres en disponibilité: il s'agit de l'évêque in partibus (sorte d'euphémisme, parfois, pour l'envoyer au diable vauvert).
Dans les banques, les comptes ayant perdu leur légitime propriétaire s'appellent comptes en deshérence. S'ils s'intitulaient comptes en disponibilité, chacun se sentirait en droit d'aller se servir.
Il existe des objets trouvés, tout comme des chiens trouvés: s'ils étaient en disponibilité, on aurait déjà fait un pas en direction d'une solution satisfaisante.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 10 juillet 2008

Votre entrée du jour pourrait s'illustrer de la triste mais désormais célèbre déclaration de Le Lay pour qui TF1 avait à vendre du du temps de cerveau humain disponible. Ainsi formate-t-on de bons petits soldats prêts à tout pour sauver leur monde de consommation, bons petits soldats dopés par la pub.

Un bref commentaire pour vous dire que je n'ai découvert votre blog que tout récemment. Prochainement sans connection Internet, je viens de télécharger vos fichiers grâcieusement offerts et compte bien en faire bonne lecture ...de vacances ! (mais aussi bon usage...)

Cordialement.

Écrit par : marie danielle | 10 juillet 2008

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