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11 juillet 2008

Forge

 

 

        Issu du latin fabrica « atelier, forge », le nom forge est attesté au milieu du XIIe siècle au sens « d’atelier où l’on travaille les métaux ». A la fin du XVIIIe siècle, quand apparaissent les premiers embryons d’une sidérurgie industrielle, il désigne, non plus un atelier, mais une usine où la fonte (de fer) est transformée en acier. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition (1694, 1762, 1798, 1832-35), le sens exposé est le sens qui est historiquement le premier : « atelier où l’on travaille les métaux » - l’atelier « où l’on fond le fer quand il est tiré de la mine et où on le met en barre » (exemples : « forge de fer, faire aller une forge, entretenir une forge, le fourneau d’une forge, les soufflets d’une forge, les forges sont d’une grande dépense, les amas d’une forge » ; ou bien « la boutique d’un maréchal », que l’on nomme aujourd’hui maréchal-ferrant (exemples : « mener un cheval à la forge, un cheval qui revient de la forge ; et, on dit la forge d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier, etc. pour marquer l’endroit où ces sortes d’artisans travaillent en fer, chacun selon son métier » - 1694 – ou « pour marquer le fourneau où ces sortes d’artisans chauffent leur fer et l’enclume où ils le battent » - 1762, etc.), sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume ainsi : « forge se dit du lieu où l’on forge le fer et de la boutique d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier ». Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le maréchal est un maréchal ferrant.

        Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à citer les emplois figurés de forge : « cet ouvrage sort de la forge ou est encore tout chaud de la forge : il a été achevé tout récemment, il sort des mains de l’auteur » ; et dans le Supplément de 1877 : « figuré, création, fabrique », comme dans ces extraits de Malherbe (« cet argument n’est pas avoué des stoïques, il est de la forge des péripatétiques » : « que sont-ce ces contrats, ces papiers de compte, sinon des maux volontaires partis de notre forge ? » ou de Bayle : « il n’y a point de meilleure forge de nouveaux mots que la comédie ». Littré est aussi le premier lexicographe à définir le sens « d’usine dans laquelle la fonte de fer est transformée en métal », l’illustrant d’un extrait de Buffon, qui possédait les forges de Montbard : « toute forge qui ne produirait pas trois cents milliers de fer par an ne vaudrait pas la peine d’être établie ni maintenue ». Il est le premier à citer la fameuse expression maître de forge. Il tente aussi de distinguer les emplois de haut fourneau de ceux de forge : « le haut fourneau est l’usine où le minerai est réduit en fonte ; la forge est l’usine où la fonte est transformée en fer », illustrée par cet extrait : « si dans une même usine on réduit le minerai en fonte, et celle-ci en métal, cette usine prend le nom de forge, quoique sa partie appelée forge soit exclusivement réservée à forger la fonte, c’est-à-dire à la battre avec un marteau pour la transformer en métal ».   Ce sens moderne est amplement défini dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « forge s’emploie souvent au pluriel pour désigner les établissements industriels, les usines où l’on transforme la fonte en fer » et « par extension, il se dit d’un haut fourneau où le minerai est réduit en fonte ». Sont cités les deux exemples célèbres de l’histoire sociale de la France, jusqu’en 1950 : « un maître de forges », « le Comité des Forges de France ».

            Attesté pour la première fois en 1770, ce sens moderne est mentionné dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme vieilli : le mot forge désigne un « établissement se consacrant à la fabrication du fer à partir du minerai ou de la fonte » ou une « entreprise industrielle de fabrication d’acier ». La révolution industrielle, qui, à partir du fer et du charbon, a chamboulé la France traditionnelle et y a forgé, du moins en Lorraine, dans le Nord, en Saône et Loire et dans les Cévennes, cet aspect industrieux, aujourd’hui à l’agonie ou disparu, a duré moins de deux siècles. Au bout de deux siècles, ce qui semblait moderne est désuet, le mot et la chose, au point de sortir de l’histoire de France (et d’Angleterre) pour ne plus exister qu’en Chine, en Inde, au Brésil. Voilà qui, plus que tout discours, en dit long sur les vanités modernes. Ce que Maupassant écrit en 1887 : « et près de là les grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l’on entend des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent », tout cela est mort à jamais et n’est pas près de renaître en France. Ces vieux textes font prendre conscience que tout un monde a disparu. Il est vrai aussi que les forges de maréchal ferrant ont fermé, depuis près d’un demi-siècle, de quasiment tous les villages de France.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens continuent à relever ces sens, bien qu’ils soient sortis de l’usage : « anciennement, précisent-ils, usine de traitement du minerai de fer ou de la fonte ; maître de forges, propriétaire d’une telle entreprise, qui en assurait personnellement la direction et en recueillait les bénéfices ; le Comité des forges, organisme regroupant naguère les principaux maîtres de forges ». Les adverbes anciennement et naguère, l’emploi de l’imparfait, tout cela atteste dans les définitions la fin d’un monde, qui, en fin de compte, ne subsiste que dans quelques noms propres, comme les académiciens le remarquent : « le mot forges, au pluriel, figure encore dans la raison sociale de certaines entreprises sidérurgiques : les Forges et Aciéries du Nord et de l’Est ; les Forges et Chantiers de la Méditerranée ». En revanche, ces mots survivent en partie dans la mythologie syndicale : s’ils disparaissaient, ils risqueraient de faire disparaître aussi la raison d’être des syndicats.

 

 

10 juillet 2008

Disponibilité

            Voilà un mot dans lequel se condense l’essence de la modernité – dans ce qu’elle a de stupide. Il en existe une attestation unique et isolée (« fait d’être disponible ») à la fin du XVe siècle. Le mot réapparaît dans la langue trois siècles et demi plus tard, au début du XIXe siècle, quand commencent à se mettre en place les grandes bureaucraties, militaires d’abord, puis étatiques.

 

            Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens « qualité, état de ce qui est disponible » est à la fois restreint et éloquent : « il ne se dit, précisent les académiciens, qu’en parlant des militaires qui ne sont point ou ne sont plus en activité de service, mais qui peuvent, au besoin, être appelés sous les drapeaux » (exemples : « être en disponibilité ; officier en disponibilité »). Il est propre à une bureaucratie nombreuse (les guerres napoléoniennes ont avalé des millions d’hommes qu’il fallait enregistrer, équiper, nourrir, éventuellement rémunérer, loger, blanchir, etc.) qui, sous plusieurs aspects, a servi de modèle aux grandes bureaucraties qui ont été établies dans le cours du XIXe siècle (enseignement, université, impôts, justice, police, gendarmerie, etc.) : la France actuelle est en gésine dans cette disponibilité-là.

 

            De fait, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), publié trois décennies seulement après la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article disponibilité prend de l’ampleur et s’étend à d’autres domaines que l’armée : banques, droit, Etat, fonction publique. Le mot n’a plus un sens, mais quatre : « qualité de ce qui est disponible » (« la disponibilité d’une grosse somme d’argent ») ; « terme de jurisprudence, faculté de disposer de ses biens » (« disponibilité de biens ») ; « état de militaires en non-activité, mais qui peuvent, au premier moment, être rappelés » et « dans les administrations civiles, état des employés qui sont provisoirement écartés de leur emploi par punition ou autrement » ; « au pluriel, terme de banque, les disponibilités, les fonds disponibles » ; et dans le Supplément de 1877, cet autre sens militaire : « état des hommes qui, sans cesser d’appartenir à l’armée active, sont dispensés d’être présents sous les drapeaux et restent à la disposition du ministre de la guerre ; ensemble des hommes qui sont dans ces conditions ». La disponibilité touche non seulement les militaires de carrière, mais aussi les conscrits : il n’est pas de citoyen qui y échappe, sauf les femmes, lesquelles, à dire vrai, sont, sous la République triomphante, des sous-citoyens ou des demi-citoyens.

 

        La définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui a été publiée dans les années qui ont suivi l’armistice (1932-35), et dans laquelle les fonctionnaires, les agents de toute sorte et surtout les officiers sont soumis aux mêmes règles, dévoile le fondement militaire de la bureaucratie française : c’est « l’état des fonctionnaires et des agents de toute sorte, mais en particulier des officiers de l’armée, qui ne sont pas en activité de service et restent pourtant toujours à la disposition de leurs chefs » (« être en disponibilité ; mettre en disponibilité ; officier en disponibilité »).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, ce terme de la bureaucratie militaro-étatique achève son extension et il passe des grandes organisations aux personnes pour signifier « l’état d’une personne que rien ne contraint » (le sens est paradoxal, puisqu’il est à l’opposé de l’emploi bureaucratique premier) et enfin à la société tout entière pour désigner une forme d’altruisme : l’engagement d’un individu au service des autres et de tous, ce qu’exprime assez bien le quatrième sens exposé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « figuré, qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens » (« des amis d’une grande disponibilité, disponibilité de cœur, disponibilité d’esprit, de pensée »). Tous ces sens sociaux sont évidemment exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : c’est la « possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action » ; c’est, « en parlant de l’activité de l’esprit », la « situation intellectuelle de celui qui est disponible, qui n’est pas limité par des choix antérieurs » ; c’est encore, « en parlant d’un sentiment, d’une tendance, etc. », la « capacité d’éprouver » (disponibilité de compassion, d’enthousiasme, de sympathie), sens que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) résument ainsi : « situation d’une personne dégagée de toute contrainte » et « qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens »).

 

En un siècle, le mot a basculé de la bureaucratie la plus contraignante qui soit à l'individualisme libéré de toute contrainte et au service d’un idéal social. La disponibilité réalise le rêve moderne de l’autonomie, non pas dans les faits ou dans la réalité, mais dans les seuls mots ; ou plus exactement, c’est l’idéologie moderne qui brandit l’oriflamme de l’autonomie, laissant accroire qu’elle est une réalité, sous le prétexte qu’il existe des mots pour la dire : en fait, elle n’a de réalité que dans la langue ; elle est toute verbale.

 

09 juillet 2008

Mobilité

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, mobilité est un « terme dogmatique » en 1694 (comprendre « scientifique ») et en 1762 un « terme didactique » (comprendre « scientifique » ou propre à l’enseignement des sciences), qui n’a qu’un seul sens, glosé ainsi : « facilité à être mû ». Il est illustré du même exemple, qui se rapporte aux réalités du monde, telles que la science d’alors les appréhendait : « la mobilité des corps sphériques » (comprendre des « planètes »). Comme souvent, l’article que Furetière consacre dans son Dictionnaire universel (1690) à mobilité est plus ample et plus précis que celui de ses confrères de l’Académie : « terme dogmatique qui se dit de la facilité de se mouvoir, de l’action de ce qui se meut ». Les exemples cités se rapportent tous à des questions de science : chimie ou alchimie, « la mobilité du mercure est ce qui rend si difficile sa fixation » ; astronomie, « la mobilité de la terre est l’opinion la plus plausible et le plus reçue chez les nouveaux astronomes » (par « nouveaux », il faut comprendre les astronomes, et non pas les astrologues) ; histoire, théologie et astronomie, « le pape Paul V donna des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre (comprendre : elle tourne autour du soleil), qui ne défendirent pas d’assurer qu’elle (la mobilité) fût possible, mais seulement d’assurer qu’elle (la terre) fût actuellement mobile ». Cette phrase a une syntaxe compliquée : on ne sait si les contorsions tiennent de Furetière ou des « commissaires » nommés par Paul V, pape de 1605 à 1621. Autrement dit, selon les théologiens férus d’astronomie, il était possible que la terre tournât autour du soleil, mais il n’était pas possible d’affirmer (ou « d’assurer ») qu’elle tournait autour du soleil, au moment où le cas leur a été soumis. Dans L’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert, pour qui mobilité est un terme de mécanique, se contente de reprendre, en changeant quelques mots, afin de le rendre plus clair, l’article de Furetière, mais sans citer l’auteur : « possibilité d’être mû, ou facilité à être mû, et quelquefois le mouvement même ». Il ajoute ceci : « la mobilité ou possibilité d’être mû est une propriété générale des corps » et il tente de donner une explication chimique à la mobilité du mercure : « la mobilité du mercure, ou la facilité de ses parties à être mues, provient de la petitesse et de la sphéricité de ses particules, et c’est ce qui en rend la fixation si difficile ». Le passage relatif à Paul V est réécrit ainsi : « le pape Paul V nomma des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre. Le résultat de leur recherche fut une défense, non d’assurer que cette mobilité fût actuellement mobile, c’est-à-dire qu’ils permirent de soutenir la mobilité de la terre comme une hypothèse qui donne une grande facilité pour expliquer d’une manière sensible tous les phénomènes des mouvements célestes ; mais ils défendirent qu’on la soutînt comme thèse ou comme une chose réelle et effective, parce qu’ils la crurent contraire à l’Ecriture ». En résumé, la mobilité de la terre est une hypothèse, et non pas une thèse.

 

A compter de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), un second sens, figuré, est ajouté au sens didactique : « on dit figurément mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination pour dire la facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre », définition qui se présente ainsi, plus ample, dans la sixième édition (1832-35) : « au sens moral, mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination, facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre » et « la mobilité des choses humaines, la mobilité des opinions, leur incertitude, leur passage continuel d’un état à un autre ». Pourtant, dans l’histoire de la langue, il semble que le sens moral « inconstance, instabilité », attesté au tout début du XIIIe siècle, mais enregistré seulement à la fin du XVIIIe siècle, soit antérieur de plus d’un siècle et demi au sens didactique « caractère de ce qui est mobile », qui a été, de 1690 à 1798, le seul sens relevé dans les dictionnaires. Il est vrai aussi que le sens moral, « facilité à passer d’un état psychologique à un autre », n’apparaît dans la littérature qu’en 1667, dans un sermon de Bossuet (« il n’est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits »). En latin, mobilitas, dont est emprunté mobilité, a les deux sens, physique (« facilité à se mouvoir ») et moral (« inconstance, humeur changeante »). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), relève trois sens aussi, mais pas tout à fait les mêmes que les académiciens en 1832-35 et en 1932-35 : « propriété générale des corps, en vertu de laquelle ils obéissent parfaitement, et en tous sens, aux causes de mouvement » ; « facilité à prendre différentes expressions » (en parlant d’un acteur) ; « facilité à passer promptement d’une disposition à une autre », qu’il illustre d’extraits d’écrivains, tout en relevant, dans le Supplément de 1877, l’extension de mobilité à des réalités sociales : « instabilité dans les lois, les institutions, les mœurs », comme dans cette analyse des codes Napoléon, qui ont mis fin à l’instabilité législative de la Révolution : « lorsque la législation était dans une mobilité continuelle ».

 

 

 

L’évolution qui affecte de nombreux termes de la science et qui a été étudiée dans des notes antérieures (cf. entre autres, tendance, influence, réaction) touche évidemment mobilité : de la science ou de la dogmatique, le mot bascule, pour ce qui est de ses emplois, dans la psychologie et, comme il fallait s’y attendre (« tout est écrit », dirait le Capitaine de Jacques le fataliste), dans le social. En 1823 (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases : « les petites pièces venaient se grouper, ou même se portaient au loin en tirailleurs, et pouvaient suivre tous les mouvements de l’ennemi par leur facile mobilité »), mobilité est introduit dans le vocabulaire militaire, sens que les académiciens relèvent tardivement, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « La mobilité tactique, stratégique d’une unité, sa capacité à se déplacer en fonction des nécessités tactiques, stratégiques ». Le bougisme que résument assez bien les slogans imbéciles entendus depuis vingt ans : bougez-vous, bouger l’Europe, faire bouger les choses, une avancée, des avancées dans tous les domaines, etc. est la forme dégradée que prend le progressisme dans la modernité dernier cri. Bien entendu, il fait de la mobilité son alpha et son oméga, sa source et son confluent, son début et sa fin, son origine et son horizon. Les sédentaires sont assignés à la mobilité et sommés de prendre pour modèle les nomades. Sur le modèle de l’anglais, social mobility, les sociologues (évidemment) imposent en 1957 la mobilité sociale, puis la mobilité de la main d’œuvre, enfin en 1966 la mobilité professionnelle. Le dernier né de la portée, ce sont les « personnes à mobilité réduite ». De la mobilité, quand elle est dit sociale – autrement dit, quand elle est sacrée - journalistes et consciencieux du social font un usage immodéré. Pour les sociologues, c’est « l’aptitude à accomplir ou à subir un certain nombre de changements d’ordre social » et selon les académiciens, c’est « la latitude plus ou moins grande laissée aux membres d’une société d’améliorer ou de changer leur position ». Même les fonctionnaires, qui sont des sédentaires de corps, sont affectés par la mobilité, quand ils reçoivent « une affectation temporaire hors de leur corps d’origine ». Il faut vraiment que le bougisme soit puissant pour avoir réussi à déplacer des fonctionnaires : il est vrai que, pour eux, la mobilité est éphémère.

08 juillet 2008

Grotesque

 

Cet adjectif et nom est, comme paysage, site ou groupe (cf. les notes consacrées à ces mots), un terme de beaux-arts. Emprunté à l’italien grottesca, signifiant « fresque de grotte », le mot est attesté comme substantif en 1532 pour désigner un « ornement capricieux », puis au milieu du XVIe siècle une « figure caricaturale ou fantastique ». Il est attesté comme adjectif qualifiant le nom peinture à peu près à la même date pour désigner une « peinture qui présente des ornements capricieux, des figures fantastiques ». Dans les Essais, Montaigne écrit d’un peintre : « Le vide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et étrangeté ; que sont-ce ici (dans les Essais) aussi, à la vérité, que crotesques et corps monstrueux ? ». Ce n’est qu’en 1636, chez Corneille, dans L’Illusion comique, que le mot prend le sens moderne de « qui provoque le rire par son extravagance » (« Je ne suis pas d’humeur à rire tant de fois / Du grotesque récit de vos rares exploits »). Pascal, dans les Provinciales, l’emploie aussi dans ce sens figuré : « Qu’y a-t-il de plus propre à exciter le rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? » ; Boileau aussi dans son Art poétique : « Mais sa muse (il parle de Ronsard), en français parlant grec et latin, / Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque, / Tomber de ses grands mots le faste pédantesque ».

 

            En 1694, puis en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions), il est relevé avec le sens qu’il a dans le domaine des beaux-arts : « adjectif, il se dit des figures imaginées par le caprice du peintre, dont une partie représente quelque chose de naturel et l’autre quelque chose de chimérique ». Les académiciens précisent : « en ce sens on l’emploie plus ordinairement au substantif, et on ne s’en sert guère qu’au pluriel : de belles grotesques ; faire des grotesques ; c’est un excellent peintre en grotesques ». Le sens figuré est exposé ensuite, conformément à l’ordre dans lequel les sens sont apparus dans l’histoire de la langue : « il signifie figurément ridicule, bizarre, extravagant » (« habit, discours, mine, homme grotesques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens dans les cinquième et sixième éditions de leur Dictionnaire reprennent la définition de 1694, quasiment telle quelle, sans rien y changer, sinon en insistant sur le fait que les peintres de grotesques déforment la nature, la dénaturant de fait, comme si la nature était, pour un artiste, la référence obligée : « il se dit des figures bizarres et chargées, imaginées par un peintre, et dans lesquelles la nature est outrée et contrefaite ». En 1832-35 (sixième édition), est ajouté l’emploi de grotesque au singulier comme nom pour désigner une catégorie esthétique : « il se dit aussi, substantivement, de ce qui est dans le genre grotesque, surtout en littérature et dans les beaux-arts », citant de fait le fondement du drame romantique selon Hugo : « mêler le grotesque au sublime ». De la peinture et de la littérature, le terme s’étend à la danse pour désigner « certains danseurs bouffons, dont les pas et les gestes sont outrés ».

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rédige, comme il le fait souvent, une définition savante. D’abord, il établit que ce mot est dérivé du nom grotte : « terme de beaux-arts, il se dit des arabesques à l’imitation de celles qui ont été trouvées dans les édifices anciens ensevelis sous terre (ce qui est le sens primitif) », précisant que « ni le sujet ni le dessin des grotesques n’ont rien de bouffon » et que le sens moderne est une extension du sens ancien : « par extension de l’idée de fantasque, irrégulier, qui est dans l’acception précédente, figures qui font rire en outrant la nature ». Il conteste aussi l’orthographe adoptée par les académiciens : « grotesque venant de l’italien grottesca, et tenant à grotte, on ne voit pas pourquoi l’Académie qui n’y met qu’un t, ne se conforme pas à l’étymologie, ou, ne s’y conformant pas, pourquoi elle ne suit pas la même règle pour tous les mots où le double t ne sonne pas » ; et il rappelle que la forme courante de ce mot a longtemps été crotesque : « on a dit jusque dans le XVIIe siècle crotesque, comme dans le XVIe, ce qui rapprochait ce mot de crote, anciennement dit pour grotte » (cf. plus haut, la citation de Montaigne).

 

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les sens sont exposés dans un ordre a-historique ; d’abord le sens figuré moderne : « qui est ridicule, extravagant » (costume, mine, homme, imagination, genre grotesques) ; « il est aussi employé comme nom et se dit de celui qui prête à rire dans ses manières de parler et d’agir » (« cet homme est un grotesque ») ; « il signifie aussi qui a une apparence ridicule et bizarre » (« son accoutrement est d’un grotesque achevé ; tomber dans le grotesque ; allier le grotesque au sublime ») ; puis le sens pictural, au pluriel, mais comme propre à des temps révolus : « grotesques, nom féminin pluriel, se disait autrefois des arabesques imitées de celles qu’on avait trouvées dans les édifices anciens et, par extension, il s’est dit, en termes de beaux- arts, des figures bizarres et chargées dans lesquelles la nature est contrefaite ». Certes, l’article n’est pas très bon, mais il révèle le lent affaiblissement du sens propre aux beaux-arts et cela au profit du sens figuré, qui est devenu courant dans la langue moderne.

 

            Dans les dictionnaires actuels, le sens propre aux beaux-arts et qui est le plus ancien est exposé en premier : « le plus souvent au pluriel, ornement (dessin, peinture ou sculpture) des monuments antiques mis au jour en Italie par les fouilles de la Renaissance et représentant des sujets fantastiques, des compositions capricieuses figurant des personnages, des animaux, des plantes étranges ; par extension, dessin, peinture ou sculpture représentant des formes, des personnages bizarres » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « féminin pluriel, beaux-arts, personnages ou objets entremêlés d’ornements de fantaisie et d’arabesques, qui décoraient certains édifices de la Rome antique découverts à la Renaissance ; par extension, figures bizarres et caricaturales » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). Quant au sens figuré, qui est le sens courant dans la langue actuelle, il est, dans le Trésor de la langue française, scindé en deux : « l’idée dominante est celle d’extravagance ; qui prête à rire par son côté invraisemblable, excentrique ou extravagant » ; « l’idée dominante est celle d’outrance et de ridicule ; qui prête à la dérision par son côté outrancier et son mauvais goût ».

 

Pour résumer les choses, le terme grotesque, pour ce qui est de l’étymologie, réunit ce qui se rapporte aux grottes. aussi bien pour ce qui de l'art que pour ce qui est des moeurs. Vivre dans des grottes ou des cavernes, telle a peut-être été la condition de l’homme archaïque. L’homme moderne s’en gausse, comme il se gausse de tout ce qui est passé, ou qu'il déclare dépassé et révolu, et qu’il juge, évidemment, ringard. Guindé sur le piédestal du progrès et imbu du sentiment de sa propre supériorité en tout, il s'autorise à rire ou à tourner en dérision ce que furent, jadis et il n’y a pas si longtemps, ses ancêtres.

 

 

 

07 juillet 2008

Pédérastie

 

 

 

Emprunté du grec, ce nom est attesté en 1580 dans un ouvrage de Jean Bodin sur les démons. Il est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans un sens d’homosexualité, ce dernier mot n’ayant été formé qu’à la fin du XIXe siècle. C’est « la passion, l’amour honteux entre des hommes ». Cette même définition morale est reproduite dans la cinquième édition (1798). Dans les éditions suivantes, celles de 1832-35, de 1878, de 1932-35, la condamnation morale est encore plus nette : l’amour entre des hommes n’est plus une « honte », c’est un « vice contre nature ». Ce n’est plus une définition, c’est l’expression de l’horreur, justifiée ou non, que cet acte inspire aux lexicographes. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), reprend à son compte, bien qu’il fût positiviste, la définition des académiciens : « vice contre nature », écrit-il, sans l’illustrer d’exemple, se contentant de signaler que le mot vient du grec, pédéraste. Ce qui étrange dans ce vice contre nature, c’est l’invocation de la nature, sorte de paravent à la morale toute sociale qui tient les relations homosexuelles pour une honte ou un vice.

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle seulement que le mot est défini « correctement ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est « l’attirance amoureuse et sexuelle d'un homme pour les jeunes garçons, enfants ou adolescents (avec ou sans rapports homosexuels correspondants) » ; par extension, le mot désigne l’homosexualité masculine. Les synonymes en sont homosexualité, inversion sexuelle (masculine), péché contre nature, vice contre nature (vieux), sodomie, sodomisation, uranisme. Les exemples cités sont de deux sortes : ou bien des condamnations, dont celle de Proudhon, un des premiers socialistes français : « l’amour pour l’amour conduit à la pédérastie, à l’onanisme et à la prostitution » (1846), ou bien relativistes ou paradoxales, comme celle de Gide (1936) : « je soutiens qu’un hétérosexuel coureur et débauché peut amener plus de trouble dans les ménages que ne ferait un pédéraste. Herbart fait judicieusement observer que les époques où la pédérastie a été le plus admise ne semblent nullement avoir été des époques de dénatalité ».

Les auteurs de ce Trésor de la langue française précisent, dans un souci encyclopédique sans doute, que « les correspondants féminins (homosexualité féminine) sont lesbianisme, saphisme, tribadisme (vieux) ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de définir le mot sans porter de jugement sur la chose : « attirance éprouvée par un homme pour les jeunes garçons » ; le mot « désigne aussi le commerce charnel d’un homme et d’un jeune garçon ». Ils se démarquent des auteurs du Trésor de la langue française en qualifiant d’abusive l’extension de ce mot pour désigner l’homosexualité masculine – ce en quoi ils ont raison, d’un point de vue lexicographique, puisque le nom homosexualité a été formé justement pour distinguer ce qu’il désigne de ce que désigne la pédérastie.

 

 

06 juillet 2008

Intituteur

 

 

 

 

Emprunté du latin institutor désignant celui qui « dispose ou administre » et attesté plus tard dans le sens de « maître », le nom instituteur est attesté au XVe siècle d’abord pour désigner « celui qui est chargé de l’éducation d’un enfant », puis « celui qui institue quelque chose ».

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul ce sens est relevé. L’instituteur est celui qui institue, qui établit, comme dans les exemples cités dans les éditions suivantes : « l’instituteur de cet ordre religieux, de telle cérémonie, des jeux olympiques ; la Reine Jeanne, fille de Louis XI, est institutrice de l’ordre de l’Annonciade » (1762, 1798, 1832-35). Peu à peu, l’emploi d’instituteur dans ce sens se fait plus rare, au point qu’il n’est plus relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et qu’il est mentionné comme vieux ou vieilli dans la Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française. 

 

 A l’opposé, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, seul le sens de « maître » est exposé : « grammaire, celui qui instruit et forme ; on dit d’un homme qu’il est un excellent instituteur de la jeunesse, éloge rare qui suppose de l’esprit, des moeurs, du jugement, des connaissances du monde ». Il n’est pas fait mention de l’emploi religieux (cf. Bossuet : « Vous enseignerez, vous baptiserez, et vous administrerez les sacrements, dont je (comprendre : Jésus-Christ) suis l’instituteur »), bien que l’exemple illustrant le sens, soit teinté de religiosité : il faut de l’esprit, des mœurs, du jugement, des connaissances du monde pour faire un homme. D’ailleurs, l’auteur de cet article de L’Encyclopédie s’abuse sur institution, de la même famille qu’instituteur : « on a fait le mot institution, qui se prend dans le même sens qu’instituteur » : en fait, le sens pédagogique d’institution (« instruction, éducation ») n’est qu’une extension du sens premier : « action d’établir, d’instituer ».

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce second sens d’instituteur est exposé, mais dans des termes moins hautement spirituels ou moins élevés que ceux des encyclopédistes : « on appelle aussi instituteur celui qui est chargé de donner les premières instructions à un prince ». Cette définition devient dans l’édition suivante, celle de 1798, publiée pendant la Révolution, moins aristocratique : « on appelle aussi instituteur celui qui est chargé de donner les premières instructions à un enfant ; il se dit particulièrement en parlant de l’éducation des princes ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, sixième édition), c’est « une personne chargée de l’éducation et de l’instruction d’un ou de plusieurs enfants ». L’ancien sens aristocratique apparaît dans l’exemple « l’instituteur d’un jeune prince », tandis que le mot se met au féminin : « un bon, un sage, un savant instituteur, une habile institutrice ». Le développement au début du XIXe siècle des écoles non religieuses fait que le nom s’étend sans cesse : « il se dit particulièrement, dans ce dernier sens, de celui ou de celle qui tient une pension, une maison d’éducation, une école ; c’est un des instituteurs les plus renommés de la capitale ; instituteur primaire ». C’est ce dernier sens qui, peu à peu, s’impose dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise : « aujourd’hui, instituteur ne se dit plus que du maître d’école ; quand on veut parler de celui qui tient une pension, une maison d’éducation, on dit chef d’institution » et « instituteur primaire, institutrice primaire, celui, celle qui tient une école primaire ». Les académiciens ne relèvent que ce sens en 1932-35 (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition) : non plus celui qui tient une école primaire (privée ou communale), mais celui qui y dispense un enseignement : « celui, celle qui enseigne dans une école primaire, publique ou privée » (« instituteur primaire ; l’institutrice de telle commune ; l’instituteur d’une école paroissiale »).

 

La loi dite « loi Jospin » (Journal officiel du 14 juillet 1989) a mis fin, deux siècles après la prise de la Bastille et la fin de l’Ancien Régime, au sens républicain d’instituteur (« personne qui enseigne dans une école maternelle ou primaire »), en remplaçant ce titre par celui de professeur des écoles, ce dont témoignent les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « le titre d’instituteur coexiste avec celui de professeur des écoles », écrivent-ils en partie à tort, à cause de coexiste, puisque les professeurs des écoles ont fait disparaître les instituteurs. Les maîtres de jadis établissaient, fondaient, instituaient un être humain ; ceux d’aujourd’hui parlent dans les écoles ou de l'école. On n'établit plus, on parle ou on bavasse.. On ne fonde plus, on fait des discours. Ce basculement réactionnaire est si ample, et sans exemple connu dans l’histoire, que les humoristes ont renversé à leur tour l’échelle des maîtres : professeur des écoles, instituteur des lycées, assistante maternelle des universités, ce qui révèle assez justement « le bilan globalement positif » de cette loi Jospin suintant l’URSS décatie de Lénine et qui a été imposée aux forceps à un pays en apparence libre, au moment exact où les pays de l’Est qu’elle régissait s’en libéraient. La coïncidence est troublante. Elle prouve que des dirigeants, même élus, et pas nécessairement des tyrans, peuvent conduire en toute connaissance des causes et des effets, par obsession de pureté idéologique, un pays vers l’enfer d’où les pays voisins se sont sortis par miracle après trois quarts de siècle d’asservissement, ce qui ne manque pas de rendre inquiétante la nature de ce qui est nommé démocratie  L’ordre de l’Est disparu, un trotskiste, doublé d’un énarque austère et à demi débile, l’a rétabli en France, sans que les grandes consciences vertueuses ou les vigies de la vigilance vigilante s’en indignent.