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27 août 2008

Circuit

 

 

 

L’article circuit de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est bref. Le mot signifie « enceinte, tour » (le circuit de la ville, des murailles, de la province) et, par métaphore, dans « circuit de paroles », il désigne les détours inutiles qui retardent le moment d’en « venir au fait ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, l’article compte près de dix acceptions, qui se rapportent à des domaines divers.

Emprunté au latin circuitus, « action de faire le tour, marche circulaire, circuit, tour, enceinte, circonlocution », le nom circuit est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens de « chemin à parcourir pour faire le tour d’un lieu » ; puis au XVIe siècle dans le sens « sinuosité, détour d’un chemin » et au figuré, dans circuit de paroles, en 1560, au sens de « circonlocutions ». La définition de l’Académie française en 1694 est reproduite quasiment telle quelle en 1762, 1798, 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). En 1832-35, un nouveau sens est exposé : « il signifie aussi détour » (« j’ai fait un long circuit pour arriver chez moi »). C’est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) que circuit commence à s’étendre à de nouvelles réalités. Outre le tour d’une chose et un détour, au sens propre et au sens figuré, c’est en Angleterre une « circonscription de territoire parcourue par des juges ambulants » et, dans la jurisprudence, une « série d’actions dirigées successivement contre différentes personnes de manière à donner lieu à une action récursoire des unes contre les autres ». L’extension s’amplifie dans les dictionnaires du XXe siècle. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevés les emplois de circuit dans la langue des sports : « chemin fixé d’avance que doivent parcourir tous les concurrents d’une course pour revenir au point de départ » ; en mathématiques : « contour d’intégration qui contient tous les points critiques de la fonction que l’on intègre » ; en physique : « ensemble des corps parcourus par le courant électrique et qui doivent former avec la source d’électricité une chaîne continue » (exemples : « quand le circuit est fermé, le courant passe ; quand le circuit est ouvert ou rompu, le courant est interrompu ») et dans la technique électrique : « coupe-circuits, brise-circuits, appareils destinés à rompre le circuit électrique dans de certains cas » ; « court-circuit, déviation d’un courant électrique qui rencontre un conducteur accidentel ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est l’assomption de circuit au firmament de la langue moderne. Le mot, il est vrai, a deux atouts. Il a des emplois dans les sciences exactes et à l’origine, il est relatif à l’espace : l’espace, dans une société sans transcendance, où domine la nouvelle religion du social, efface le temps, de sorte que ce qui tient de l’espace s’étend à d’innombrables réalités. Le succès social est donc assuré. La définition du Trésor de la langue française est d’ailleurs tout empreinte de géométrie : circuit « désigne une chose, un lieu, ou une figure linéaire » ; « il s’agit d’une ligne courbe fermée » ; « circuits d’autocars » pour « ramasser (sic) la main-d’œuvre disponible dans les village », in Traité de sociologie, 1967 ; "parcours touristique" ; "parcours d’une épreuve sportive et par métonymie l’épreuve sportive elle-même" ; « il s’agit d’une ligne simplement courbe ou sinueuse » (« un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits » ; « un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de betteraves » ; détour, etc.). Le circuit est aussi un « groupe d’appareils se refermant sur lui-même » en électricité, en électromagnétique, en électronique, en technologie, dont celle de la télévision. On comprend qu’un si prestigieux pedigree ait suscité autant de sens figurés : « le circuit des tentations, des disputes, des ennuis, des oublis » ; la « suite d’étapes à parcourir » ; au cinéma : le circuit commercial, les « circuits de salle » ; en économie et dans les finances : les lois du circuit économique et financier, le circuit monétaire, les circuits de distribution ; dans la langue populaire, ne plus être dans le circuit (ou dans la course, le parcours), c’est « avoir abandonné une entreprise, une activité, ou être dépassé par les événements ». Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, relèvent les mêmes emplois dans le sport, le tourisme, les techniques, le commerce, l’économie : tout ce qui est moderne ou fait moderne ou se grime de moderne use de circuit. Ce qui était chemin à parcourir est devenu en un siècle et demi l’emblème de la modernité, comme si la modernité consistait à user des mots et des images qui se rapportent aux voies, ferrées ou lactées ou autres, que l’on ouvre sur l’avenir, à la grande roue de l’histoire qui avance rapidement sur ces routes, à son progrès, sa marche en avant, ses avancées, par étapes et sans à-coups, à la marche de l’humanité vers le bonheur infini. En vérité, beaucoup de circuits sont fermés, de sorte que l’arrivée du circuit en est aussi le point de départ.

 

 

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