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28 août 2008

Irréfragable

 

 

 

 

Emprunté de l’adjectif latin irrefragabilis « irréfutable », dérivé du latin refragari « voter contre, s’opposer à », irréfragable est attesté en 1470. Il est enregistré dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « certain, assuré, qu’on ne peut reprocher » et illustré de ces deux exemples : « il y a un témoignage irréfragable de cette vérité dans un auteur contemporain » et « l’expérience est une preuve irréfragable qui vaut mieux que tout raisonnement ». Il est relevé aussi dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition, celle de 1694. Dans la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif, qui signifie « ce qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser », « n’est en usage que dans l’Ecole ». Dans les exemples cités, moins philosophiques que ceux de Furetière, il qualifie les noms docteur, autorité, témoignage.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les emplois, suivant que l’adjectif qualifie les personnes (« qu’on ne peut contredire ») ou qu’il se dit aussi des choses : « autorité, témoignage irréfragable ». Pour illustrer le premier emploi, il cite un extrait, sans doute ironique, de l’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les docteurs qui résolvaient ces questions scolastiques s’appelaient le grand, le subtil, l’irréfragable ».

Peu à peu, d’un dictionnaire à l’autre, les emplois relatifs aux personnes s’effacent. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, le relèvent comme un « terme didactique » (en 1932-35), mais ils ne mentionnent que les emplois relatifs aux choses : « qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser ; une autorité, un témoignage irréfragable ». Le docteur irréfragable a donc disparu, ayant sans doute sombré dans le même abîme de discrédit ou d’indifférence que la scolastique et la théologie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent cet emploi, précisant qu’il est vieilli et l’illustrant de deux extraits datés l’un de 1813, l’autre de 1842. Le seul emploi courant se rapporte aux choses ou aux faits : « qu’on ne peut contredire, réfuter ». Les synonymes en sont incontestable, indéniable, irrécusable et les mots que l’adjectif qualifie sont affirmation, évidence, autorité, preuve, opinion.

Il y a deux ou trois siècles, des hommes pouvaient être qualifiés d’irréfragables. Il semble que ce ne soit plus possible, sauf ironiquement. Seuls les faits continuent à l’être – du moins pour ce qui est de la France ou de la théologie. Voilà un indice qui témoigne de l’affaissement de l’autorité ou de l’argument d’autorité, lié à la fonction ou au statut. La liberté d’examen s’est étendue ; seuls les faits, qui ont été établis et avérés, sont irréfragables. Telle est la version heureuse et confiante de l’Histoire : si tous les gars du monde, etc. Mais cette vision est démentie par les réalités, qui elles sont irréfragables. Au XXe siècle, alors que l’adjectif irréfragable cesse de s’appliquer aux personnes, se multiplient les despotes et tyrans qu’il est impossible, sauf à vouloir se suicider, de contredire. Ces irréfragables ne sont pas théologiens, mais docteurs en marxisme léninisme. Ils ont pour nom Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, usw. Il suffisait de dire un mot qui aurait réfuté ces docteurs en tout, et l’imprudent était exécuté d’une balle dans la tête. Les réalités tragiques parfois démentent la langue heureuse.

 

 

 

Commentaires

Dans la même série de verbes: fringere, fregi, fractum, refragor, fragari, refringo, on arrive au participe passé refractus qui donne refractarius = réfractaire; ce qui va nous sauver du désespoir, quand on constate que les "irréfragables" engendrent naturellement leurs "réfractaires".

Écrit par : P.A.R. | 28 août 2008

A noter que le mot "irréfragable" est bien connu des juristes, qui l'emploient communément en droit civil. En un mot : si la charge de la preuve repose généralement sur le demandeur, certaines présomptions irréfragables (de responsabilité ou de paiement, par exemple) peuvent affecter une partie - ce qui aboutit soit à la dispense de preuve, soit à l'interdiction d'exciper d'une preuve contraire.
L'irréfragable est également un attribut du social tout-puissant : l'on parle de "présomptions irréfragables de représentativité" pour cinq syndicats en France (les divins CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC), qui peuvent librement négocier des conventions collectives puisqu'ils représentent le bon peuple. La loi le dit. Quant aux autres syndicats, qui auraient l'outrecuidance de vouloir parler au nom des travailleurs sans faire partie de la mafia habituelle, ceux-là doivent prouver leur représentativité avant de pouvoir s'asseoir à la table du patronat. N'est-ce pas merveilleux ?

Écrit par : Hélio-Réfra-Gabale | 31 août 2008

Oui Maitre.
Mais ne serait-il pas grand temps de passer tout ce petit monde à la lanterne ? c'est maintenant leur tour.

Écrit par : P.A.R. | 31 août 2008

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