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30 août 2008

Acquis

Le nom acquis, qui est le participe passé substantivé du verbe acquérir, est attesté en 1601 au sens de « savoir faire, fruit de l’expérience (opposé à l’inné) » chez Charron, un philosophe qui mériterait d’être lu (Sagesse : « il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis »). Il est vrai que, dans le latin de la scolastique, chez Albert le Grand par exemple, le participe acquisitus était déjà employé comme un nom pour désigner le fruit de l’étude, que cette étude porte sur les vertus ou sur les sciences. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, c’est le sens dans lequel le nom acquis est employé par Charron et acquisitus par Albert le Grand qui est exposé, mais sorti de son contexte philosophique : « on dit d’un homme de mérite dans les lettres ou dans l’épée qu’il a de l’acquis, beaucoup d’acquis, pour dire, qu’il a beaucoup de savoir, d’expérience, de connaissance dans les choses de sa profession » (1694, ce à quoi les académiciens ajoutent : « en ce sens il est pris substantivement ») ou : « Acquis est aussi substantif et se dit des connaissances acquises » (1832-35 : « cet avocat, ce médecin a de l’acquis, beaucoup d’acquis »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprennent la définition des académiciens, qui est aussi celle de Charron et d’Albert le Grand : « substantif masculin, avoir de l’acquis, du savoir, des connaissances » (Féraud, citant un exemple de Saint-Evremond : « il n’a pas moins d’acquis que de naturel et d’agrément », ajoute : « l’Académie ne dit point à quel style appartient cette locution » ; selon lui, « elle ne passe pas le style médiocre », ce en quoi il se trompe) ; « instruction acquise, connaissances acquises ; homme qui a beaucoup d’acquis » (Littré, qui illustre ce sens d’une citation de Fontenelle : « il lui trouvait peu de véritable vocation pour l’état dont il portait l’habit, et d’ailleurs beaucoup d’acquis dans la physique », et de Rousseau : « l’acquis de notre expérience est l’éducation des choses »). C’est aussi le seul sens que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Substantif masculin, par opposition aux dons naturels : connaissances, savoir-faire résultant de l’étude, du travail, de l’expérience », comme dans cet extrait de Proust : « non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (...), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (...) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise » (1921).

Aucun des grands lexicographes de notre histoire, de Richelet ou de Furetière aux auteurs du Trésor de la langue française, ne relève les emplois du nom acquis dans la langue des syndicalistes, des consciencieux du social et des hommes politiques. Aucun d’eux n’a jamais entendu prononcer les acquis sociaux, les acquis des luttes, les acquis de la classe ouvrière, les acquis des travailleurs, même pas les rédacteurs du Trésor de la langue française, qui affichent pourtant en toute occasion leur progressisme. Sans doute ces emplois sont tout récents, comme le confirme l’article acquis de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) : « assuré, indiscutablement établi ; une situation acquise, bien assise ; les droits acquis, reconnus de façon sûre ; les privilèges acquis ; substantivement : les acquis des luttes, les avantages, droits, etc., obtenus grâce à des actions, des luttes, politiques ou syndicales ». Un cynique ferait remarquer qu’il y a quelque insolence à citer les acquis des luttes à la suite des situations acquises ou des privilèges acquis, comme si les acquis étaient une extension des privilèges ou comme si les académiciens tenaient les droits conquis de haute lutte par les travailleurs en lutte finale pour des privilèges d’établis et de nantis de naissance.

Le fait est là : les acquis sociaux, des luttes, de la classe ouvrière sont entrés récemment dans la langue, signe sans doute de l’épuisement de ces luttes ou de la disparition inexorable des travailleurs ou de la classe ouvrière et signe encore plus inquiétant de la position défensive que prennent les syndicats : ils ne revendiquent plus rien, ils défendent les acquis, sans jamais s’interroger sur l’origine ou le bien fondé de ces acquis. Il y a des conservateurs d’hypothèques (emploi grassement rémunéré) et des conservateurs d’acquis.

Il est une encyclopédie qui vend la mèche : c’était il y a fort longtemps. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle (la mèche) a été oubliée. Cette encyclopédie est L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le temple des Lumières. Un article est consacré aux « droits acquis », terme de droit, et non de syndicalisme : « jus quaesitum », c’est « celui qui est déjà acquis à quelqu’un avant le fait ou l’acte qu'on lui oppose, pour l’empêcher de jouir de ce droit. C’est un principe certain que le droit, une fois acquis à quelqu’un, ne peut lui être enlevé sans son fait ». L’auteur de cet article lumineux ajoute : « ce principe est établi par Arnoldus Reyger, in thesauro juris, verbo jus quoesitum; Gregorius Tolos. in sintagm. juris univ. lib. XLI. p. 508 ». On ne saurait mieux dire : ce qui est acquis est acquis, principe de la nuit des temps et dont se gargarisent les progressistes en diable, pour qui le progrès se ramène à répéter ce qui est acquis depuis le haut Moyen Age. C’est aussi ce principe qu’opposaient les privilégiés de France avant la nuit du 4 août 1789 à tous ceux qui rêvaient d’abolir les acquis. En 1789, il a suffi d’un mois pour que les ci-devant renoncent à leurs acquis ; aujourd’hui, le délai serait d’un millénaire.

Commentaires

Bonne entrée en matière pour en revenir à la question du Droit naturel opposé aux faux droits étatiques.

Écrit par : P.A.R. | 30 août 2008

Maître Capelo: il y a un binz entre "correspondance" et "acquis", textes liés et rattachement du commentaire sur "acquis".

A propos de "correspondance", je note que des langues cousines comme l'allemand, le néerlandais et l'anglais, observent des différenciations pour toutes les acceptions que vous mentionnez à partir des origines.

Écrit par : P.A.R. | 01 septembre 2008

Merci de la précision.
Le "binz" en question m'échappe, mais je ne suis guère au fait de ces questions de binz.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 01 septembre 2008

Voyez alors avec Rousseau, c'est un spécialiste...

Écrit par : P.A.R. | 01 septembre 2008

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