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30 août 2008

Acquis

Le nom acquis, qui est le participe passé substantivé du verbe acquérir, est attesté en 1601 au sens de « savoir faire, fruit de l’expérience (opposé à l’inné) » chez Charron, un philosophe qui mériterait d’être lu (Sagesse : « il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis »). Il est vrai que, dans le latin de la scolastique, chez Albert le Grand par exemple, le participe acquisitus était déjà employé comme un nom pour désigner le fruit de l’étude, que cette étude porte sur les vertus ou sur les sciences. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, c’est le sens dans lequel le nom acquis est employé par Charron et acquisitus par Albert le Grand qui est exposé, mais sorti de son contexte philosophique : « on dit d’un homme de mérite dans les lettres ou dans l’épée qu’il a de l’acquis, beaucoup d’acquis, pour dire, qu’il a beaucoup de savoir, d’expérience, de connaissance dans les choses de sa profession » (1694, ce à quoi les académiciens ajoutent : « en ce sens il est pris substantivement ») ou : « Acquis est aussi substantif et se dit des connaissances acquises » (1832-35 : « cet avocat, ce médecin a de l’acquis, beaucoup d’acquis »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprennent la définition des académiciens, qui est aussi celle de Charron et d’Albert le Grand : « substantif masculin, avoir de l’acquis, du savoir, des connaissances » (Féraud, citant un exemple de Saint-Evremond : « il n’a pas moins d’acquis que de naturel et d’agrément », ajoute : « l’Académie ne dit point à quel style appartient cette locution » ; selon lui, « elle ne passe pas le style médiocre », ce en quoi il se trompe) ; « instruction acquise, connaissances acquises ; homme qui a beaucoup d’acquis » (Littré, qui illustre ce sens d’une citation de Fontenelle : « il lui trouvait peu de véritable vocation pour l’état dont il portait l’habit, et d’ailleurs beaucoup d’acquis dans la physique », et de Rousseau : « l’acquis de notre expérience est l’éducation des choses »). C’est aussi le seul sens que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Substantif masculin, par opposition aux dons naturels : connaissances, savoir-faire résultant de l’étude, du travail, de l’expérience », comme dans cet extrait de Proust : « non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (...), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (...) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise » (1921).

Aucun des grands lexicographes de notre histoire, de Richelet ou de Furetière aux auteurs du Trésor de la langue française, ne relève les emplois du nom acquis dans la langue des syndicalistes, des consciencieux du social et des hommes politiques. Aucun d’eux n’a jamais entendu prononcer les acquis sociaux, les acquis des luttes, les acquis de la classe ouvrière, les acquis des travailleurs, même pas les rédacteurs du Trésor de la langue française, qui affichent pourtant en toute occasion leur progressisme. Sans doute ces emplois sont tout récents, comme le confirme l’article acquis de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) : « assuré, indiscutablement établi ; une situation acquise, bien assise ; les droits acquis, reconnus de façon sûre ; les privilèges acquis ; substantivement : les acquis des luttes, les avantages, droits, etc., obtenus grâce à des actions, des luttes, politiques ou syndicales ». Un cynique ferait remarquer qu’il y a quelque insolence à citer les acquis des luttes à la suite des situations acquises ou des privilèges acquis, comme si les acquis étaient une extension des privilèges ou comme si les académiciens tenaient les droits conquis de haute lutte par les travailleurs en lutte finale pour des privilèges d’établis et de nantis de naissance.

Le fait est là : les acquis sociaux, des luttes, de la classe ouvrière sont entrés récemment dans la langue, signe sans doute de l’épuisement de ces luttes ou de la disparition inexorable des travailleurs ou de la classe ouvrière et signe encore plus inquiétant de la position défensive que prennent les syndicats : ils ne revendiquent plus rien, ils défendent les acquis, sans jamais s’interroger sur l’origine ou le bien fondé de ces acquis. Il y a des conservateurs d’hypothèques (emploi grassement rémunéré) et des conservateurs d’acquis.

Il est une encyclopédie qui vend la mèche : c’était il y a fort longtemps. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle (la mèche) a été oubliée. Cette encyclopédie est L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le temple des Lumières. Un article est consacré aux « droits acquis », terme de droit, et non de syndicalisme : « jus quaesitum », c’est « celui qui est déjà acquis à quelqu’un avant le fait ou l’acte qu'on lui oppose, pour l’empêcher de jouir de ce droit. C’est un principe certain que le droit, une fois acquis à quelqu’un, ne peut lui être enlevé sans son fait ». L’auteur de cet article lumineux ajoute : « ce principe est établi par Arnoldus Reyger, in thesauro juris, verbo jus quoesitum; Gregorius Tolos. in sintagm. juris univ. lib. XLI. p. 508 ». On ne saurait mieux dire : ce qui est acquis est acquis, principe de la nuit des temps et dont se gargarisent les progressistes en diable, pour qui le progrès se ramène à répéter ce qui est acquis depuis le haut Moyen Age. C’est aussi ce principe qu’opposaient les privilégiés de France avant la nuit du 4 août 1789 à tous ceux qui rêvaient d’abolir les acquis. En 1789, il a suffi d’un mois pour que les ci-devant renoncent à leurs acquis ; aujourd’hui, le délai serait d’un millénaire.

29 août 2008

Draconien et drastique

 

 

L'adjectif draconien, dérivé de Dracon, nom du législateur athénien du VIIe siècle avant notre ère, lequel préconisait de mettre à mort l’auteur d’un délit, même mineur, est attesté en 1796, pendant la Révolution française, au cours de laquelle, comme sous Dracon, qu’un exil a empêché d’appliquer ses belles idées, un certain nombre de terroristes ont coupé en deux des innocents, dont le seul crime a été de prononcer à voix basse un mot tabou.

Il est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) au sens de « d’une excessive sévérité, en parlant de lois », comme dans les exemples : « code draconien, lois draconiennes ». Littré en explique le sens en se référant à « Dracon, législateur d’Athènes, qui avait prononcé la peine de mort pour tous les délits ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (septième et huitième éditions, 1878 et 1932-35), il est défini de la même manière (« qui est d’une excessive sévérité, par allusion à l’ancien législateur athénien Dracon ») et illustré par les mêmes exemples : « un code draconien, des mesures, des conditions draconiennes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux emplois : « à valeur déterminative » (« de Dracon, législateur athénien célèbre pour sa rigueur ») et « à valeur caractérisante » : « d’une sévérité excessive, d’une rigueur extrême », comme dans « règlement draconien, limites, lois, mesures, conditions draconiennes ». Les synonymes en sont inexorable, implacable, sévère. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens précisent, à juste titre, que cet adjectif « ne se dit pas des personnes, mais seulement de leur attitude ou de leurs décisions ».

L’adjectif draconien est en concurrence, dans quelques-uns de ses emplois, avec drastique, emprunté de l’adjectif grec drastikos, terme de médecine, ayant pour sens « actif, énergique ». En français aussi, c’est en 1741, année où il est attesté, un terme de médecine, qui est employé à partir de 1875 hors de la médecine dans le sens « d’énergique ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798), il est défini ainsi : « il se dit des remèdes dont l’action est prompte et vive » (1762) ou « des remèdes qui agissent avec violence » (1798). Dans la sixième édition (1832-35), les remèdes dont il est question en 1762 et 1798 sont précisés : « il se dit des purgatifs qui agissent avec violence ». Les académiciens précisent qu’il s’emploie « aussi comme substantif masculin » : « La résine de jalap est un drastique ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce « terme de médecine » a le sens de « qui purge énergiquement » (« les drastiques, les purgatifs énergiques, tels que le jalap, la bryone, le nerprun, la coloquinte »), ce qui n'explique pas qu’il ait pu qualifier des réalités qui n’étaient pas des remèdes, mais qui étaient censées être aussi "efficaces" qu’un purgatif, telles des mesures, des changements, des conditions, ou même, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes que Littré relève dans le Supplément de 1877, des scènes de tragédie : « ce qu’il y a de pire dans le Faust de M. Gounod, c’est de se substituer dans la mémoire du public au Faust de Goethe, et de vulgariser des notions fausses sur les personnages et sur quelques scènes drastiques de la tragédie ». L’auteur de cette perle voulait-il signifier que la tragédie de Goethe tient du purgatif ? Quoi qu’il en soit, Littré précise que « cet emploi du grec, emprunté aux Allemands (en fait aux Anglais), n’est pas à encourager » : on y opine, surtout à propos du théâtre. Pourtant, ce qu'il y a d'éloquent dans cette extension de sens, c'est qu'un terme de médecine ait pu qualifier des réalités politiques, juridiques, administratives, comme si le "corps social" pouvait faire l'objet des mêmes traitements que le corps humain ou comme si la médecine, la "science" vénérée des scientistes du XIXe siècle, devait servir de modèle au gouvernement des hommes...  Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens figuré n’est pas relevé : pour les académiciens, drastique est un « terme de médecine » qui « se dit d’un remède très agissant, énergique, spécialement de certains purgatifs ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens, relevés par Littré, sont définis : « médecine, en parlant d’un remède, d’un purgatif, qui a un effet très énergique » et « au figuré, en parlant d’une situation, d’une disposition » (mesures, règlement, réduction), drastique a pour synonymes draconien, rigoureux, sévère et est glosé par « rigoureux, très contraignant » dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

 

28 août 2008

Irréfragable

 

 

 

 

Emprunté de l’adjectif latin irrefragabilis « irréfutable », dérivé du latin refragari « voter contre, s’opposer à », irréfragable est attesté en 1470. Il est enregistré dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « certain, assuré, qu’on ne peut reprocher » et illustré de ces deux exemples : « il y a un témoignage irréfragable de cette vérité dans un auteur contemporain » et « l’expérience est une preuve irréfragable qui vaut mieux que tout raisonnement ». Il est relevé aussi dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition, celle de 1694. Dans la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif, qui signifie « ce qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser », « n’est en usage que dans l’Ecole ». Dans les exemples cités, moins philosophiques que ceux de Furetière, il qualifie les noms docteur, autorité, témoignage.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les emplois, suivant que l’adjectif qualifie les personnes (« qu’on ne peut contredire ») ou qu’il se dit aussi des choses : « autorité, témoignage irréfragable ». Pour illustrer le premier emploi, il cite un extrait, sans doute ironique, de l’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les docteurs qui résolvaient ces questions scolastiques s’appelaient le grand, le subtil, l’irréfragable ».

Peu à peu, d’un dictionnaire à l’autre, les emplois relatifs aux personnes s’effacent. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, le relèvent comme un « terme didactique » (en 1932-35), mais ils ne mentionnent que les emplois relatifs aux choses : « qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser ; une autorité, un témoignage irréfragable ». Le docteur irréfragable a donc disparu, ayant sans doute sombré dans le même abîme de discrédit ou d’indifférence que la scolastique et la théologie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent cet emploi, précisant qu’il est vieilli et l’illustrant de deux extraits datés l’un de 1813, l’autre de 1842. Le seul emploi courant se rapporte aux choses ou aux faits : « qu’on ne peut contredire, réfuter ». Les synonymes en sont incontestable, indéniable, irrécusable et les mots que l’adjectif qualifie sont affirmation, évidence, autorité, preuve, opinion.

Il y a deux ou trois siècles, des hommes pouvaient être qualifiés d’irréfragables. Il semble que ce ne soit plus possible, sauf ironiquement. Seuls les faits continuent à l’être – du moins pour ce qui est de la France ou de la théologie. Voilà un indice qui témoigne de l’affaissement de l’autorité ou de l’argument d’autorité, lié à la fonction ou au statut. La liberté d’examen s’est étendue ; seuls les faits, qui ont été établis et avérés, sont irréfragables. Telle est la version heureuse et confiante de l’Histoire : si tous les gars du monde, etc. Mais cette vision est démentie par les réalités, qui elles sont irréfragables. Au XXe siècle, alors que l’adjectif irréfragable cesse de s’appliquer aux personnes, se multiplient les despotes et tyrans qu’il est impossible, sauf à vouloir se suicider, de contredire. Ces irréfragables ne sont pas théologiens, mais docteurs en marxisme léninisme. Ils ont pour nom Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, usw. Il suffisait de dire un mot qui aurait réfuté ces docteurs en tout, et l’imprudent était exécuté d’une balle dans la tête. Les réalités tragiques parfois démentent la langue heureuse.

 

 

 

27 août 2008

Prestation et contribution

 

 

Des lecteurs se sont interrogés sur "prestation" et "contribution". Les deux mots ont fait l'objet d'une note il y a plus d'un an. De même "mulâtre" et "métis".

 

Circuit

 

 

 

L’article circuit de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est bref. Le mot signifie « enceinte, tour » (le circuit de la ville, des murailles, de la province) et, par métaphore, dans « circuit de paroles », il désigne les détours inutiles qui retardent le moment d’en « venir au fait ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, l’article compte près de dix acceptions, qui se rapportent à des domaines divers.

Emprunté au latin circuitus, « action de faire le tour, marche circulaire, circuit, tour, enceinte, circonlocution », le nom circuit est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens de « chemin à parcourir pour faire le tour d’un lieu » ; puis au XVIe siècle dans le sens « sinuosité, détour d’un chemin » et au figuré, dans circuit de paroles, en 1560, au sens de « circonlocutions ». La définition de l’Académie française en 1694 est reproduite quasiment telle quelle en 1762, 1798, 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). En 1832-35, un nouveau sens est exposé : « il signifie aussi détour » (« j’ai fait un long circuit pour arriver chez moi »). C’est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) que circuit commence à s’étendre à de nouvelles réalités. Outre le tour d’une chose et un détour, au sens propre et au sens figuré, c’est en Angleterre une « circonscription de territoire parcourue par des juges ambulants » et, dans la jurisprudence, une « série d’actions dirigées successivement contre différentes personnes de manière à donner lieu à une action récursoire des unes contre les autres ». L’extension s’amplifie dans les dictionnaires du XXe siècle. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevés les emplois de circuit dans la langue des sports : « chemin fixé d’avance que doivent parcourir tous les concurrents d’une course pour revenir au point de départ » ; en mathématiques : « contour d’intégration qui contient tous les points critiques de la fonction que l’on intègre » ; en physique : « ensemble des corps parcourus par le courant électrique et qui doivent former avec la source d’électricité une chaîne continue » (exemples : « quand le circuit est fermé, le courant passe ; quand le circuit est ouvert ou rompu, le courant est interrompu ») et dans la technique électrique : « coupe-circuits, brise-circuits, appareils destinés à rompre le circuit électrique dans de certains cas » ; « court-circuit, déviation d’un courant électrique qui rencontre un conducteur accidentel ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est l’assomption de circuit au firmament de la langue moderne. Le mot, il est vrai, a deux atouts. Il a des emplois dans les sciences exactes et à l’origine, il est relatif à l’espace : l’espace, dans une société sans transcendance, où domine la nouvelle religion du social, efface le temps, de sorte que ce qui tient de l’espace s’étend à d’innombrables réalités. Le succès social est donc assuré. La définition du Trésor de la langue française est d’ailleurs tout empreinte de géométrie : circuit « désigne une chose, un lieu, ou une figure linéaire » ; « il s’agit d’une ligne courbe fermée » ; « circuits d’autocars » pour « ramasser (sic) la main-d’œuvre disponible dans les village », in Traité de sociologie, 1967 ; "parcours touristique" ; "parcours d’une épreuve sportive et par métonymie l’épreuve sportive elle-même" ; « il s’agit d’une ligne simplement courbe ou sinueuse » (« un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits » ; « un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de betteraves » ; détour, etc.). Le circuit est aussi un « groupe d’appareils se refermant sur lui-même » en électricité, en électromagnétique, en électronique, en technologie, dont celle de la télévision. On comprend qu’un si prestigieux pedigree ait suscité autant de sens figurés : « le circuit des tentations, des disputes, des ennuis, des oublis » ; la « suite d’étapes à parcourir » ; au cinéma : le circuit commercial, les « circuits de salle » ; en économie et dans les finances : les lois du circuit économique et financier, le circuit monétaire, les circuits de distribution ; dans la langue populaire, ne plus être dans le circuit (ou dans la course, le parcours), c’est « avoir abandonné une entreprise, une activité, ou être dépassé par les événements ». Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, relèvent les mêmes emplois dans le sport, le tourisme, les techniques, le commerce, l’économie : tout ce qui est moderne ou fait moderne ou se grime de moderne use de circuit. Ce qui était chemin à parcourir est devenu en un siècle et demi l’emblème de la modernité, comme si la modernité consistait à user des mots et des images qui se rapportent aux voies, ferrées ou lactées ou autres, que l’on ouvre sur l’avenir, à la grande roue de l’histoire qui avance rapidement sur ces routes, à son progrès, sa marche en avant, ses avancées, par étapes et sans à-coups, à la marche de l’humanité vers le bonheur infini. En vérité, beaucoup de circuits sont fermés, de sorte que l’arrivée du circuit en est aussi le point de départ.

 

 

26 août 2008

Moderne

Emprunté au latin modernus, signifiant « récent, actuel », moderne est attesté au XIVe siècle : d’abord comme un nom désignant les hommes des époques récentes par opposition aux Anciens, puis comme adjectif avec le sens « qui est du temps présent, actuel ». L’adjectif a qualifié au XVIe siècle les états récents d’une langue et un homme « qui est de son temps, à la page » ; au XVIIe siècle les poètes, l’architecture, une science ou un art » dans l’état auquel l’ont porté les découvertes ou les inventions récentes » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) ; au XVIIIe siècle l’histoire ; au XXe siècle l’enseignement. En 1756, dans son Essai sur les mœurs, Voltaire emploie ce nom au singulier (le moderne) pour désigner « ce qui est moderne ou dans le goût moderne ».

Dans la première et dans la quatrième éditions (1694, 1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : « adjectif de tout genre ; nouveau, récent, qui est des derniers temps ». Les académiciens ajoutent : « il est opposé à ancien » et « il ne se dit guère que des arts et des sciences, et de ceux qui les traitent » (exemples : les auteurs, les philosophes, les théologiens, les architectes, les peintres modernes ; des ouvrages modernes ; c’est une invention moderne). Cet adjectif, précisent-ils, « s’emploie encore substantivement en parlant d’auteurs » : « les anciens et les modernes sont d’accord que quelque chose…, pour dire que… ».  A propos de ce qui est nommé architecture moderne, les académiciens dérogent à la règle qu’ils se sont fixée, à savoir ne relever que les (bons) usages et ne pas traiter de questions techniques ou savantes ou encyclopédiques : « les architectes appellent architecture moderne toutes les manières d’architecture qui ont été en usage en Europe depuis les anciens Grecs et Romains, comme l’architecture gothique et autres. Ainsi en parlant des édifices gothiques, on dit que c’est une moderne ; et même quand on parle de quelque ancien édifice gothique, on dit que c’est une vieille moderne ; et alors moderne est employé substantivement ». L’art gothique, jugé propre aux Goths, c’est-à-dire aux barbares, ayant sombré au XVIe siècle dans un discrédit profond, les académiciens sont quelque peu embarrassés de l’entendre qualifier d’un adjectif mélioratif. Cet emploi incongru a fini par s’effacer : « cependant l’usage a emporté que lorsqu’on dit « un bâtiment moderne », on entend ordinairement un bâtiment fait suivant la manière de bâtir d’à présent et qu’on dit aussi dans le même sens bâtir à la moderne, un bâtiment à la moderne ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens, dans la cinquième et la sixième éditions (1798 et 1832-35) de leur Dictionnaire, reprennent l’essentiel de la définition de 1694, sans y apporter du nouveau.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe qui ait illustré l’emploi substantif de moderne (« les hommes des époques récentes par opposition aux hommes des temps anciens ») par « la querelle des anciens et des modernes : querelle qui s’éleva dans le XVIIe siècle sur la question de savoir qui, des anciens ou des modernes, avait la supériorité dans les choses d’esprit ». Il est aussi le premier à relever l’emploi du nom moderne au singulier pour désigner, non une personne, mais une catégorie esthétique : « le moderne, ce qui est dans le goût moderne », illustrant cet emploi d’un extrait de L’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les ouvrages qui ont la force de l’antiquité et la fraîcheur du moderne » et de cet autre extrait : « chez toutes les nations il faut que l’antique l’emporte sur le moderne, jusqu’à ce que le moderne soit devenu antique à son tour ».

C’est dans ce même Dictionnaire de la langue française que les emplois de moderne se diversifient et s’étendent à des réalités autres que l’architecture, les lettres, la poésie. Le sens « qui est des derniers temps » est le même que celui des académiciens, mais l’adjectif ne s’oppose plus à ancien, au sens de propre à l’antiquité grecque et romaine, comme l’attestent les nombreux exemples : « histoire moderne, l’histoire depuis la renaissance au XVIe siècle jusqu’à nos jours » ; « tableaux modernes, tableaux exécutés depuis peu d’années, par opposition à ceux des peintres des deux premiers siècles qui ont suivi la renaissance de l’art » ; « école moderne, l’école d’aujourd’hui » ; « géométrie moderne, celle de Descartes » ; « astronomie moderne, celle qui a commencé à Copernic » ; « physique moderne, celle de Galilée, de Descartes, de Newton » ; « chimie moderne, celle qui a été créée par Lavoisier » ; « médailles modernes, celles qui ont été frappées depuis la renaissance » ; « terme de géologie : terrains modernes, terrains caractérisés par la présence des monuments de l’industrie humaine » ; « terme d’eaux et forêts, baliveau moderne, baliveau qui a depuis 40 jusqu’à 60 et 80 ans ; après ce temps, ce sont des arbres de haute futaie ». Ces exemples, pour la plupart d’entre eux, sont tirés des sciences exactes (astronomie, géométrie, physique, chimie, etc.) et ils réfèrent aux ruptures dans l’ordre du savoir dont des savants tels Copernic, Newton, Galilée, Descartes, etc. ont été les auteurs. De fait, peu à peu, moderne ne réfère plus seulement au temps, mais à l’histoire ou à l’Histoire, c’est-à-dire aux progrès que les hommes font accomplir, par leurs recherches et leur travail, à la civilisation et à la connaissance. En bref, moderne devient une des oriflammes du progressisme. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens restent fidèles à la conception temporelle, mais non historique, de leurs prédécesseurs : « qui est soit de notre temps, soit d’un temps plus ou moins rapproché du nôtre, par opposition à antique, à ancien ». Dans les exemples, l’art, la peinture, l’architecture, l’ameublement, le style moderne, le confort, les inventions sont qualifiés de modernes et il n’est fait référence ni à la chimie, ni à la physique, ni à l’astronomie modernes – celles qui ont fait faire des pas de géant à la connaissance réel. Une remarque pourrait laisser penser que les académiciens, au début du XXe siècle, se démarquent de leur temps en refusant la conception du moderne devenue une idéologie : « ironiquement, moderne se dit de celui, de celle qui outre les nouveaux usages, les nouvelles modes » (exemple : « cette jeune fille est trop moderne pour mon goût »).

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) amplifient la conception progressiste de Littré. Quand « l’idée dominante » dans le sens de moderne est celle de présent ou de proche passé, l’adjectif (synonymes : actuel, contemporain ; antonymes : ancien, passé) se rapporte aux noms époque, vie, État, nation, guerre, histoire, capitalisme, économie, humanisme, pensée, etc. ou à des noms qui désignent un produit de l’activité humaine : bâtiment, mobilier, aménagements, décoration, bracelets, vitrines, boutique, etc. Quand le nom se rapporte aux sciences et aux techniques, moderne signifie « qui bénéficie, témoigne des progrès effectués dans ces domaines ». Les synonymes en sont avancé, perfectionné ; les antonymes désuet, périmé. Sont modernes les appareils, matériels, machines, procédés, techniques, le confort, les inventions, les engins de combat, l’architecture, l’industrie, la biologie, la chirurgie, la médecine, le commerce, les mathématiques. Des sciences, le progrès s’étend aux arts et à la culture : moderne prend pour sens « qui ne s’inspire pas des réalisations antérieures par les principes, les règles établies ; qui est d’une facture nouvelle et apporte quelque chose d’inédit, d’original ». L’antonyme en est classique. Baudelaire est le premier écrivain à employer moderne dans ce sens nouveau : « il faut donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de l’homme que les artistes du passé ont dédaignés ou n’ont pas connus. Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts » (Salon, 1846). Dès lors, moderne peut devenir une injonction répétée par tous les imbéciles de la terre : «  il faut être absolument moderne » (Rimbaud, Une Saison en enfer, 1873) et même signifier « qui se veut à l’avant-garde du progrès, de la mode », comme dans cet extrait de Proust : « Le duc (...) se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que quiconque de la naissance, et même républicain » (1921). L’adjectif s’étend à de nouvelles réalités, croyances fondamentales, valeurs établies, et signifie « qui vit dans le doute, cherche des réponses à ses interrogations », comme dans ces extraits : « un homme moderne, et c’est en quoi il est moderne, vit familièrement avec une quantité de contraires établis dans la pénombre de sa pensée » (Valéry, 1938) et « tous les héros de Dostoïevski s’interrogent sur le sens de la vie. C’est en cela qu’ils sont modernes : ils ne craignent pas le ridicule » (Camus, 1942). On brûle, lisant cela, de crier : « Moderne ? Jamais ! ».