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03 septembre 2008

Technique

 

 

Emprunté du grec tekhnikos, « qui se rapporte à un art », l’art en question étant manuel, technique est attesté pour la première fois chez Bayle en 1687 dans un emploi d’épithète du nom grammairien, ces deux mots désignant ceux qui enseignent les principes de la grammaire ; en 1721, les vers dits techniques ne sont écrits que pour aider la mémoire : on dirait aujourd’hui qu’ils sont mnémotechniques. C’est le seul sens que les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65), ou Dictionnaire des Arts, des Sciences et des Métiers, de d’Alembert et Diderot, retiennent : « (Belles lettres) quelque chose qui a rapport à l’art… C’est dans ce sens là que l’on dit des mots techniques, des vers techniques, etc. et que le docteur Harris a intitulé son dictionnaire des arts et des sciences, Lexicon technique. Cette épithète s’applique ordinairement à une sorte de vers qui renferment les règles ou les préceptes de quelque art ou science, et que l’on compose dans la vue de soulager la mémoire. Les vers techniques se font ordinairement en latin, ils sont généralement mauvais, et souvent barbares ; mais on fait abstraction de tous leurs défauts, en faveur de leur utilité ». C’est aussi ce seul sens qui est défini dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française, de la quatrième en 1762 (« artificiel ; il se dit principalement des mots affectés aux arts. On appelle vers techniques des vers faits pour soulager la mémoire, en y rappelant en peu de mots beaucoup de faits, de principes, etc. Les racines grecques sont en vers techniques »), à la sixième en 1832-35 : « propre à un art, qui appartient à un art ; il se dit principalement des mots affectés aux arts : mot technique, expression technique, langage technique, vers techniques, etc. »

Le nom technique n’est attesté qu’en 1744, d’abord au masculin, au sens de « caractère de ce qui est technique », id est qui se rapporte aux arts ; au féminin en 1846, dans un de ses sens modernes : « ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever ces deux emplois : « s. m. (substantif masculin), le technique, la partie matérielle d’un art » (comme chez Diderot, Salon de 1767: « le peintre Latour n’a jamais rien produit de verve, il a le génie du technique ; c’est un machiniste merveilleux » ; et « s. f. (substantif féminin), l’ensemble des procédés d’un art, d’une fabrication » (exemple : « la technique des métaux incrustés »). Littré note aussi que technique « s’est dit quelquefois pour science » (exemple : « la technique des langues »). L’article de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française est plus succinct que celui de Littré. Deux emplois sont distingués. Adjectif, technique a pour sens « qui est propre à un métier, à un art » ; nom féminin, il « désigne l’ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art, pour une recherche, dans un métier ». Autrement dit, il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que le nom technique, qui nous semble si familier aujourd’hui, entre dans la langue et qu’il soit défini dans des termes à peu près justes par les lexicographes.

En 1762, les académiciens ont expédié la définition de technique en un fragment de phrase (« artificiel » ou « qui est propre à un art ») ; à la fin du XXe siècle, il faut aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) plusieurs colonnes pour en épuiser les emplois. Au XXe siècle, l’adjectif s’enrichit d’un nouveau sens : « qui concerne les applications de la science » (attesté en 1926) et le nom, en 1908, est attesté au sens de « manière de faire ». C’est ce sens, à la fois récent et « moderne », dans la mesure où il reflète la modernité occidentale, qui est tenu dans le Trésor de la langue française pour le sens fondamental de technique : ce n’est pas « qui se rapporte à un art », mais « qui concerne les applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques, les productions industrielles et économiques ». Autrement dit, ce qui est technique n’a pas d’autonomie ; il dépend de la science; il en est l'auxiliaire. Les noms que cet adjectif qualifie sont innombrables : connaissances, milieu, recherche, développement, équipement, sociétés, progrès, sciences techniques, spécialisation, enseignement, personnel, lycée, directeur, comité, département, direction, services, administrations, agent, ministères, conseiller, coopération, assistance. Cet adjectif a d’autres sens : « qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation d’une activité particulière, au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une tâche, d’une activité », quelle que soit cette activité, professionnelle ou sportive ou artistique : « qui concerne le fonctionnement d’un appareil ou d’une installation, un processus ou un mécanisme » ; « qui relève d’une activité ou d’une discipline spécialisée, et suppose des connaissances spécifiques » (dictionnaire, ouvrage, revue, discussion, presse, expression, mot, terminologie, langages, vocabulaires, etc.). Le nom aussi désigne, dans la langue moderne, d’innombrables réalités. Ainsi, « dans l’art, dans une activité, dans un métier », c’est « l’ensemble des procédés propres à une activité et permettant d’obtenir un résultat concret » ; en peinture, en musique, dans la danse, en littérature, c’est « l’ensemble des procédés propres à une certaine forme d’art, à l’utilisation de certains supports, à une école ». Bien entendu, dans la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences sociales modernes, il est fait un recours massif à la ou aux technique(s) : de communication, d’expression, d’enseignement, de l’interview, d’enquête. C’est, parallèlement au sens moderne de l’adjectif, « l’ensemble des procédés méthodiques reposant sur des connaissances scientifiques et permettant des réalisations concrètes ». On ne compte plus les emplois du nom technique entendu dans ce sens : techniques audio-visuelles, technique industrielle, radioélectrique, nucléaire, spatiale, technique du son, de forage, de sondage, technique de pointe, techniques douces, techniques de gestion, technique juridique, techniques pastoriennes, chirurgicales. Même la psychologie et la psychanalyse ont leurs techniques, actives ou projectives, pour « étudier » les sujets humains.

Un des rares thèmes, à peu près clairs et relativement justes, de la pensée d'Heidegger est la critique de l’arraisonnement de la nature et du monde réel par la technique. Technicisées, ces réalités perdent leur essence de choses et cessent d’être elles-mêmes. C’est ce que confirme le triomphe de l’adjectif et du nom technique dans la langue moderne, depuis à peine un siècle et demi. Pourtant, la langue en dit plus long sur ce phénomène que le philosophe ; plus brutalement aussi, sans fioritures ni détour dans le Dasein ou dans l’Etant. Le phénomène touche aussi les êtres humains, happés, modelés, façonnés par la technique, et surtout les prétendues sciences qui en ont fait leur objet d’étude : psycho, socio, journalisme…

Commentaires

Pourrait-on alors dire que la technique est une des béquilles de l'intelligence ?

Écrit par : P.A.R. | 03 septembre 2008

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