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10 septembre 2008

Capital

 

 

Le nom capital, masculin, est ou bien l’adjectif substantivé, ou bien un emprunt de l’italien capitale, au sens de « partie principale d’une richesse par rapport aux intérêts qu’elle produit » (attesté au XIIIe siècle). Quoi qu’il en soit, ce nom est la forme savante (ou « doublet ») qui correspond au terme d’ancien français, chatel ou cheptel, « patrimoine ; biens mobiliers, particulièrement en bétail ; capital qui peut produire un intérêt ». Il est attesté en 1567 au sens de « principal d’une dette, d’une rente », puis en 1606, chez Nicot (Trésor de la langue française) au sens « d’ensemble des biens que l’on fait valoir ». Dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1798, le sens de capital est celui que le nom avait lorsqu’il a été attesté pour la première fois en français : « il signifie le sort principal d’une dette » (1694 : « il a payé les intérêts, mais il doit encore le capital ») ; « capital signifie encore le principal d’une dette » (1762 et 1798 : la définition est illustrée du même exemple qu’en 1694). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) répète la même définition, qu’il illustre de nouveaux exemples : « le principal d’une dette : payer le capital et les intérêts ; argent placé à constitution de rente : il n’a pas de fonds de terre, mais il a beaucoup de capitaux ».

Enfonçons une porte que tous les manuels d’histoire tiennent ouverte depuis un siècle : c’est à partir du XIXe siècle (les années 1830) que le capital joue un rôle déterminant dans l’économie de la France. Cette nouvelle réalité s’imprime dans la langue, comme l’attestent les articles capital de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). Pour les académiciens, le capital reste « le principal d’une dette, d’une rente », mais le mot « se dit aussi d’un fonds commercial, des sommes que l’on fait valoir dans quelque entreprise » (exemples : « augmenter, doubler son capital, ses capitaux ; le capital de la société s’élève à tant ») ; et surtout il s’emploie au pluriel pour désigner, « en termes de finances, des sommes en circulation, des quantités considérables d’argent, des valeurs disponibles » (exemples : « les capitaux sont rares ; il possède d’immenses capitaux »). Le capitalisme français se met en place peu à peu à compter de la fin des années 1820 : les académiciens en ont conscience, même s’ils n’analysent pas le phénomène. Littré, en revanche, s’attarde sur ce phénomène dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le capital est toujours « le principal d’une dette, d’une rente », mais c’est aussi « l’ensemble des produits accumulés », Littré précisant que, dans un « langage scientifique », c’est la « somme des utilités acquises, et non des valeurs comme on dit à tort résultant du travail antérieur destiné à la satisfaction des besoins ultérieurs ». Il illustre ce sens de ces exemples : « on dit que les facultés acquises de l’homme sont un capital » ; « l’homme fait est un capital accumulé », « le capital d’un artiste est son talent » (Say). C’est aussi, dit en termes d’économiste,  la « portion des produits accumulés ou des utilités acquises, destinée à la reproduction, sous forme de provisions, de matériaux et d’instruments », comme chez Dupont de Nemours (commentant Quesnay en 1846) : « le premier chasseur était pourvu au moins d’un repas, auquel il a dû la force de saisir sa première proie ; les armes qu’il s’est fabriquées ont été une grande augmentation de son capital ou de ses avances » ou chez J-B Say : « tout capital est un instrument de production ». A partir de ces significations savantes, le nom désigne « l’instrument de travail », le capital productif étant employé à la production. S’il reste inemployé, il est qualifié d’improductif, d’inactif, d’oisif. Plusieurs formes de capital sont distinguées suivant qu’il est de fait de monnaie ou de matières premières : capital-argent ou capital-monnaie, capital-matières, etc. L’article de Littré est un inventaire du capitalisme naissant : c’est aussi, dans « un sens relatif », la « notion abstraite d’une somme d’utilités qui ne changent pas avec les objets auxquels elles sont incorporées, et que l’on peut retrouver après un certain temps ou certaines opérations » (aucun exemple n’illustre cet emploi) ; ou encore la « propriété de ceux qui vivent du revenu de ce qu’ils possèdent », « le capital d’un individu » étant la « somme des richesses que cet individu possède en produits accumulés » ou « l’avoir d’une personne » (comme dans « l’impôt sur le capital ») ; ou encore « la portion de richesse que le possesseur a l’intention de conserver ou de reproduire par le travail » ou « l’actif d’une personne » (exemples : « capital d’un commerçant ») ; ou encore le « capital social » ou « capital d’une société de commerce » ; ou encore « le capital d’une nation » ou « la somme des richesses existantes chez elle » (Say, 1840 : « le capital d’une nation se compose de tous les capitaux des particuliers ») ou bien « la somme de ces richesses employées dans l’industrie nationale » (Say : « l’ensemble des capitaux productifs compose le capital d’une nation »). Le capital, dans le capitalisme en plein développement, est une réalité si mouvante qu’il est confondu avec « le numéraire » et que le nom prend le sens, « en termes de finances », « d’argent en circulation ». Le capital, ce sont aussi « les fonds disponibles » ou « fonds dont un industriel, un commerçant, un agriculteur dispose pour la création ou l’exploitation d’un établissement ou d’une entreprise » ; c’est encore « le fonds de roulement » ou « l’argent ou les produits immédiatement échangeables, servant à payer les dépenses d’exploitation », au point que, dans une société régie par le capitalisme, tout devient capital. Le capital, dit fixe ou engagé, « sert sous une forme permanente, fixe, dans des objets qui durent et dont l’efficacité se perpétue sur un grand nombre d’actes de production, tels que les constructions, les machines, les améliorations foncières » (Say : « je ne parle pas ici des capitaux engagés dans un fonds de terre et qui sont aussi immobiles que le fonds »), tandis que le capital, dit circulant ou de circulation, « se transforme dans l’opération productive, qui circule sans cesse et passe d’une matière dans une autre, telle que les matières premières, les provisions », si bien que « la monnaie, capital fixe relativement à la société, est un capital circulant relativement à l’individu ».

Il fallait vraiment que le capital soit une réalité nouvelle en France pour que Littré, que son nouveau savoir enivre, consacre un article aussi long à exposer, souvent avec des termes obscurs, les différents emplois de ce nom. Il juge même nécessaire de distinguer le capital de la richesse : celle-ci, « c’est l’ensemble des choses qui servent à la satisfaction de nos besoins » ; celui-là, « c’est l’ensemble des moyens de satisfaction résultant d’un travail antérieur ». « Le capital, ajoute Littré, est l’un des trois éléments de la production : les agents naturels, le travail et le capital ». La conclusion qu’il en tire paraît bénigne et anodine : « souvent on oppose capital à fonds de terre ». En réalité, cette opposition fait apparaître la rupture qui se produit en France dans la première moitié du XIXe siècle : la principale source d’enrichissement n’est plus la terre, d’ailleurs redistribuée à la Révolution, puis morcelée, mais le capital investi dans l’industrie et le commerce. C’est comme l’écrit Proudhon en 1849 : « en 1830, le seul principe qui, après le droit divin et le droit de la force, eût chance de durée ». Il est une extension de sens, attestée au XIXe siècle, en 1848, chez le « révolutionnaire » Blanqui, que Littré ne relève pas : c’est « l’ensemble de ceux qui possèdent les richesses » et qui imposent ou imposeraient leur tyrannie en France, sens que les académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Tous ces sens sont exposés par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) dans une langue plus claire que celle de Littré : « biens monétaires possédés ou prêtés, par opposition aux intérêts qu’ils peuvent produire » ; « somme d’argent que l’on fait valoir dans une entreprise industrielle ou commerciale » ; « argent, ressources financières dont on dispose (et qu’on peut investir dans une entreprise) » ; « fonds, avoir en argent, fortune possédée par un individu (sans référence à d’éventuels revenus) » ; « ensemble des moyens de production (biens financiers et matériels) possédés et investis par un individu ou un groupe d’individus dans le circuit économique ». Comme les rédacteurs de ce Trésor sont progressistes en diable et qu’ils rédigent à une époque où le marxisme apparaît en France comme l’horizon indépassable ou le nec plus ultra ou le Grand Manitou (ne riez pas trop fort, non pas du marxisme, mais des gogos qui y ont cru), ils se croient obligés d’exposer le sens que Marx donne à capital : ce ne sont pas seulement des fonds, investis ou non, dans la production, c’est « la force économique et sociale » qui, bien entendu, est le moteur de l’Histoire. Les communistes chinois, les vrais de vrais, ont lu, appris par cœur, vénéré et récité Marx pendant des années. Ils en ont retenu l’essentiel : ils accumulent cette « force économique et sociale » pour faire main basse sur le monde entier.

Commentaires

Il est tout aussi difficile à un européen d’aujourd’hui de comprendre les vertus du capitalisme que de s’ouvrir aux spécificités de la mentalité chinoise.
Les premiers ont subi trente années d’intoxication à la pensée unique de gauche, alors que la seconde est composée de plus d’un milliard d’individualités avides d’échapper au spectre qui les a entretenus dans l’ignorance et la misère jusqu’au retour de Deng Xiaoping et de son chat.
Et ce ne sont pas "les Chinois" qui achètent la planète, mais leurs fourriers qui entrent dans la compétition internationale, pour la fourniture des matières premières et énergétiques nécessaires à un cinquième de la population mondiale, avec les moyens économiques dégagés par une simple reprise de contact avec la réalité.
Mais si les Français voulaient retirer leurs lunettes protectrices, type "suprématie & antagonismes nationaux", modèle 14-18, ils pourraient réactualiser leur vision de la partie en cours.

Écrit par : P.A.R. | 10 septembre 2008

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