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12 septembre 2008

Elucubration

 

 

En latin, elucubrare a pour sens « faire à force de veilles », « travailler avec soin à » (cf. Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, 1934). Dans le latin tardif, celui qui est dit parfois « de basse époque », de ce verbe a été dérivé le nom elucubratio, qui a désigné le travail fait de nuit. C’est dans ce sens, « ouvrage fait en veillant », qu’il est attesté en 1594 dans la Satire Ménippée, puis en 1750 et en 1762 : « Il se dit d’un ouvrage composé à la lumière de la lampe, c’est-à-dire à force de veilles et de travail » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition), les académiciens prenant soin de préciser que c’est un « terme didactique », d’un emploi rare ou réservé aux ouvrages savants ou aux activités d’enseignement. « On ne s’en sert guère que pour désigner des ouvrages d’érudition », précisent encore les académiciens (cinquième édition, 1798).

C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui expose l’esquisse du sens moderne. Pour lui, ce n’est pas un terme didactique : « on ne le dit qu'en se moquant, et pour critiquer », comme l’atteste l’exemple cité : « Toujours malheureux dans ses élucubrations littéraires, cet écrivain a donné une traduction de Suétone, qui n’a fait que le jeter dans un autre genre de déconvenue ». Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens moderne est enfin esquissé : « il se dit quelquefois des veilles, des travaux mêmes qu’un ouvrage a coûté : « Mettre au jour le fruit de ses élucubrations ». Dans l’un et dans l’autre sens, mais surtout dans le second, il s’emploie souvent par plaisanterie et par dénigrement ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon prudente des académiciens : « veilles, travail qu’un ouvrage a coûté » ; « ouvrage composé à force de veilles et de travail » et « ce mot ne se dit guère qu’au pluriel, et souvent dans un sens moqueur ».
Pendant près deux siècles, les lexicographes ont tenté de désigner par un mot juste la nuance de sens qui s’attache à élucubrations : en vain. Ce fut « en se moquant », « pour critiquer », « par plaisanterie », « par dénigrement », « sens moqueur ». Les lexicographes modernes l’expliquent par l’ironie : on fait entendre à autrui que l’on pense le contraire de ce que l’on dit ; ou bien l’on n’assume pas le sens de ce mot et on le fait assumer par un autrui imaginaire. Ainsi les académiciens en 1932-35 (huitième édition) : « Il s’emploie d’ordinaire ironiquement » ; et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Ironique, souvent au pluriel », que ce soit l’action d’élucubrer (ou « recherche laborieuse et patiente pour composer un ouvrage érudit ou un texte d’une certaine longueur ») ou, par métonymie, un « ouvrage, un texte produit (comme c’est bien dit, ça !) à force de veilles et de travail », ou encore par extension et de sens péjoratif « une production déraisonnable, extravagante ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, les académiciens ont tranché cette difficulté. Ils ont réparti les deux sens en « vieilli » et en « actuel ». Le sens vieilli est celui du XVIIIe siècle : « long
travail nocturne consacré à une œuvre de l’esprit » et « ouvrage composé à force de veilles et de travail » ; le sens actuel est péjoratif et ironique (cela fait beaucoup pour un seuls sens) : « ouvrage ou discours entachés d’extravagance ». Comme quoi, il n’y a pas que l’amuseur Antoine qui écrive ses élucubrations. Les pensums des consciencieux du social et des illuminés de l’occultisme, rédigés la nuit, à la lueur de la lampe, dans une langue de ténèbres, illustrent parfaitement le sens actuel, à la fois péjoratif et ironique, d’élucubrations.

Commentaires

On peut certainement regretter que, depuis 1917, l'Office des Ténèbres ne soit plus réservé à la Semaine-sainte

Écrit par : P.A.R. | 12 septembre 2008

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