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22 septembre 2008

Apparition

 

 

En latin, le nom apparitio a servi, dans la langue en usage dans l’Eglise et à partir de Saint Jérôme, à traduire le nom grec epiphania, « épiphanie, apparition d’un être surnaturel ». C’est dans ce sens que le nom apparition est attesté à la fin du XIIe siècle : « fait pour un être surnaturel ou invisible de se rendre visible » (« nous lisons, cher frère, de trois apparitions de Notre Seigneur qui en un jour advinrent vraiment ») et, plus particulièrement, « épiphanie du Christ, fête de la manifestation du Christ comme homme-Dieu ». Au début du XIVe siècle, ce nom se dit d’une personne pour désigner « l’action de paraître, de se faire voir un court moment » ; puis il signifie « vision », désignant « ce qui se présente à nos yeux sous une forme visible » (milieu du XVIe siècle) et, au XVIIe siècle, « hallucination » et « venue subite de quelque chose ou de quelqu’un ».

Les académiciens (première édition de leur Dictionnaire en 1694) se contentent de relever le premier sens : « manifestation de quelque objet qui, étant invisible de lui-même, se rend visible » (« l’apparition de l’ange Gabriel à la sainte Vierge ; l’apparition des esprits, des spectres »). Il suffit de comparer les articles consacrés à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) pour prendre conscience que, sur cette question qui engage les croyances ou la foi, un fossé se creuse entre les sceptiques et agnostiques de L’Encyclopédie et les croyants ou présumés tels de l’Académie. Les premiers tiennent à distinguer la vision (« elle se passe au-dedans et n’est qu’un effet de l’imagination ») de l’apparition (« elle suppose un objet au-dehors »), illustrant cette distinction par des exemples : « Saint Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit Madeleine de la résurrection de Jésus-Christ », mais tenant l’une et l’autre pour les symptômes d’un affaiblissement de l’esprit : « les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont sujets à des visions ; les esprits timides et crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions » ou encore « ils prennent quelquefois pour des apparitions ce qui n’est rien ou ce qui n’est qu’un jeu ». On se demande s’il n’est pas moins handicapant, à lire L’Encyclopédie, d’être victime d’hallucinations que de voir la Vierge. A l’opposé, les académiciens se contentent de définir les sens du mot, sans préjuger de la santé mentale de ceux qui voient ou ont vu des réalités invisibles : « manifestation de quelque objet, qui étant invisible de lui-même, se rend visible » et « manifestation subite d’un objet, d’un phénomène, qui n’avait point encore paru » (« l’apparition de l’étoile aux mages, l’apparition d’une comète »). Ce dernier sens est aussi relevé dans L’Encyclopédie, mais comme il s’agit d’un phénomène attesté par les savants, il ne fait pas l’objet de jugement hostile : « apparition se dit en astronomie d’un astre ou d’une planète qui devient visible, de caché qu’il était auparavant. Apparition est opposé dans ce sens à occultation ». A cela, il est ajouté ceci : « le lever du soleil est plutôt une apparition qu’un vrai lever ». Dans cette même quatrième édition (1762), les académiciens notent pour la première fois le sens, étranger à la religion, attesté depuis le XIVe siècle : « dans le langage familier, on dit d’un homme qui n’a demeuré que très peu de temps dans un lieu qu’il y a fait une courte apparition ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens (1798, 1835) se contentent de reprendre les définitions de 1762, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme cela lui est habituel, renverse dans l’article apparition l’ordre historique, objectif et impartial en quelque sorte, dans lequel les divers sens de ce mot sont attestés. Le sens premier n’est cité qu’en quatrième position : il est vrai qu’il se rapporte à la religion, et le sens exposé d’abord est celui de la « science » : « manifestation d’un phénomène ; apparition des astres, du soleil ; à l’apparition de la nouvelle lune » ; le sens suivant se rapporte à la société (« arrivée, séjour » ; « alors notre ami fit son apparition ; sa brusque apparition les surprit ; il ne fit là qu’une courte apparition ») ; le troisième sens exposé est lié au récit historique (« au figuré, naissance, commencement ; le tribunat, dont l’apparition eut lieu au milieu des guerres civiles ; depuis l’apparition de la philosophie de Descartes »), tandis que le sens qui a été celui du catholicisme (« manifestation d’un objet qui se rend visible » ; « épiphanie ») est noyé dans un ensemble où sont mélangées « les apparitions des dieux », « les apparitions nocturnes », « l’apparition d’un spectre », et illustré par un extrait de Bossuet qui traite de la mort : « au plus haut point de sa gloire, sa joie (celle de Le Tellier) est troublée par la triste apparition de la mort ». On peut difficilement aller plus avant dans l’hostilité au catholicisme. L’article se clôt par l’exposé d’un sens qui fait d’une apparition une superstition archaïque : « spectre, vision, fantôme » ; « il y a dans les campagnes bien des gens qui croient encore aux apparitions », et, parmi les auteurs de dictionnaires, il y a des savants dont les croyances se ramènent à « deux et deux sont quatre » et qui tiennent à le faire savoir, ce dont leurs lecteurs n’ont que faire.

Il semble que l’agnosticisme ait même touché les académiciens qui, en 1935, marchent sur les brisées de Littré et en viennent à tenir pour du français ce qui est un barbarisme : « action d’apparaître, de se montrer : l’apparition d’une comète ; et, par extension, l’apparition d’un livre », oubliant qu’un livre n’apparait pas, mais paraît, et qu’il convient de dire, en conséquence, la parution d’un livre, et non son apparition : un livre n’est pas encore la sainte Vierge, à moins que les académiciens ne tiennent beaucoup de livres publiés pour des spectres de livres, ce en quoi ils n’auraient pas tort. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la volonté de tenir la religion en lisière continue : le premier sens est « le fait de se montrer aux regards » (apparition d’une comète, du soleil entre deux nuages, d’un acteur, faire une apparition) ; le deuxième sens est « le fait de se manifester pour la première fois, de commencer à exister » (l’apparition de l’homme sur la terre, des premiers bourgeons en mars, de symptômes inquiétants, d’un courant de pensée) ; le sens religieux est le dernier à être exposé, contrairement à l’ordre chronologique des attestations, et, comme chez Littré, le sens catholique (l’apparition de l’ange Gabriel à la Vierge et les apparitions de la Vierge) est noyé dans un magma de « manifestations sous une forme visible d'êtres surnaturels ou imaginaires (l’apparition d’un fantôme, d’une fée, croire aux apparitions, parler à une apparition) ». En deux siècles, le sens religieux a été traité comme secondaire ou mêlé à des superstitions – signes du lent affaissement en France des religions du Christ ou de la déchristianisation de la France. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont beau être progressistes en diable et engagés, ils n’en conservent pas moins un vernis d’objectivité qui les oblige à tenir compte des faits avérés. Ainsi, l’article qu’ils consacrent à apparition commence par le sens religieux : « manifestation d’un être surnaturel qui se rend visible, généralement pendant un court moment » (les apparitions de la Vierge à La Salette, à Lourdes) et « l’être apparu surnaturellement », comme dans cet extrait de Bloy (1905) : « lorsque l’Apparition de Lourdes a dit : Je suis l’Immaculée Conception, c’est comme si elle avait dit : Je suis le Paradis terrestre ».

Ce que disent les dictionnaires depuis deux siècles, c’est l’affaiblissement du sens religieux, celui pour lequel le nom latin apparitio a servi à traduire le nom grec epiphania, et cela au profit des emplois d’apparition dans des contextes sociaux, politiques ou économiques. C’est « l’action de devenir visible » (faire son apparition), en parlant de personnes ou de choses ; ou, en parlant d’événements, « l’action de se produire » ; ou, en parlant de produits manufacturés, « la sortie sur le marché » (l’apparition du transistor) ; c’est encore le sens mondain : « bref moment que l’on passe quelque part ». Ce sont les hommes ou les choses tangibles qui apparaissent ; éventuellement les idées ; ce ne sont plus les entités de la transcendance. Dieu est mort, dit Nietzsche, qui ajoute : les hommes l’ont tué. La mort de Dieu, c’est aussi ce qui se lit dans la langue depuis deux siècles. Ecrivant cela, Arouet le Jeune enfonce des portes ouvertes depuis longtemps.

Commentaires

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( HONI SOIT QUI MAL Y PENSE ! )

Écrit par : amédée | 22 septembre 2008

HOCUS POCUS !

Cela dit, Nietzsche a repris l'idée de Heine exprimée dans le texte "Histoire de la philosophie et de la religion en Allemagne": "Agenouillez vous. On apporte les sacrements à un dieu mourrant".
Ce qui est loin du parricide avoué dans "Le gai savoir": "Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !", mais plus proche de la révélation de Zarathoustra: "Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n'a pas encore entendu dire que Dieu est mort !"
Personnellement, je préfère cette deuxième version, moins "freudienne".

Écrit par : P.A.R. | 23 septembre 2008

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