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24 septembre 2008

Au secours, la gauche pense !

 

 

A propos de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007

Sommé de prendre parti pour son ami Sarkozy, BHL a regimbé. Par solidarité avec sa famille, représentée par Royal, dont il a été un conseiller, il a piétiné l’amitié. Rebelle bavard, il parle d’abondance. Le vote étant secret, BHL n’était pas obligé d’aller à confesse. Il pouvait finasser, ce qui aurait été sage, ou dire qu’il avait voté Schivardi ou Bayrou, ce qui aurait été fin. Mais il tient à faire savoir au monde entier qu’il pense, bien qu’en préférant la famille à l’amitié, il ait opté pour la nature contre la culture, pour le sang contre le cœur, pour le réflexe contre la réflexion, pour le déterminisme génétique contre la liberté. S’il y avait des cyniques, ils feraient remarquer, la bouche en cœur, que BHL a fait le choix de la vraie droite archaïque et obtuse, dont il assure pourtant qu’il la déteste. En 2007, BHL apprend, ravi à n’en pas douter, ce que chacun sait depuis des siècles, à savoir que les poules n’ont pas de dents. Les voies de la révélation sont impénétrables. Ainsi, siégeant au conseil de sa famille, il découvre que la gauche cache sa haine de la liberté derrière l’épouvantail du libéralisme ; qu’elle vomit les Américains, non pas à cause de ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; qu’elle justifie sa détestation par l’accusation fantasmatique d’empire ; qu’elle dissimule sa haine des juifs, non plus, comme naguère, derrière le paravent social de la ploutocratie, mais derrière l’écran d’un antisionisme d’opérette, qui ne trompe que les gogos ; qu’elle fait front commun avec le fascisme islamique, en espérant quelques miettes des milliards de milliards de milliards de dollars que les princes de l’islam rackettent chaque jour aux populations pauvres du monde entier.

En dépit de cela, BHL est « de gauche ». La gauche est sa famille. Y rester fidèle, c’est son réflexe pavlovien. Il y a un siècle, alors que le mot race signifiait « famille » ou « lignée » et avant qu’il ne prenne un sens honteux qui en fait un mot tabou, on aurait dit que la gauche est sa race, qu’il a la gauche dans le sang, qu’il vote pour sa race par solidarité d’épiderme – ce qui est fort rigolo de la part d’un intello qui cite à longueur de pages écrivains qui pensent et philosophes qui écrivent : Sartre, Hegel, Platon, Aragon, Kant, Marx, Nietzsche, Foucault, Deleuze, Derrida « son maître », Kundera, usw. au point que son livre peut se lire comme le Who’s Who du triangle sacré Saints-Pères, Odéon, Fontaine Saint-Michel.

S’il se dit de gauche, c’est qu’il l’est. A la page 82, il prend la défense de Pétré-Grenouilleau, auteur d’un ouvrage savant sur les traites négrières et qui va à contre-courant du pieux catéchisme de gauche. Contrairement à ce qui est écrit, Pétré-Grenouilleau n’a pas subi de lynchage médiatique ; il a seulement été accusé de racisme et de négation de crimes contre l’humanité, crimes dont BHL accuse ceux dont la gueule ne lui revient pas, « au faciès », surtout s’ils sont français ; de même Pétré-Grenouilleau n’a pas eu à répondre de ses écrits devant un tribunal ; la famille de BHL, antifasciste et antiraciste, a simplement déposé contre lui une plainte diffamatoire, classée sans suite. La faute de Pétré-Grenouilleau aurait été d’établir, dixit BHL, « que la responsabilité du crime (de traite négrière) incomba, à tiers presque égaux, aux Occidentaux sans doute, mais aussi aux marchands arabes et aux chefferies noires elles-mêmes ». Admirons l’équilibre. Du côté « des Occidentaux », avec un article défini, les crimes sont imputés à toutes les populations passées et présentes vivant en Occident (comprendre en Europe et aux Amériques), puisque Occidentaux est une dénomination moderne pour désigner ces populations ; du côté des arabes, les crimes seraient le fait, selon BHL, des seuls « marchands », c’est-à-dire d’une fraction infime de la population ; pis encore, du côté des Africains, ils seraient de la responsabilité, non pas des chefs de tribu et de leurs guerriers, mais des seules « chefferies noires », id est d’une abstraction politique. Seule la dénomination inverse serait à peu près conforme à la réalité : le crime de traite négrière peut être imputé aux marchands européens qui ont acheté des hommes et des femmes réduits à l’esclavage et qui en font fait un commerce ; aux pouvoirs politiques arabes et musulmans et à leurs obligés, marchands, clients, bons bourgeois, chefs de famille, qui ont organisé des razzias en Afrique noire et en Méditerranée, pour se procurer de la main d’oeuvre gratuite et qui, après en avoir châtré une grande partie, en ont fait du commerce ; aux pouvoirs politiques, aux empires, aux tribus d’Afrique noire qui ont prospéré grâce à la réduction de leurs semblables à l’esclavage. BHL rejette ces faits criminels dans un passé lointain (cf. le passé simple incomba). Or, l’esclavage n’a été aboli dans les pays musulmans qu’à une date récente ; il reste endémique au Niger, en Mauritanie ou en Somalie ; il perdure sous des formes nouvelles dans d’innombrables pays, la razzia de populations noires pour en faire des esclaves et la vente de ces esclaves ayant même été déclarées légales au Soudan par des dignitaires de l’islam.

L’ouvrage de BHL est un tissu de délires, que résume assez bien le long paragraphe des pages 73 et 74 : « l’attitude morale, la vraie (…) consiste à avoir une part de soi qui se sente obscurément, mais fondamentalement, coupable aussi de ce que l’on n’a pas fait ». Le moins que l’on puisse dire est que BHL s’exonère de ce beau principe : il ne se sent coupable de rien, surtout pas des crimes contre l’humanité, des génocides, des 85 millions de morts et plus, dont se sont rendus coupables les camarades de sa famille. La maxime « familles, je vous hais » n’est près d’entrer dans son corpus. Ce réflexe accusatoire monstrueux est contraire aux principes qui fondent l’Etat de droit et la justice en Occident depuis deux millénaires : un homme n’a à répondre devant autrui et la justice que des crimes, fautes, péchés, délits, etc. qu’il a commis et dont il est établi qu’il les a commis – surtout pas des crimes des autres. Faire porter à des êtres humains ou à des animaux la responsabilité, pis la culpabilité sans jugement, de crimes dont ils sont innocents, surtout de crimes vieux de plusieurs siècles, c’est désigner à la haine des fous furieux un bouc émissaire. C’est refaire la nuit de cristal ; c’est ressusciter, sans vergogne, ni retenue, ni scrupule, l’accusation de peuple déicide, dont les juifs ont eu à souffrir pendant de longs siècles ; c’est basculer dans le camp de la Bête immonde. Apparemment, BHL a bonne conscience. Les « salauds », comme il l’écrit, ce sont les autres.

D’autres falsifications révèlent la vérité nue. A la page72, BHL écrit : « c’est ce réflexe (soixante-huitard, de gauche, antitotalitaire) qui fait que je suis, aujourd’hui encore, incapable de faire la différence entre un despote brun (nazi), rouge (stalinien) ou vert (islamiste) ». Soyons attentifs aux mots. Désigner Hitler comme un despote, fût-il brun, c’est le réduire à une sorte de « souverain autoritaire », qui, comme le pensent les philosophes, peut être aussi « éclairé » ; c’est donc participer, sans en avoir conscience, à l’entreprise négationniste qui pervertit la vie publique en Europe et dans les pays arabes et musulmans. De plus, Hitler et ses comparses n’étaient pas nazis, nazi étant un diminutif affectueux ou hypocoristique, mais socialistes nationaux : socialistes, comme leurs frères communistes, et nationaux, ce en quoi ils se distinguaient de leurs frères en socialisme, qui sont internationalistes ou, comme ils le disent eux-mêmes aujourd’hui, du monde entier. Les partis communistes qui ont exercé et exercent encore le pouvoir dans divers pays du monde sont rouges certes ; mais ils ne sont pas des despotes : des tyrans ou des tueurs, et surtout ils sont marxistes léninistes, « de gauche », c’est-à-dire de la famille de BHL, et communistes, comme Aragon et en partie Sartre, que BHL admire. Les qualifier de staliniens, comme le font les trotskistes et ceux qui pensent bien, c’est exonérer Marx, Lénine, Trotski, Mao, Pol Pot, de toute responsabilité dans les crimes de masse commis par les communistes dans le monde entier. Il est possible que le roi d’Arabie ou celui du Maroc ou les présidents d’Algérie ou d’Iran soient des despotes, au sens exact de ce terme, mais ils ne sont pas islamistes : ils sont musulmans, fidèles au Coran et à Mahomet, musulmans de stricte obédience. Les mots islamiste et islamisme sont des leurres inventés par les islamologues occidentaux pour exonérer leur objet d’étude – l’islam (la religion), les musulmans, l’Islam (civilisation) - de tous les crimes commis par les musulmans depuis quatorze siècles au nom de Mahomet, du Coran ou de la supériorité de leur foi. Parler de despotes nazi, stalinien, islamiste, c’est agiter un épouvantail qui protège les socialistes nationaux, les communistes, les musulmans de tout examen objectif des crimes qu’ils ont commis.

BHL a quatre points cardinaux : Vichy, la colonisation, l’Affaire, mai 68. A lui seul, il est l’horizon. Il ne transige pas avec Vichy, A le J non plus : c’est le seul point qu’ils aient en commun. Ce qu’il y a de suspect chez BHL, c’est qu’une fois qu’il a exprimé sa haine de Vichy, dont il dit justement que ce fut aussi un ramassis « de socialistes, de néosocialistes, syndicalistes, anarchistes, pacifistes de gauche, parfois communistes » (p 58) – en bref, sa famille - il se montre d’une complaisance extrême envers les anciens de Vichy et les partisans de la colonisation, dont Mitterrand, qu’il a conseillé pendant plusieurs années à compter de 1972, ce qu’il rappelle avec fierté ; dont Jospin, fils de collabo ; dont Royal, qu’il porte aux nues, bien que le père et le grand-père de celle-ci se soient illustrés, le premier dans les guerres coloniales, le second dans l’allégeance à Vichy, sans parler de la famille Izetbegovic, qui s’est illustrée dans le rang des divisions islamiques alliées à Hitler, et aux babouches de laquelle, cinquante ans plus tard, des gens comme BHL et tous les fascistes musulmans se prosternent ; et, au moment même où il déclare sa flamme à Vichy, il est d’une sévérité extrême envers les hommes qui ont dit non dès le 17 juin 1940 à la défaite, à Vichy et à la collaboration et qui ont rendu leur liberté aux peuples intégrés à l’empire français. La haine de Vichy serait-elle une posture d’histrion ?

La haine vouée à la colonisation est de la même eau usée. Jamais le mot n’est défini. Il ne peut pas y avoir de colonisation sans transfert massif de population (les colons qui s’établissent hors de chez eux) ; s’il y a eu des transferts de population de France ou d’Europe vers l’Algérie, il n’y en a pas eu vers les autres pays de l’Empire français ; les transferts vers l’Algérie sont inférieurs en quantité aux transferts massifs de population que l’on observe actuellement d’Afrique et du monde entier vers la France ; les transferts de population vers le sud se sont étalés sur un peu plus d’un siècle, alors que les transferts vers le nord, qui ont dépassé en ampleur les premiers, ne sont observables que depuis trente ans environ : autrement dit, les éructations lévyesques contre « la présence française outre-mer » ne servent qu’à cacher la colonisation à rebours, que BHL approuve, en dépit de sa haine affichée de la colonisation, en se faisant le chantre des nuits de cristal et des pogroms qui ont mis à feu et à sac les banlieues de France pendant plus d’un mois à l’automne 2005.

L’affaire Dreyfus est de la même eau. Oublions les « dreyfusards » de gauche qui, en 1894, ont exigé que le « traître » soit fusillé, avant de prendre sa défense trois ou quatre plus tard. Oublions que le dreyfusisme cache derrière un écran de fumée le capitaine Alfred Dreyfus, admirable Français, qui vénérait le drapeau tricolore, qui combattait pour le retour de l’Alsace et de la Moselle dans le giron de son pays et qui détestait l’impérialisme boche : en bref, l’anti-BHL par excellence. En 1894, quand le capitaine Alfred Dreyfus est accusé à tort de trahison, plus de deux cent mille Arméniens sont exterminés dans l’empire ottoman. Le premier génocide du XXe siècle s’est achevé en 1923 sur un bilan de deux millions d’innocents massacrés (près de la moitié de la population arménienne d’alors) et sur la purification ethnique et religieuse de la Turquie. Sommés par Péguy et Anatole France, les premiers défenseurs de Dreyfus, de protester contre ces tueries, les dreyfusards, ces prétendus défenseurs du Droit, se sont tus ou ont tergiversé, cherchant des poux dans la tête des victimes (chrétiens, commerçants) pour justifier le châtiment que les musulmans chéris de BHL leur infligeaient.

L’apologie de mai 68 est de la même eau. On apprend de BHL que les étudiants bréhaignes d’alors non seulement ont cherché à renverser le seul régime d’Europe entièrement sorti du Non à Hitler, à Vichy, à la collaboration, à la défaite, pour mettre au pouvoir d’anciens pétainistes, mais encore qu’ils admiraient les criminels contre l’humanité « de gauche », Mao, Castro, Ho Chi Minh, Kim Il Sung, Arafat, Boumedienne, Pol Pot, Ieng Sary, usw. Comme elle est belle, la famille ! Mai 68 n’a pas été libertaire, mais hostile aux libertés des peuples. BHL est antitotalitaire, comme n’importe quel Pécuchet. Il est le Tout, il définit le Tout, il assène le Tout. Le Tout, c’est lui. Son je n’est pas un autre, mais tous les autres. Il est le totalitaire sûr de lui et dominateur. S’il est un idéologue qui réduit l’histoire à sa propre histoire, qui admire Aragon, le communiste et admirateur de Staline, et Sartre qui s’est prosterné aux bottes de tous les Staline de la planète, dont le je est Tout, c’est bien BHL. Les hommes de gauche, s’il en reste, ont de quoi s’inquiéter : BHL transforme tout en plomb. Il confond l’Union européenne et l’Europe, si bien que tous ceux qui expriment des réserves, bonnes ou mauvaises, vis-à-vis de cette Union sont cloués au pilori : ce sont de mauvais Français, comme étaient de mauvais Français ceux qui préféraient Londres à Vichy. Même les valeurs positives, celles du libéralisme qu’il fait semblant de défendre ou l’Amérique qu’il refuse de réduire à Bush, risquent d’être discréditées, à partir du moment où il s’en prétend le défenseur. Il eût mieux valu qu’il les vomît.

Que conclure de cet ouvrage, sinon que l’extrait de Sartre cité en exergue s’applique parfaitement à la famille : « Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ».Si l’on était cruel, on dirait que Drumont a trouvé un successeur. Si l’on était gentil, on dirait que BHL est l’acte d’accusation le plus cruel contre les classes préparatoires lettres, normale sup, l’agrégation de philo, la famille. Dans ces antres ont été formés à la spéciosité, au mensonge ou à l’éjaculation haineuse des Badiou, Bourdieu, Derrida, Foucault et un BHL, rien d’autre. BHL est le croque-mort de la gauche. Acta fabula est

 

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22 septembre 2008

Apparition

 

 

En latin, le nom apparitio a servi, dans la langue en usage dans l’Eglise et à partir de Saint Jérôme, à traduire le nom grec epiphania, « épiphanie, apparition d’un être surnaturel ». C’est dans ce sens que le nom apparition est attesté à la fin du XIIe siècle : « fait pour un être surnaturel ou invisible de se rendre visible » (« nous lisons, cher frère, de trois apparitions de Notre Seigneur qui en un jour advinrent vraiment ») et, plus particulièrement, « épiphanie du Christ, fête de la manifestation du Christ comme homme-Dieu ». Au début du XIVe siècle, ce nom se dit d’une personne pour désigner « l’action de paraître, de se faire voir un court moment » ; puis il signifie « vision », désignant « ce qui se présente à nos yeux sous une forme visible » (milieu du XVIe siècle) et, au XVIIe siècle, « hallucination » et « venue subite de quelque chose ou de quelqu’un ».

Les académiciens (première édition de leur Dictionnaire en 1694) se contentent de relever le premier sens : « manifestation de quelque objet qui, étant invisible de lui-même, se rend visible » (« l’apparition de l’ange Gabriel à la sainte Vierge ; l’apparition des esprits, des spectres »). Il suffit de comparer les articles consacrés à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) pour prendre conscience que, sur cette question qui engage les croyances ou la foi, un fossé se creuse entre les sceptiques et agnostiques de L’Encyclopédie et les croyants ou présumés tels de l’Académie. Les premiers tiennent à distinguer la vision (« elle se passe au-dedans et n’est qu’un effet de l’imagination ») de l’apparition (« elle suppose un objet au-dehors »), illustrant cette distinction par des exemples : « Saint Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit Madeleine de la résurrection de Jésus-Christ », mais tenant l’une et l’autre pour les symptômes d’un affaiblissement de l’esprit : « les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont sujets à des visions ; les esprits timides et crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions » ou encore « ils prennent quelquefois pour des apparitions ce qui n’est rien ou ce qui n’est qu’un jeu ». On se demande s’il n’est pas moins handicapant, à lire L’Encyclopédie, d’être victime d’hallucinations que de voir la Vierge. A l’opposé, les académiciens se contentent de définir les sens du mot, sans préjuger de la santé mentale de ceux qui voient ou ont vu des réalités invisibles : « manifestation de quelque objet, qui étant invisible de lui-même, se rend visible » et « manifestation subite d’un objet, d’un phénomène, qui n’avait point encore paru » (« l’apparition de l’étoile aux mages, l’apparition d’une comète »). Ce dernier sens est aussi relevé dans L’Encyclopédie, mais comme il s’agit d’un phénomène attesté par les savants, il ne fait pas l’objet de jugement hostile : « apparition se dit en astronomie d’un astre ou d’une planète qui devient visible, de caché qu’il était auparavant. Apparition est opposé dans ce sens à occultation ». A cela, il est ajouté ceci : « le lever du soleil est plutôt une apparition qu’un vrai lever ». Dans cette même quatrième édition (1762), les académiciens notent pour la première fois le sens, étranger à la religion, attesté depuis le XIVe siècle : « dans le langage familier, on dit d’un homme qui n’a demeuré que très peu de temps dans un lieu qu’il y a fait une courte apparition ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens (1798, 1835) se contentent de reprendre les définitions de 1762, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme cela lui est habituel, renverse dans l’article apparition l’ordre historique, objectif et impartial en quelque sorte, dans lequel les divers sens de ce mot sont attestés. Le sens premier n’est cité qu’en quatrième position : il est vrai qu’il se rapporte à la religion, et le sens exposé d’abord est celui de la « science » : « manifestation d’un phénomène ; apparition des astres, du soleil ; à l’apparition de la nouvelle lune » ; le sens suivant se rapporte à la société (« arrivée, séjour » ; « alors notre ami fit son apparition ; sa brusque apparition les surprit ; il ne fit là qu’une courte apparition ») ; le troisième sens exposé est lié au récit historique (« au figuré, naissance, commencement ; le tribunat, dont l’apparition eut lieu au milieu des guerres civiles ; depuis l’apparition de la philosophie de Descartes »), tandis que le sens qui a été celui du catholicisme (« manifestation d’un objet qui se rend visible » ; « épiphanie ») est noyé dans un ensemble où sont mélangées « les apparitions des dieux », « les apparitions nocturnes », « l’apparition d’un spectre », et illustré par un extrait de Bossuet qui traite de la mort : « au plus haut point de sa gloire, sa joie (celle de Le Tellier) est troublée par la triste apparition de la mort ». On peut difficilement aller plus avant dans l’hostilité au catholicisme. L’article se clôt par l’exposé d’un sens qui fait d’une apparition une superstition archaïque : « spectre, vision, fantôme » ; « il y a dans les campagnes bien des gens qui croient encore aux apparitions », et, parmi les auteurs de dictionnaires, il y a des savants dont les croyances se ramènent à « deux et deux sont quatre » et qui tiennent à le faire savoir, ce dont leurs lecteurs n’ont que faire.

Il semble que l’agnosticisme ait même touché les académiciens qui, en 1935, marchent sur les brisées de Littré et en viennent à tenir pour du français ce qui est un barbarisme : « action d’apparaître, de se montrer : l’apparition d’une comète ; et, par extension, l’apparition d’un livre », oubliant qu’un livre n’apparait pas, mais paraît, et qu’il convient de dire, en conséquence, la parution d’un livre, et non son apparition : un livre n’est pas encore la sainte Vierge, à moins que les académiciens ne tiennent beaucoup de livres publiés pour des spectres de livres, ce en quoi ils n’auraient pas tort. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la volonté de tenir la religion en lisière continue : le premier sens est « le fait de se montrer aux regards » (apparition d’une comète, du soleil entre deux nuages, d’un acteur, faire une apparition) ; le deuxième sens est « le fait de se manifester pour la première fois, de commencer à exister » (l’apparition de l’homme sur la terre, des premiers bourgeons en mars, de symptômes inquiétants, d’un courant de pensée) ; le sens religieux est le dernier à être exposé, contrairement à l’ordre chronologique des attestations, et, comme chez Littré, le sens catholique (l’apparition de l’ange Gabriel à la Vierge et les apparitions de la Vierge) est noyé dans un magma de « manifestations sous une forme visible d'êtres surnaturels ou imaginaires (l’apparition d’un fantôme, d’une fée, croire aux apparitions, parler à une apparition) ». En deux siècles, le sens religieux a été traité comme secondaire ou mêlé à des superstitions – signes du lent affaissement en France des religions du Christ ou de la déchristianisation de la France. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont beau être progressistes en diable et engagés, ils n’en conservent pas moins un vernis d’objectivité qui les oblige à tenir compte des faits avérés. Ainsi, l’article qu’ils consacrent à apparition commence par le sens religieux : « manifestation d’un être surnaturel qui se rend visible, généralement pendant un court moment » (les apparitions de la Vierge à La Salette, à Lourdes) et « l’être apparu surnaturellement », comme dans cet extrait de Bloy (1905) : « lorsque l’Apparition de Lourdes a dit : Je suis l’Immaculée Conception, c’est comme si elle avait dit : Je suis le Paradis terrestre ».

Ce que disent les dictionnaires depuis deux siècles, c’est l’affaiblissement du sens religieux, celui pour lequel le nom latin apparitio a servi à traduire le nom grec epiphania, et cela au profit des emplois d’apparition dans des contextes sociaux, politiques ou économiques. C’est « l’action de devenir visible » (faire son apparition), en parlant de personnes ou de choses ; ou, en parlant d’événements, « l’action de se produire » ; ou, en parlant de produits manufacturés, « la sortie sur le marché » (l’apparition du transistor) ; c’est encore le sens mondain : « bref moment que l’on passe quelque part ». Ce sont les hommes ou les choses tangibles qui apparaissent ; éventuellement les idées ; ce ne sont plus les entités de la transcendance. Dieu est mort, dit Nietzsche, qui ajoute : les hommes l’ont tué. La mort de Dieu, c’est aussi ce qui se lit dans la langue depuis deux siècles. Ecrivant cela, Arouet le Jeune enfonce des portes ouvertes depuis longtemps.

21 septembre 2008

Masse et masses

 

 

 

 

 

 

Il est fini le temps des « masses », populaires ou ouvrières ou travailleuses, qui, sous la bienveillante égide des partis de masse, devaient se mettre en marche, comme c'était écrit, pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’Etat, à l’accaparement de la plus-value du travail humain par le capital vorace, et instaurer enfin sur cette pauvre terre la justice, le droit, l’égalité, le bonheur, la fraternité : en bref le paradis, hic et nunc, tout de suite et immédiatement, sans attendre la fin des temps. Ce devait être la parousie à la demande ; ce n’est plus qu’un emploi verbal mort. Continuant le latin massa « pâte, masse, tas », lequel a été emprunté du grec maksa, désignant une « grosse crêpe d’orge mêlée d’huile et d’eau », puis « masse de pâte, de métal », le nom masse est attesté à la fin du XIe siècle, dans grant (grande) masse de ses humes (hommes), au sens de « grande quantité de gens » ou de « foule ». Il désigne donc, quand il apparaît pour la première fois en français, non pas des choses (ce qu’il désignera à la fin du XIIe siècle), mais des personnes. Or le sens de « foule » n’est pas relevé dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. En 1694, 1762, 1798, 1835, le seul emploi qui désigne des personnes est le suivant : « On dit d’une personne qui est grossière de corps seulement, ou de corps et d’esprit, que c’est un masse de chair » (1694) et « On dit d’une personne qui a le corps et l’esprit grossiers, ou seulement dont le corps est très gros et très pesant, que c’est une masse de chair » (1762, 1798, 1835). En 1798 (cinquième édition), les académiciens relèvent l’expression « en masse » au sens de « collectivement » ou de « tous ensemble », comme dans les exemples « aller en masse », « se porter en masse », « levée en masse » (des citoyens), de sorte que, par extension, l’expression désigne l’ensemble des habitants d’un pays. C’est une ébauche de l’emploi cher aux marxistes, léninistes et autres maoïstes, etc. qui semble si désuet de nos jours. Il est vrai, comme l’ajoutent les académiciens, qu’en masse « s’est dit principalement en Révolution » (sic). Il est vrai aussi que l’emploi de masse pour désigner la majorité des Français (la masse du peuple) est attesté en 1789 chez Marat et que Mme de Staël est la première à employer le nom masses au pluriel, seul, sans adjectif ou complément qui le détermine, en 1810 pour désigner ce qu’elle appelle, d’une métaphore qui a fait florès, « les couches populaires ». Autrement dit, c’est à la fin du XVIIIe siècle et surtout pendant la Révolution que le sens marxiste commence à s’esquisser.

Le marxisme est, comme chacun sait ou comme chacun a pu le constater, une vraie science, non seulement parce qu’il a prétendu rendre compte de tout ou qu’il a emprunté une partie de son vocabulaire au scientisme du XIXe siècle, mais encore (et même surtout) parce que l'ordre qu’il a établi dans le monde, sous des continents aussi éloignés que l’Amérique, l’Asie, l’Europe, l’Afrique et quels que soient les climats (sibérien, arctique, tempéré, continental, équatorial, tropical humide, tropical sec, etc.), a produit partout les mêmes résultats : famine, misère, prisons, censure, partis tunique, meurtres de masse (évidemment), déplacement de population, crimes sans nom, génocide, génocides culturels, etc. de sorte que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut dire que le marxisme se vérifie avec la même rigueur et universalité que le principe d’Archimède, qu’il soit sérieux ou plaisant (tout corps plongé dans un liquide en ressort mouillé). Les physiciens modernes ont découvert la masse, qu’ils ont distinguée de la matière, comme les académiciens tentent de l’expliquer pour la première fois dans la sixième édition (1835) de leur Dictionnaire : « masse, en physique, signifie la quantité de matière d’un corps, par opposition à volume ». Le marxisme, pour se donner une teinture de science, charge le nom masse, au sens de « foule », du sens matérialiste, donc magique, de la physique, que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) expose ainsi : « somme des points matériels que chaque corps renferme, par opposition à volume qui exprime l’espace occupé », illustrant ce sens de cet exemple de son cru : « la gravitation s’exerce en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances ». Les hommes réunis deviennent de fait de la matière. Le processus de réification de l’humain commence dans le marxisme, il s’achèvera naturellement à Auschwitz ou au Goulag.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le rapport étroit entre le scientisme et le marxisme (et ses variantes) est clairement exposé dans l’article consacré à masse. En physique et en mécanique classique, la masse est le « rapport constant entre toute force appliquée à un corps et l’accélération qui lui est ainsi imprimée » : les masses, pour les marxistes, sont les grands accélérateurs de l’Histoire. Dans la physique de la relativité et dans la physique nucléaire, la masse est liée à l’énergie : « l’énergie libérée par la dématérialisation d’une masse m est égale au produit de cette masse par le carré de la vitesse de la lumière ». On comprend dès lors que ce mot ait pu devenir le terme fétiche des marxistes et consorts : il suffit de l’invoquer pour que la locomotive de l’Histoire accélère vers le terminus du socialisme scientifique et cela, grâce à des organisations de masse, tels le PCF, le PCMLF, la LCR, l’OCI, l’UCI. Ces partis sont tellement « de masse » aujourd’hui qu’ils ne sont plus que des sigles, dont l’énergie est égale au carré du produit de la bêtise engrossée par le fascisme.

 

 

 

20 septembre 2008

Satellite

Emprunté du latin satelles, -itis, au sens de « garde du corps, soldat » ou « compagnon, serviteur » ou « auxiliaire, complice », le nom satellite est attesté au XIVe siècle, d’abord au sens latin « d’homme chargé d’accompagner et de protéger quelqu’un », puis au XVe siècle au sens « d’homme de main, à la solde de quelqu’un » (Bonivard : « les satellites du prédicant.... faisaient épier les prêtres.... » : Montaigne : « Tyran.... donne courage à tes satellites et à tes bourreaux »). C’est au milieu du XVIIe siècle qu'il commence à désigner une réalité du ciel : « planète qui tourne autour d’une planète principale ». Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) et dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens sont exposés, avec plus de détails chez Furetière que chez les académiciens : « On appelle ainsi un homme d’épée qui est aux gages er à la suite d’un autre, comme le ministre et l’exécuteur de ses violences » (exemples : « Il se fait toujours accompagner de deux ou trois satellites ; il se trouva tout d’un coup environné de satellites ») et « en astronomie, petites planètes qui tournent autour de plus grandes » (« Les satellites de Jupiter, de Saturne »). Dans la quatrième édition (1762), il est précisé, au sujet du premier sens, « homme de main », que « ce terme ne se prend aujourd’hui qu’en mauvaise part » ; de même dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans les éditions ultérieures (1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « homme armé, et qui est aux gages d’un autre, pour être le ministre de ses violences » ; « il ne se prend qu’en mauvaise part » (Féraud) et « terme qui ne se prend qu’en mauvaise part ; tout homme armé qui est aux gages et à la suite d’un autre, pour exécuter ses violences, pour servir son despotisme » (Littré). De l’astronomie, satellite s’étend à l’anatomie, comme le notent les académiciens en 1832-35 (sixième édition) : « en termes d’anatomie, les veines satellites sont celles « qui avoisinent les artères », ajoutant : « dans cette phrase, satellites est employé adjectivement ».

Les exemples que cite Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) contiennent les futures évolutions du mot, en germe dans les deux articles que les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) consacrent à satellite : l’exposé relatif aux satellites astronomiques est très long, complet, ardu ; il y est fait état de toutes les connaissances accumulées depuis plus d’un siècle ; l’article consacré au sens latin est bref : « (Histoire moderne) satellite se dit d’une personne qui en accompagne une autre, soit pour veiller à sa conservation, soit pour exécuter sa volonté ; chez les empereurs d’Orient, ce mot signifiait la dignité ou l'office de capitaine des gardes du corps ; il fut ensuite appliqué aux vassaux des seigneurs, et enfin à tous ceux qui tenaient les fiefs, appelés sergenteries. Il ne se prend plus aujourd’hui qu’en mauvaise part. On dit les gardes d’un roi et les satellites d’un tyran ». Chez Littré, le premier sens (« homme de main ») est illustré surtout par des extraits d’écrivains du XVIIe siècle (Corneille, Racine, Bossuet) ; le second sens, exposé avec force détails encyclopédiques (« planète qui fait sa révolution autour d »une autre planète plus grande, et la suit dans la révolution que celle-ci fait elle-même autour du soleil ») par des philosophes passionnés de science : Fontenelle, Voltaire ou par des spécialistes d’astronomie : Bailly, Brisson, Sennebier.

Dans la langue moderne, le premier sens (« homme attaché au service d’un autre qu’il escorte et auquel il sert de garde du corps » ; « homme entièrement dévoué aux ordres d’un autre ») tombe en désuétude. Il est « vieilli » selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les sens usuels sont la métaphore astronomique ou des emplois métaphoriques de cette première métaphore : « corps de nature planétaire accomplissant sa révolution autour d'une planète principale à laquelle il est lié par la gravitation et qu’il accompagne en même temps dans sa propre révolution » (Trésor de la langue française) ; et surtout « par analogie » (id est par métaphore) et par extension de ce terme scientifique au domaine politique et social : « nation, pays dépendant politiquement ou administrativement d’un autre ; en particulier, état contrôlé par l’Union soviétique à la suite des accords de Yalta » (les rédacteurs du Trésor de la langue française, tous progressistes en diable, se croient obligés de justifier par un « accord » ou des « accords » un état de fait qui est dû aux seuls rapports de force). La métaphore s’étend à des réalités sociales : « personne, collectivité, ayant un lien d’assujettissement, de dépendance et/ou de protection avec une autre ».

La science et les techniques font grand usage de ce terme : la biologie (« petit segment d »un chromosome, séparé du reste de celui-ci par un ou deux étranglements ») ; la physique (« électron tournant autour du noyau de l’atome »), la technique (« engin spatial lancé dans l’espace à une vitesse suffisante pour décrire une révolution autour de la terre ou d’une autre planète, et destiné à transporter des cosmonautes ou à apporter des informations à des fins scientifiques, militaires ou de télécommunication » : NB : les rédacteurs du Trésor de la langue française, progressistes en diable, disent naturellement cosmonautes, qui fleure bon la patrie du socialisme, et non astronautes, qui suinte le capitalisme) ; la mécanique (les (pignons) satellites d’un différentiel d’automobile sont « la roue d’engrenage dont l’axe est mobile et tourne avec la roue qui l’entraîne » ; la médecine (veines satellites).

La boucle est bouclée. Parti de « l’homme de main », satellite a fini par se retrouver, après avoir tourné dans les cieux, dans la main de l’homme.

17 septembre 2008

Erotique

 

 

 

 

Emprunté du latin eroticus, du grec erotikos, « propre à Eros », dieu de l’amour (amour « physique », et non agape), l’adjectif érotique est attesté au milieu du XVIe siècle au sens de « relatif à l’amour », sans que soit précisé la nature de l’amour, la nuance sexuelle ou sensuelle apparaissant chez Chamfort en 1794. Il entre en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) : « qui appartient à l’amour, qui en procède » (exemples : « délire, poème, vers érotiques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), qui reproduit cette définition, comme les académiciens en 1798 et 1832-35, ajoute : « c’est tout l’emploi de ce mot », sans doute pour dire que l’emploi d’érotique se borne à ces exemples-là et qu’il est donc d’usage peu étendu.

Telle est aussi la définition, minimale en quelque sorte, de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « qui appartient, qui se rapporte à l’amour ») et des académiciens en 1878 et en 1932-35. Littré, cependant, note qu’érotique s’étend à la médecine, où il qualifie une affection : terme de médecine, le « délire érotique » est « caractérisé par une propension sans frein pour les jouissances de l’amour »), alors que les académiciens mentionnent que l’adjectif, au sens de « qui appartient, qui a rapport à l’amour, qui en procède », « ne se dit maintenant que dans un sens défavorable » (exemples : délire érotique, manie érotique) et qu’il a un sens neutre, quand il signifie « qui traite de l’amour », comme dans « poème érotique, poètes érotiques ou, substantivement, Les érotiques ». Autrement dit, ces lexicographes se font l’écho des jugements hostiles ou défavorables qui sont portés dans la France du XIXe siècle et du début du XXe siècle sur les réalités de l’amour qualifiées d’érotiques : ou bien ce sont des troubles mentaux, délires ou manies ; ou bien, elles font l’objet d’une appréciation critique ou méprisante. Le premier sens, lequel ne fait pas allusion « à la sensualité ou à la sexualité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et qui est glosé ainsi « qui a rapport à l’amouré », tombe peu à peu en désuétude. Il est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, même quand il rapporte à des œuvres littéraires ou poétiques ou à des tableaux ou à des artistes. Le sens, dit usuel, se réfère à la sensualité ou à la sexualité : « qui se rattache à l’amour physique, qui est de nature sensuelle, sexuelle » ou « qui provoque le désir amoureux » ou « qui en traite ». Parfois, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, il se charge d’une « connotation péjorative ». Quand l’adjectif qualifie une personne, il a pour sens « qui a un tempérament sensuel, qui est enclin au plaisir physique ».

Le succès de cet adjectif dans la langue moderne est sans doute un effet de la place croissante prise par l’obsession érotique chez les modernes, laquelle se mesure à la multiplication des mots qui en sont dérivés : éroticité, érotico-, substitut d’érotique dans la formation d’adjectifs savants (érotico-lymphatique, érotico-médical, érotico-mystique), érotocratie, érotographe. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas ces mots nouveaux. En revanche, ils reprennent la répartition des sens en vieilli (« qui procède de l’amour ; qui en est inspiré ») et en usuel (« qui évoque ou provoque les désirs sexuels »). Ce qui est moderne, c’est la référence constante à la sexualité, non plus à des effets de reproduction, mais comme source du seul désir. A la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française, les académiciens notent le sens pathologique : est érotique « ce qui est caractérisé par l’exagération des pulsions sexuelles », comme dans manie érotique ou délire érotique. C’est aussi mettre un bémol à la divinisation de cet absolu moderne qu’est le désir érotique.

 

16 septembre 2008

Erotisme

 

 

Il n’y a pas d’article érotisme dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1932-35, bien que l’adjectif érotique dont il dérive ait été introduit en français au milieu du XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Selon Féraud, le nom qui est le pendant de l’adjectif érotique est érotomanie, au sens de « délire amoureux ». Erotisme est attesté au sens de « désir amoureux » en 1794 chez Restif de la Bretonne, dont longtemps l’histoire littéraire a injustement fait un « pornographe ». C’est donc avec terrorisme et vandalisme un des nombreux mots et sens qui sont apparus pendant que la France était soumise à la Terreur.

Flaubert l’emploie dans le sens dans lequel il est attesté chez Restif : « impulsion à aimer, tendance vive à l’amour », sens qui est mentionné comme vieilli un siècle plus tard par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Ce qui fait le sens usuel aujourd’hui d’érotisme, c’est, selon ces mêmes rédacteurs, « l’idée explicite de sexualité » (comme si le sexualité était une idée !) : « tendance plus ou moins prononcée à l’amour (sensuel, sexuel), goût plus ou moins marqué pour les plaisirs de la chair » (Trésor de la langue française). Au XXe siècle, il est même devenu une « valeur » sociale ou morale, quelque chose à quoi l’air du temps, l’époque, l’idéologie « dominante » accordent beaucoup de prix, surtout dans ses manifestations de tous les jours. Une « société » qui est régie par l’érotisme n’est pas loin de sombrer dans la maladie. De fait, érotisme est aussi un terme de médecine et de pathologie, désignant un « penchant maladif à l’amour charnel » et « une obsession du plaisir physique ». Les psys en font leurs choux gras : c’est, selon eux, « l’aptitude à éprouver des sensations de plaisir érotique (sensuel, sexuel) » et le « mode de satisfaction libidinale propre aux zones érogènes ou à certaines fonctions vitales » : il est donc buccal, génital, musculaire, urétral, urinaire, anal. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas le sens vieilli : ils se contentent de distinguer le sens courant ou usuel (« caractère de ce qui, dans la pensée et le comportement, suggère, suscite, révèle, accompagne le désir sexuel ») des sens médicaux ou spécialisés, selon les psys : « dans la recherche du plaisir physique, tendance à privilégier telle ou telle zone corporelle » et « par extension, capacité qu’ont certaines zones corporelles de susciter un plaisir sexuel ».

Les articles érotisme des dictionnaires actuels n'étudient pas seulement des mots ; ce sont aussi des miroirs : ils sont le reflet de notre monde et ils renvoient de la modernité une image assez fidèle.

15 septembre 2008

Sainte Croix

 

 

Il est fait interdiction aux speakers de France 2 et 3 de prononcer le mot saint, quand, après avoir annoncé le temps qu’il fait ou qu’il fera, ils lisent, dans l’éphéméride qui s’inscrit sur l’écran, l’heure du lever et du coucher du soleil et la fête du jour. L’interdiction de prononcer ce mot sur les chaînes du service public serait récente. Hier soir, sur la 2, la speakeuse s’est contentée de dire « bonne fête à tous les Roland ».

Consacrer un jour de l’année à célébrer les milliers ou les centaines de milliers de Français qui portent le prénom de Roland ou, suivant les jours de l’année, de Michèle ou Michel, Dominique, Monique, etc. n'a aucun sens, ni historique, ni existentiel, ni laïque, ni social. Dans l’ancienne France, la fête du saint dont vous portiez le nom (et qui devenait de fait votre patron) était plus importante que l’anniversaire de votre naissance. La première se célébrait ; le second non. Dans quelques lieux, la coutume perdure. Il y a encore des Français qui ont pour repère non pas le quantième du mois, mais la fête des saints : foires de la Saint Guillaume ou Nicolas ou Barthélemy de tel ou tel village ou jours de fête votive des paroisses : Saint Antoine de Padoue, Saint Roch, Saint Jean-Baptiste... Ce calendrier est celui de l’ancienne France. Refuser de prononcer le nom saint, c’est nier un millénaire et demi d’histoire, de culture, de coutumes, de façons de parler. Mais c’est dans l’air du temps : on laisse croire à des centaines de milliers de petits egos qu’en haut lieu, on se préoccupe d’eux.

La loi de 1905 ne prohibe pas les références à l’histoire, au passé, à la culture. Cette interdiction est proprement anti-laïque. Elle est censée se plier aux oukases laïques ; en fait c’est l’énième génuflexion devant les musulmans qui pourraient s’offusquer d’entendre prononcer un mot qui ne suinte pas l’islam. Les couteaux à égorger sont aiguisés. C’est un large pan de notre histoire qui est jeté aux oubliettes et, tout compte fait, les interdicteurs auraient été plus conséquents, s’ils avaient supprimé aussi le mot saint des noms de lieux et des patronymes. Pourquoi continuent-ils à dire Saint-Etienne ou Saint-Nazaire ? Pourquoi ne nomment-ils pas Philippe Saint-André ou le duc de Saint-Simon Philippe André et le duc de Simon ? Pourquoi disent-ils encore dimanche, qui signifie « le jour du Seigneur », et ne l’ont-ils pas remplacé par septidi, par le septième (traduction de l’arabe es-sabt) ou par panthéondi ?

Pourtant, ce samedi 13 septembre, les speakers du service public ont dû faire dans leur froc. Le lendemain, c’était la Sainte Croix. Il leur a fallu l’annoncer. Le mot saint est donc sorti de leur bouche, mais aucun n’a osé souhaiter une bonne fête à tous ou à toutes les Saintes Croix ! Devant cet Himalaya de bêtise, on se console, en pensant qu’il sera fait table rase un jour de ce présent stupide et que tous les tableraseurs qui l’ont édifié seront jetés eux aussi dans les poubelles de l’histoire.

 

 

 

14 septembre 2008

Complexe

 

 

 

 

 

Cet adjectif et nom, emprunté du latin complexus, participe d’un verbe qui signifie « embrasser, comprendre », illustre clairement les processus ou les forces qui, en moins de deux siècles, ont fait évoluer la langue française dans des proportions inouïes et inconnues jusque là. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une phrase : « Il signifie qui embrasse plusieurs choses », comme dans les emplois : « terme, idée, sujet de tragédie complexes ». A peine deux siècles plus tard, l’article complexe de la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire comprend deux grandes entrées, l’une réservée à l’adjectif, l’autre au nom, avec deux sens distincts suivant que le mot est adjectif (« qui n’est pas simple, qui est composé d’éléments divers et entremêlés ; compliqué, difficile à comprendre ») ou nom (« combinaison, mélange ») et surtout plusieurs emplois spécialisés dans les sciences exactes ou humaines ; l’adjectif en logique, grammaire, mathématiques ; le nom en mathématiques, chimie, médecine, économie, psychanalyse. Son extension est due à un fait de langue, certes : l’adjectif s’est employé aussi comme nom, mais surtout à une lame de fond qui a bouleversé la « société », à savoir l’assomption de la science dans un ciel vide de toute transcendance. Certes, ce succès était annoncé dans la définition de 1762, puisque les académiciens y précisent que complexe est un « terme dogmatique » (c’est-à-dire un terme savant) et qu’il a pour contraire l’adjectif simple.

On connaît sans doute les thèses d’Edgar Morin. Elles se résument ainsi, cavalièrement certes, mais assez fidèlement : le réel est d’une infinie complexité, de sorte qu’il est impossible d’en rendre compte avec une théorie unique, que ce soit le marxisme, le scientisme, le positivisme, le sociologisme, etc. C’est en adoptant des méthodes plurielles (la pluridisciplinarité ou la transdisciplinarité ou la traversée des disciplines) que la complexité du réel pourra être restituée. Arouet le Jeune ne se prononce pas sur ces préalables épistémologiques. Il laisse à plus savants que lui (et ceux-ci ne manquent pas) le soin de le faire. Il observe seulement que l’affirmation (dans des buts qui sont peut-être intéressés : crédits qui arrosent les propagandistes de la thèse, subventions qui leur sont prodiguées, reconnaissance hâtée, carrière accélérée, etc.) suivant laquelle le réel est d’une complexité infinie est peut-être un « effet de langue » (le fait est dans la langue d’abord, la réalité étant inférée ensuite de l’observation que l’on fait de la langue) et que cette thèse traduit simplement en termes de consciencieux du social l’extension triomphante de l’adjectif et nom complexe à d’innombrables réalités et domaines savants. En bref, des innombrables significations de complexe, il est conclu à l’existence de phénomènes qui expliquent le 15 août de ce mot. Ce serait donc la langue qui produit, sinon le réel, du moins la représentation naïve que s’en font les consciencieux du réel.

 

La première attestation du nom complexe date de 1781. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) y fait allusion : « Un auteur très moderne emploie (cet adjectif) substantivement », citant cet extrait : « Tout cela, par sa totalité, forme un complexe bien admirable ». Féraud ajoute : « L’usage n’a pas encore adopté ce substantif ». Ni les académiciens (cinquième, sixième, huitième éditions de leur Dictionnaire), ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relèvent cet emploi de nom, se contentant de noter les emplois de l’adjectif dans les sciences : en arithmétique, les nombres complexes sont « composés de différentes espèces d’unités, tels que 30 livres 10 sous 6 deniers ; 5 pieds 9 pouces 3 lignes ; etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; en grammaire, le sujet et l’attribut complexes sont « modifiés par quelque terme ajouté », une proposition complexe « a plusieurs membres », un terme complexe « désigne plusieurs idées » ; en algèbre, une quantité complexe est « composée de plusieurs parties » ; en minéralogie, les cristaux complexes ont une « structure compliquée » ; dans le droit criminel, une question complexe est un « mélange de plusieurs crimes ou de leurs circonstances diverses » (Littré, Dictionnaire de la langue française). C’est en 1927 qu’est attesté l’emploi du nom complexe en psychanalyse, emprunté de l’allemand Komplex, attesté en 1895 chez Breuer, puis chez Jung et Freud.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent tous ces emplois, aussi bien ceux de l’adjectif (« composé d’éléments qui entretiennent des rapports nombreux, diversifiés, difficiles à saisir par l’esprit, et présentant souvent des aspects différents », en parlant d’êtres animés, d’entités abstraites ou de produits de l’initiative humaine, de choses concrètes) que du nom, de genre masculin : « ensemble d’éléments divers, le plus souvent abstraits, qui, par suite de leur interdépendance, constituent un tout plus ou moins cohérent » (complexes hôtelier, pétrolier, universitaire, aérospatial, climatique, culturel, économique, éducatif, familial, routier, scientifique, sidérurgique, stratégique, touristique, industriel, portuaire, urbain, sportif, d’activités, d’antenne, de facteurs, de loisirs, de nationalités, de spectacles) et, en psychanalyse : « ensemble de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, contradictoires, partiellement ou totalement inconscients, et qui conditionnent en partie le comportement d’un individu » (complexe d’Électre, du père, de culpabilité, d’Abel, d’Achille, d’Amphitryon, d’Antigone, d’Aristote, de Caïn ou d’intrusion, de Diane, de Jocaste, d’auto-accusation, d’autopunition, de castration, d'échec, de frustration, d’hostilité, de sevrage, de supériorité, de Clérambault-Kandinsky, d’Œdipe, de la mère, d'infériorité). Les psys ont fabriqué des complexes à la chaîne : ingénieux moyen d'assurer la pérennité de leurs fonds de commerce. A force d'être mis intempestivement sur tous les marchés, ce sens a fini par s'étendre à la langue commune : « trouble de caractère, et particulièrement inquiétude ou timidité », comme dans les emplois : avoir un, des complexe(s), donner des complexes, être bourré de complexes, sans complexe(s), se guérir de ses complexes, des complexes affectifs, érotiques, psychologiques. Les autres sciences dans lesquelles le nom complexe est en usage sont, outre celles qui sont citées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la biologie, la géométrie, l’anatomie, la psychologie, la pédologie.

Le nom s’emploie aussi dans des contextes péjoratifs, comme dans les exemples cités dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Allons, ne fais pas de complexes ! Il est sans complexes,il a beaucoup d’assurance ». Les académiciens ajoutent : « dans ce dernier sens, il est très relâché et presque argotique » et ils en déconseillent l’emploi. Ils ne trouvent donc rien à redire à cette assomption monstrueuse du complexe et des complexes, sinon par une remarque insignifiante sur le relâchement supposé d’une langue, laquelle s’affaisse de tous côtés, sans que quiconque en ait conscience.

 

 

 

13 septembre 2008

Acculturation, déculturation

 

 

 

 

 

Dans la langue anglaise en usage en Amérique du Nord, acculturation, attesté en 1880, a pour sens « adoption et assimilation d’une culture étrangère ». C’est ce mot, dans lequel la racine culture a le sens qu’y donnent les anthropologues américains, et non pas le sens latin ou français (cf. la note « culture »), que les consciencieux français du social, ethnologues, sociologues et autres ont emprunté dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce terme de jargon jargonnant ne figure ni dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ni dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il a deux sens qui varient suivant la « science sociale » dans laquelle il est en usage : en ethnologie, il désigne les « modifications qui se produisent dans un groupe culturel, concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler, par suite du (sans doute pour « à la suite du ») contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture » ; en sociologie, c’est le « processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d’un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit ».

Lire les consciencieux du social, toujours en très grande diagonale, bien entendu, occasionne de franches rigolades. Les rédacteurs du Traité de sociologie publié en 1968, l’année de tous les délires, écrivent, comme s’ils étaient les Bouvard et Pécuchet de la grande ère de la Bêtise, à propos de l’acculturation, ceci : c’est « l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact, continu et direct, avec les changements qui surviennent dans les patrons culturels originaux de l’un ou des deux groupes... Selon cette définition, l’acculturation doit être distinguée du changement culturel, dont elle n’est qu’un des aspects, et de l'assimilation, qui n’en est qu’une des phases. Elle doit être également différenciée de la diffusion qui, bien que se produisant dans tous les cas d’acculturation, peut non seulement se produire sans qu’il y ait contact de groupes, mais encore qui ne constitue qu’un des aspects du processus de l’acculturation ». Conclusion : « l’acculturation résulte donc d’une multiplicité de microprocessus, d’invention, d’imitation, d’apprentissage ou d’adaptation chez des milliers d’individus et des groupes en interaction, dont l’anthropologie ne fait que constater les effets statistiques ».

Heureusement, la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins imprégnée de jargon socialo-socialisant que celle du Trésor de la langue française : plus humble et moins arrogante donc. C’est, très prosaïquement, « l’adoption progressive par un groupe humain de la culture et des valeurs d’un autre groupe humain qui se trouve, relativement à lui, en position dominante » et « par extension, l’adaptation d’un individu à une culture étrangère ». Il a été écrit, ci-dessus, « moins imprégnée de jargon ». Hélas, il en reste, serait-ce cette « position dominante » qu’occuperait un groupe humain. De cela, on peut soupçonner que le groupe humain que forment les académiciens n’est plus, en matière de langue, dans une « position dominante », puisque ses membres empruntent à un groupe supérieur, plus puissant, plus nombreux, celui que forment les consciencieux du social, une partie de leur vocabulaire.

On n’a pas fini de rigoler. Les consciencieux du social ne se contentent pas de distinguer l’acculturation du changement culturel, de l’assimilation ou de la diffusion ; ils sont persuadés que l’acculturation se fait suivant des processus variés, de sorte qu’il convient de distinguer l’acculturation de l’enculturation (ne riez pas : c’est « l’apprentissage par un individu de connaissances possédées par son propre groupe »), de « l’endoculturation (transmission du savoir par les anciens ou la famille), de la transculturation (les changements se produisent sous l’effet de facteurs internes), de la contre-acculturation (sentiment de rejet, voire d’hostilité, envers la culture qui cherche à dominer), de la reculturation (mouvement de retour aux sources, de recherche et de reconstruction d’un patrimoine perdu).

 

Le nom déculturation et le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les consciencieux du social accusent-ils la France d’avoir commis un génocide culturel en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elle, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc. Or, de tous ces mots de consciencieux, déculturation est le seul qui pourrait désigner avec justesse des phénomènes propres à la France actuelle. C’est, comme l’exprime le préfixe , « la perte de toutes les valeurs de référence, sans assimilation en contrepartie de celles des autres ». Que l’on lise de Renaud Camus La grande déculturation (Fayard, 2008). Les Français, que les anthropologues accusent d’avoir déculturé au cours des deux ou trois derniers siècles les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et même d’Amérique, processus auquel seuls les Luniens et les Soleilins ont échappé, sont désormais déculturés, pour expier sur on ne sait quel autel le péché originel de ne pas être noirs ou arabes. Le processus ne touche pas les sociétés qui sont « en contact brutal avec la culture occidentale », mais les pays occidentaux, vulnérables, submergés par des vagues de colons cupides. Désormais, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique seulement et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de valeurs qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Ils ne labourent plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, ferment les yeux pour ne pas voir tout ça et surtout se cousent les lèvres de peur que le juste mot de déculturation sorte de leur bouche.

 

 

12 septembre 2008

Elucubration

 

 

En latin, elucubrare a pour sens « faire à force de veilles », « travailler avec soin à » (cf. Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, 1934). Dans le latin tardif, celui qui est dit parfois « de basse époque », de ce verbe a été dérivé le nom elucubratio, qui a désigné le travail fait de nuit. C’est dans ce sens, « ouvrage fait en veillant », qu’il est attesté en 1594 dans la Satire Ménippée, puis en 1750 et en 1762 : « Il se dit d’un ouvrage composé à la lumière de la lampe, c’est-à-dire à force de veilles et de travail » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition), les académiciens prenant soin de préciser que c’est un « terme didactique », d’un emploi rare ou réservé aux ouvrages savants ou aux activités d’enseignement. « On ne s’en sert guère que pour désigner des ouvrages d’érudition », précisent encore les académiciens (cinquième édition, 1798).

C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui expose l’esquisse du sens moderne. Pour lui, ce n’est pas un terme didactique : « on ne le dit qu'en se moquant, et pour critiquer », comme l’atteste l’exemple cité : « Toujours malheureux dans ses élucubrations littéraires, cet écrivain a donné une traduction de Suétone, qui n’a fait que le jeter dans un autre genre de déconvenue ». Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens moderne est enfin esquissé : « il se dit quelquefois des veilles, des travaux mêmes qu’un ouvrage a coûté : « Mettre au jour le fruit de ses élucubrations ». Dans l’un et dans l’autre sens, mais surtout dans le second, il s’emploie souvent par plaisanterie et par dénigrement ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon prudente des académiciens : « veilles, travail qu’un ouvrage a coûté » ; « ouvrage composé à force de veilles et de travail » et « ce mot ne se dit guère qu’au pluriel, et souvent dans un sens moqueur ».
Pendant près deux siècles, les lexicographes ont tenté de désigner par un mot juste la nuance de sens qui s’attache à élucubrations : en vain. Ce fut « en se moquant », « pour critiquer », « par plaisanterie », « par dénigrement », « sens moqueur ». Les lexicographes modernes l’expliquent par l’ironie : on fait entendre à autrui que l’on pense le contraire de ce que l’on dit ; ou bien l’on n’assume pas le sens de ce mot et on le fait assumer par un autrui imaginaire. Ainsi les académiciens en 1932-35 (huitième édition) : « Il s’emploie d’ordinaire ironiquement » ; et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Ironique, souvent au pluriel », que ce soit l’action d’élucubrer (ou « recherche laborieuse et patiente pour composer un ouvrage érudit ou un texte d’une certaine longueur ») ou, par métonymie, un « ouvrage, un texte produit (comme c’est bien dit, ça !) à force de veilles et de travail », ou encore par extension et de sens péjoratif « une production déraisonnable, extravagante ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, les académiciens ont tranché cette difficulté. Ils ont réparti les deux sens en « vieilli » et en « actuel ». Le sens vieilli est celui du XVIIIe siècle : « long
travail nocturne consacré à une œuvre de l’esprit » et « ouvrage composé à force de veilles et de travail » ; le sens actuel est péjoratif et ironique (cela fait beaucoup pour un seuls sens) : « ouvrage ou discours entachés d’extravagance ». Comme quoi, il n’y a pas que l’amuseur Antoine qui écrive ses élucubrations. Les pensums des consciencieux du social et des illuminés de l’occultisme, rédigés la nuit, à la lueur de la lampe, dans une langue de ténèbres, illustrent parfaitement le sens actuel, à la fois péjoratif et ironique, d’élucubrations.

10 septembre 2008

Capital

 

 

Le nom capital, masculin, est ou bien l’adjectif substantivé, ou bien un emprunt de l’italien capitale, au sens de « partie principale d’une richesse par rapport aux intérêts qu’elle produit » (attesté au XIIIe siècle). Quoi qu’il en soit, ce nom est la forme savante (ou « doublet ») qui correspond au terme d’ancien français, chatel ou cheptel, « patrimoine ; biens mobiliers, particulièrement en bétail ; capital qui peut produire un intérêt ». Il est attesté en 1567 au sens de « principal d’une dette, d’une rente », puis en 1606, chez Nicot (Trésor de la langue française) au sens « d’ensemble des biens que l’on fait valoir ». Dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1798, le sens de capital est celui que le nom avait lorsqu’il a été attesté pour la première fois en français : « il signifie le sort principal d’une dette » (1694 : « il a payé les intérêts, mais il doit encore le capital ») ; « capital signifie encore le principal d’une dette » (1762 et 1798 : la définition est illustrée du même exemple qu’en 1694). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) répète la même définition, qu’il illustre de nouveaux exemples : « le principal d’une dette : payer le capital et les intérêts ; argent placé à constitution de rente : il n’a pas de fonds de terre, mais il a beaucoup de capitaux ».

Enfonçons une porte que tous les manuels d’histoire tiennent ouverte depuis un siècle : c’est à partir du XIXe siècle (les années 1830) que le capital joue un rôle déterminant dans l’économie de la France. Cette nouvelle réalité s’imprime dans la langue, comme l’attestent les articles capital de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). Pour les académiciens, le capital reste « le principal d’une dette, d’une rente », mais le mot « se dit aussi d’un fonds commercial, des sommes que l’on fait valoir dans quelque entreprise » (exemples : « augmenter, doubler son capital, ses capitaux ; le capital de la société s’élève à tant ») ; et surtout il s’emploie au pluriel pour désigner, « en termes de finances, des sommes en circulation, des quantités considérables d’argent, des valeurs disponibles » (exemples : « les capitaux sont rares ; il possède d’immenses capitaux »). Le capitalisme français se met en place peu à peu à compter de la fin des années 1820 : les académiciens en ont conscience, même s’ils n’analysent pas le phénomène. Littré, en revanche, s’attarde sur ce phénomène dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le capital est toujours « le principal d’une dette, d’une rente », mais c’est aussi « l’ensemble des produits accumulés », Littré précisant que, dans un « langage scientifique », c’est la « somme des utilités acquises, et non des valeurs comme on dit à tort résultant du travail antérieur destiné à la satisfaction des besoins ultérieurs ». Il illustre ce sens de ces exemples : « on dit que les facultés acquises de l’homme sont un capital » ; « l’homme fait est un capital accumulé », « le capital d’un artiste est son talent » (Say). C’est aussi, dit en termes d’économiste,  la « portion des produits accumulés ou des utilités acquises, destinée à la reproduction, sous forme de provisions, de matériaux et d’instruments », comme chez Dupont de Nemours (commentant Quesnay en 1846) : « le premier chasseur était pourvu au moins d’un repas, auquel il a dû la force de saisir sa première proie ; les armes qu’il s’est fabriquées ont été une grande augmentation de son capital ou de ses avances » ou chez J-B Say : « tout capital est un instrument de production ». A partir de ces significations savantes, le nom désigne « l’instrument de travail », le capital productif étant employé à la production. S’il reste inemployé, il est qualifié d’improductif, d’inactif, d’oisif. Plusieurs formes de capital sont distinguées suivant qu’il est de fait de monnaie ou de matières premières : capital-argent ou capital-monnaie, capital-matières, etc. L’article de Littré est un inventaire du capitalisme naissant : c’est aussi, dans « un sens relatif », la « notion abstraite d’une somme d’utilités qui ne changent pas avec les objets auxquels elles sont incorporées, et que l’on peut retrouver après un certain temps ou certaines opérations » (aucun exemple n’illustre cet emploi) ; ou encore la « propriété de ceux qui vivent du revenu de ce qu’ils possèdent », « le capital d’un individu » étant la « somme des richesses que cet individu possède en produits accumulés » ou « l’avoir d’une personne » (comme dans « l’impôt sur le capital ») ; ou encore « la portion de richesse que le possesseur a l’intention de conserver ou de reproduire par le travail » ou « l’actif d’une personne » (exemples : « capital d’un commerçant ») ; ou encore le « capital social » ou « capital d’une société de commerce » ; ou encore « le capital d’une nation » ou « la somme des richesses existantes chez elle » (Say, 1840 : « le capital d’une nation se compose de tous les capitaux des particuliers ») ou bien « la somme de ces richesses employées dans l’industrie nationale » (Say : « l’ensemble des capitaux productifs compose le capital d’une nation »). Le capital, dans le capitalisme en plein développement, est une réalité si mouvante qu’il est confondu avec « le numéraire » et que le nom prend le sens, « en termes de finances », « d’argent en circulation ». Le capital, ce sont aussi « les fonds disponibles » ou « fonds dont un industriel, un commerçant, un agriculteur dispose pour la création ou l’exploitation d’un établissement ou d’une entreprise » ; c’est encore « le fonds de roulement » ou « l’argent ou les produits immédiatement échangeables, servant à payer les dépenses d’exploitation », au point que, dans une société régie par le capitalisme, tout devient capital. Le capital, dit fixe ou engagé, « sert sous une forme permanente, fixe, dans des objets qui durent et dont l’efficacité se perpétue sur un grand nombre d’actes de production, tels que les constructions, les machines, les améliorations foncières » (Say : « je ne parle pas ici des capitaux engagés dans un fonds de terre et qui sont aussi immobiles que le fonds »), tandis que le capital, dit circulant ou de circulation, « se transforme dans l’opération productive, qui circule sans cesse et passe d’une matière dans une autre, telle que les matières premières, les provisions », si bien que « la monnaie, capital fixe relativement à la société, est un capital circulant relativement à l’individu ».

Il fallait vraiment que le capital soit une réalité nouvelle en France pour que Littré, que son nouveau savoir enivre, consacre un article aussi long à exposer, souvent avec des termes obscurs, les différents emplois de ce nom. Il juge même nécessaire de distinguer le capital de la richesse : celle-ci, « c’est l’ensemble des choses qui servent à la satisfaction de nos besoins » ; celui-là, « c’est l’ensemble des moyens de satisfaction résultant d’un travail antérieur ». « Le capital, ajoute Littré, est l’un des trois éléments de la production : les agents naturels, le travail et le capital ». La conclusion qu’il en tire paraît bénigne et anodine : « souvent on oppose capital à fonds de terre ». En réalité, cette opposition fait apparaître la rupture qui se produit en France dans la première moitié du XIXe siècle : la principale source d’enrichissement n’est plus la terre, d’ailleurs redistribuée à la Révolution, puis morcelée, mais le capital investi dans l’industrie et le commerce. C’est comme l’écrit Proudhon en 1849 : « en 1830, le seul principe qui, après le droit divin et le droit de la force, eût chance de durée ». Il est une extension de sens, attestée au XIXe siècle, en 1848, chez le « révolutionnaire » Blanqui, que Littré ne relève pas : c’est « l’ensemble de ceux qui possèdent les richesses » et qui imposent ou imposeraient leur tyrannie en France, sens que les académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Tous ces sens sont exposés par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) dans une langue plus claire que celle de Littré : « biens monétaires possédés ou prêtés, par opposition aux intérêts qu’ils peuvent produire » ; « somme d’argent que l’on fait valoir dans une entreprise industrielle ou commerciale » ; « argent, ressources financières dont on dispose (et qu’on peut investir dans une entreprise) » ; « fonds, avoir en argent, fortune possédée par un individu (sans référence à d’éventuels revenus) » ; « ensemble des moyens de production (biens financiers et matériels) possédés et investis par un individu ou un groupe d’individus dans le circuit économique ». Comme les rédacteurs de ce Trésor sont progressistes en diable et qu’ils rédigent à une époque où le marxisme apparaît en France comme l’horizon indépassable ou le nec plus ultra ou le Grand Manitou (ne riez pas trop fort, non pas du marxisme, mais des gogos qui y ont cru), ils se croient obligés d’exposer le sens que Marx donne à capital : ce ne sont pas seulement des fonds, investis ou non, dans la production, c’est « la force économique et sociale » qui, bien entendu, est le moteur de l’Histoire. Les communistes chinois, les vrais de vrais, ont lu, appris par cœur, vénéré et récité Marx pendant des années. Ils en ont retenu l’essentiel : ils accumulent cette « force économique et sociale » pour faire main basse sur le monde entier.

08 septembre 2008

Symposium

 

 

Emprunté du nom grec signifiant « banquet » et qui sert de titre à un dialogue de Platon, ce mot est attesté au XVIe siècle sous la forme sympose (« banquet ») et au XIXe siècle sous la forme symposie (« festin ») ; en 1857 sous la forme symposium (« banquet, festin »). Le sens moderne de « colloque » n’apparaît qu’en 1957, sans doute sous l’influence de l’anglais, où symposium a le sens de « colloque, échange d’idées » depuis 1784, comme dans Le Banquet de Platon. Au XVIIe siècle, Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève le nom symposiaque : « entetien de philosophes dans un banquet ».

Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). En revanche, l’article consacré à symposium dans le Trésor de la langue française (1971-94) est relativement long et complet. Le sens de « banquet », propre à l’antiquité grecque, est clairement exposé : « par référence au Banquet de Platon, seconde partie d’un repas, correspondant aujourd’hui au dessert, pendant laquelle un groupe restreint de convives buvaient et discouraient sur un sujet ». Les synonymes en sont symposie et même symposion. Dans le monde savant actuel, il désigne une « réunion de spécialistes (philosophes, scientifiques, etc.) consacrée à des échanges sur un sujet particulier ». Les synonymes en sont carrefour, colloque, congrès, séminaire, table ronde. En 1983, le grammairien Hanse remarque que « le mot, critiqué par les puristes, peut être avantageusement remplacé par colloque, congrès, rencontre, etc. » Symposium est même attesté dans le sens de « publication philosophique dans laquelle une même question est successivement traitée par plusieurs auteurs ». Le Trésor de la langue française étant un dictionnaire savant, les diverses formes qu’a prises le nom symposium y sont relevées : symposiaques, terme d’antiquité grecque, « entretiens dans un banquet, propos de table » ; symposiarque, terme d’antiquité grecque, « à Athènes, convive désigné, au moyen des dés, pour être le roi du banquet » ; symposie, terme d’antiquité grecque, « festin, banquet qui était ordinairement une réunion de plusieurs philosophes qui traitaient quelque question de philosophie » et terme savant et rare désignant une « réunion restreinte de philosophes, de lettrés qui, à l’occasion d’un repas, traitent de questions posées à l’avance ; symposion, synonyme de symposium.

Dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, les convives traitent, avec Socrate, d’amour. Il faut vraiment que cette question ait fasciné les Européens pour qu’ils aient fait du titre un mot aux sens aussi riches.

07 septembre 2008

Homosexuel

 

 

Homosexuel, homosexualité

 

Il semble que cet adjectif et ce nom, attestés dans une revue savante de médecine et de psychologie en 1891, Les Annales médico-psychologiques, soient empruntés de l’allemand, langue dans laquelle les mots homosexual et Homosexualität ont été formés en 1869. Le fait est qu’ils ne sont pas relevés, et pour cause, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), ni dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, ni même dans la huitième édition (1932-35), l’édition du XXe siècle de ce même dictionnaire. Sans doute ont-il été jugés trop savants ou d’un emploi limité à sa seule science médico-psychologique, donc rares, pour y être enregistrés.

Dans les grands dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, tout change. Ces mots sortent de la science et deviennent communs, comme l’atteste la réduction de l’adjectif aux deux syllabes familières homo, par suppression de la référence au sexe (ou pour laisser accroire que ceux qui sont nommés ainsi sont les seuls hommes ?), c’est-à-dire à ce qui pourrait faire scandale. Sans doute les faits qu’ils désignent ne sont plus cachés ou bornés à la seule science. Le sens d’homosexuel, adjectif et nom, s’est même étendu en un peu plus d’un siècle. Quand il désigne des personnes, il signifie : « celui, celle qui éprouve une attirance sexuelle pour des individus de son propre sexe ». Quand il se rapporte à des choses ou à des manières d’être, comportements, habitudes, il a pour sens : « qui caractérise le comportement sexuel d’un individu attiré exclusivement ou occasionnellement par des individus de son propre sexe » (contraire : hétérosexuel). Alors que le mot est relativement rare, ses synonymes, qu’ils soient vulgaires ou populaires ou d’un niveau de langue choisi ou élégant, sont nombreux et d’un usage relativement fréquent : inverti, lesbienne, pédéraste, folle, gouine, gousse, pédé, tante.

Le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) sont, à quelques années près, contemporains. Le dernier volume du premier a été publié en 1994, l’année même où a été publié le premier fascicule du second. Or, en ce laps de temps, relativement court, les jugements sur les homosexuels et sur l’homosexualité ont évolué ; ils étaient défavorables ou méprisants, ils sont devenus neutres ou relativement neutres, du moins les jugements dont font état les lexicographes. Dans le Trésor de la langue française, il est précisé qu’homosexuel, désignant une personne, est « employé le plus souvent avec une nuance péjorative liée à des normes sociales ou morales » : autrement dit, les normes sociales et morales sont, étaient ou seraient hostiles aux homosexuels : ce qui est en soi dans l’ordre des choses, sinon ces normes ne seraient plus des normes, le fait social majeur de la fin du second millénaire est l’inversion des normes, comme si la sexualité de MM. Delanoë, Ruquier et de leurs amis de Canal était la seule qui fût conforme à la norme.

La valeur péjorative n’apparaît plus dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, dont l’article, le plus neutre possible, ne fait référence à aucun jugement d’ordre moral ou social : « qui éprouve une attirance sexuelle pour les individus de son sexe » et « qui est relatif à la sexualité entre personnes de même sexe ; qui est caractérisé par cette sexualité ». Il en est de même d’homosexualité. Dans le Dictionnaire Quillet de la langue française (1948), dont la devise est « bien moudre et pour tous » et le sous-titre « l’art d’écrire et de bien rédiger », homosexualité est défini ainsi : « dépravation de l’homosexuel ». Trente ans plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) est froide comme un constat : « comportement sexuel caractérisé par l’attirance, exclusive ou occasionnelle, d’un individu pour un individu du même sexe », tandis que celle de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est aussi neutre que celle d’homosexuel : « sexualité des homosexuels ; le fait d’être homosexuel ». Il est vrai que, pendant le XXe siècle, les experts en sciences humaines, psychologie et psychanalyse, se sont évertués à ne plus tenir l’homosexualité pour une maladie, afin d’en écarter tout jugement de valeur. Ainsi, en 1950, ce psychanalyste : « parmi les termes les plus ambigus de la psychanalyse il faut ranger l’homosexualité. Elle est et n’est pas ce qu’on pense (sic !). Il n’y a pas de limite rigide : ici normal, un peu plus loin anormal. Souvent ce qu’on nomme homosexualité latente est ignoré du sujet lui-même » ; ou Mounier, dans son Traité du caractère (1946), qui en voit une cause dans l’éducation : « si l’homosexualité comporte des prédispositions congénitales, elle est loin d'être fatale, et des éducations absurdes en portent souvent la responsabilité ». Dans ces matières-là, le pompon est décerné sans contestation possible aux experts en sciences sociales, les consciencieux du social, qui trouvent dans la société (mauvaise, comme il se doit, ou féodale) le principal facteur de l’homosexualité, comme un peu partout dans le monde, les hommes, par réflexe pavlovien, tiennent Allah pour le facteur de toute chose. Ainsi, dans cet extrait du Traité (très marxiste) de sociologie, publié en 1968, l’année de tous les délires : « un certain immobilisme social, dans un régime patriarcal, en obligeant l’individu à réprimer son agressivité et à chercher les faveurs du père ou du suzerain à force de soumission, engendre des traits culturels aussi divers que la pratique de l’homosexualité, la croyance que la maladie est due au péché, ou le formalisme dans les rites magiques ». Comme dans les comptes rendus de débats à l’Assemblée nationale, il faudrait ajouter entre parenthèses : (rires). Cet extrait, que les auteurs du Trésor de la langue française citent très sérieusement, n’est reproduit ici, cela va sans dire, que pour le fun : se gausser des consciencieux du social et des lexicographes qui béent à leurs âneries.

06 septembre 2008

Technologie

 

 

Ce nom, emprunté du grec tekhnologos, « exposé des règles d’un art », est attesté en 1656, quelques années avant l’adjectif technique (cf. la note consacrée à ce dernier terme) et employé dans le sens « ensemble des termes propres aux arts, sciences, métiers », puis en 1750 dans le sens que tekhnologos a en grec : « traité des arts en général ». Il est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) dans ce seul sens-là. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux sens : « traité des arts en général » et « explication des termes propres aux différents arts et métiers », sens qu’illustre cet extrait éloquent (Reybaud, 1842) : « on n’invente rien, si ce n’est des mots ; on accroît outre mesure le bagage des technologies » et qu’expose clairement Lamarck en 1809 (Philosophie zoologique) : « Afin de désigner clairement l’objet de la nomenclature, qui n’embrasse que les noms donnés aux espèces, aux genres, aux familles et aux classes, on doit distinguer la nomenclature de cette autre partie de l’art que l’on nomme technologie, celle-ci étant uniquement relative aux dénominations que l’on donne aux parties des corps naturels »..

En 1834, Ampère (Essai sur la philosophie des sciences) donne à technologie son sens moderne ou un des sens dans lesquels il est en usage dans la langue actuelle : « théorie de l’industrie pratique » et que les académiciens (Dictionnaire de L'Académie française, huitième édition, 1932-35) ne relèvent pas, se contentant de reprendre les deux définitions de Littré. C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce sens est défini par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Science des techniques, étude systématique des procédés, des méthodes, des instruments ou des outils propres à un ou plusieurs domaine(s) technique(s), art(s) ou métier(s) ». Le retard des lexicographes s’explique par la nouveauté de cette science (« la technologie, ou étude comparative des techniques, est une discipline trop récente pour que nous puissions même en esquisser l’histoire », Histoire des sciences, 1957), laquelle se développe si vite, en particulier à l’école et à l’université, qu’elle rend vite caducs les deux sens historiques du nom qui la désigne (« traité des arts en général » et « ensemble des termes propres aux arts, aux sciences et aux métiers ») et que les rédacteurs du Trésor de la langue française mentionnent comme vieux.

Le mot s’étend à d’innombrables réalités. Ce n’est plus seulement la « théorie de l’industrie pratique », comme dit Ampère, mais l’industrie pratique elle-même : « technique, ensemble de techniques », lesquelles, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, s’appliquent au bois, au silicium, aux tissus, aux semi-conducteurs, aux conserves appertisées, aux composants des différents organes d’un calculateur (ou ordinateur) et de ses périphériques », à l’éducation (la technologie éducative est le « recours aux moyens techniques, aux machines dans l’enseignement, pour une plus grande efficacité des procédures éducatives ».) La technologie n’est pas une technique commune, elle est une technique moderne, en avance sur toutes les autres, une technique de pointe qui utilise les ressources et procédés modernes de développement : offshore, biomédicale, nucléaire, solaire, alimentaire, douce, au point que c’est une scie que d’employer technologies au pluriel et de le faire précéder de l’adjectif nouvelles : « les nouvelles technologies » (que l’on introduit partout et que l’on développe dans les laboratoires) sont désormais des obligées des discours des media et des hommes politiques, surtout de ceux qui sont fatigués.

 

05 septembre 2008

Notes classées par ordre alphabétique

 

 

Les notes relatives à la Nouvelle Langue française et publiées depuis près de trois ans dans ce blog ont été classées par ordre alphabétique, comme dans un dictionnaire (près de 900 pages). Vous pouvez les consulter lettre après lettre dans la partie gauche de la page d'accueil.

 

03 septembre 2008

Technique

 

 

Emprunté du grec tekhnikos, « qui se rapporte à un art », l’art en question étant manuel, technique est attesté pour la première fois chez Bayle en 1687 dans un emploi d’épithète du nom grammairien, ces deux mots désignant ceux qui enseignent les principes de la grammaire ; en 1721, les vers dits techniques ne sont écrits que pour aider la mémoire : on dirait aujourd’hui qu’ils sont mnémotechniques. C’est le seul sens que les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65), ou Dictionnaire des Arts, des Sciences et des Métiers, de d’Alembert et Diderot, retiennent : « (Belles lettres) quelque chose qui a rapport à l’art… C’est dans ce sens là que l’on dit des mots techniques, des vers techniques, etc. et que le docteur Harris a intitulé son dictionnaire des arts et des sciences, Lexicon technique. Cette épithète s’applique ordinairement à une sorte de vers qui renferment les règles ou les préceptes de quelque art ou science, et que l’on compose dans la vue de soulager la mémoire. Les vers techniques se font ordinairement en latin, ils sont généralement mauvais, et souvent barbares ; mais on fait abstraction de tous leurs défauts, en faveur de leur utilité ». C’est aussi ce seul sens qui est défini dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française, de la quatrième en 1762 (« artificiel ; il se dit principalement des mots affectés aux arts. On appelle vers techniques des vers faits pour soulager la mémoire, en y rappelant en peu de mots beaucoup de faits, de principes, etc. Les racines grecques sont en vers techniques »), à la sixième en 1832-35 : « propre à un art, qui appartient à un art ; il se dit principalement des mots affectés aux arts : mot technique, expression technique, langage technique, vers techniques, etc. »

Le nom technique n’est attesté qu’en 1744, d’abord au masculin, au sens de « caractère de ce qui est technique », id est qui se rapporte aux arts ; au féminin en 1846, dans un de ses sens modernes : « ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever ces deux emplois : « s. m. (substantif masculin), le technique, la partie matérielle d’un art » (comme chez Diderot, Salon de 1767: « le peintre Latour n’a jamais rien produit de verve, il a le génie du technique ; c’est un machiniste merveilleux » ; et « s. f. (substantif féminin), l’ensemble des procédés d’un art, d’une fabrication » (exemple : « la technique des métaux incrustés »). Littré note aussi que technique « s’est dit quelquefois pour science » (exemple : « la technique des langues »). L’article de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française est plus succinct que celui de Littré. Deux emplois sont distingués. Adjectif, technique a pour sens « qui est propre à un métier, à un art » ; nom féminin, il « désigne l’ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art, pour une recherche, dans un métier ». Autrement dit, il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que le nom technique, qui nous semble si familier aujourd’hui, entre dans la langue et qu’il soit défini dans des termes à peu près justes par les lexicographes.

En 1762, les académiciens ont expédié la définition de technique en un fragment de phrase (« artificiel » ou « qui est propre à un art ») ; à la fin du XXe siècle, il faut aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) plusieurs colonnes pour en épuiser les emplois. Au XXe siècle, l’adjectif s’enrichit d’un nouveau sens : « qui concerne les applications de la science » (attesté en 1926) et le nom, en 1908, est attesté au sens de « manière de faire ». C’est ce sens, à la fois récent et « moderne », dans la mesure où il reflète la modernité occidentale, qui est tenu dans le Trésor de la langue française pour le sens fondamental de technique : ce n’est pas « qui se rapporte à un art », mais « qui concerne les applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques, les productions industrielles et économiques ». Autrement dit, ce qui est technique n’a pas d’autonomie ; il dépend de la science; il en est l'auxiliaire. Les noms que cet adjectif qualifie sont innombrables : connaissances, milieu, recherche, développement, équipement, sociétés, progrès, sciences techniques, spécialisation, enseignement, personnel, lycée, directeur, comité, département, direction, services, administrations, agent, ministères, conseiller, coopération, assistance. Cet adjectif a d’autres sens : « qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation d’une activité particulière, au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une tâche, d’une activité », quelle que soit cette activité, professionnelle ou sportive ou artistique : « qui concerne le fonctionnement d’un appareil ou d’une installation, un processus ou un mécanisme » ; « qui relève d’une activité ou d’une discipline spécialisée, et suppose des connaissances spécifiques » (dictionnaire, ouvrage, revue, discussion, presse, expression, mot, terminologie, langages, vocabulaires, etc.). Le nom aussi désigne, dans la langue moderne, d’innombrables réalités. Ainsi, « dans l’art, dans une activité, dans un métier », c’est « l’ensemble des procédés propres à une activité et permettant d’obtenir un résultat concret » ; en peinture, en musique, dans la danse, en littérature, c’est « l’ensemble des procédés propres à une certaine forme d’art, à l’utilisation de certains supports, à une école ». Bien entendu, dans la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences sociales modernes, il est fait un recours massif à la ou aux technique(s) : de communication, d’expression, d’enseignement, de l’interview, d’enquête. C’est, parallèlement au sens moderne de l’adjectif, « l’ensemble des procédés méthodiques reposant sur des connaissances scientifiques et permettant des réalisations concrètes ». On ne compte plus les emplois du nom technique entendu dans ce sens : techniques audio-visuelles, technique industrielle, radioélectrique, nucléaire, spatiale, technique du son, de forage, de sondage, technique de pointe, techniques douces, techniques de gestion, technique juridique, techniques pastoriennes, chirurgicales. Même la psychologie et la psychanalyse ont leurs techniques, actives ou projectives, pour « étudier » les sujets humains.

Un des rares thèmes, à peu près clairs et relativement justes, de la pensée d'Heidegger est la critique de l’arraisonnement de la nature et du monde réel par la technique. Technicisées, ces réalités perdent leur essence de choses et cessent d’être elles-mêmes. C’est ce que confirme le triomphe de l’adjectif et du nom technique dans la langue moderne, depuis à peine un siècle et demi. Pourtant, la langue en dit plus long sur ce phénomène que le philosophe ; plus brutalement aussi, sans fioritures ni détour dans le Dasein ou dans l’Etant. Le phénomène touche aussi les êtres humains, happés, modelés, façonnés par la technique, et surtout les prétendues sciences qui en ont fait leur objet d’étude : psycho, socio, journalisme…

02 septembre 2008

Différencier

 

 

Emprunté du verbe du latin scolastique differentiare en usage dans les universités du Moyen Age, différencier est attesté au XIVe siècle dans le sens que définit Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) : « distinguer par la différence », sens que reprennent les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire. L’orthographe avec un t est attestée dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65). C’est un terme mathématique : « différentier une quantité dans la géométrie transcendante, c’est en rendre la différence suivant les règles du calcul différentiel ». Ces sens sont exposés dans le même article de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que la définition mathématique n’est pas très claire : « distinguer, mettre de la différence » (« cela sert à les différencier ») et « on dit en mathématique différencier une quantité pour dire en prendre la partie infiniment petite ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878), les académiciens relèvent les deux sens dans deux articles consécutifs dont l’entrée est distinguée par l’orthographe de la dernière syllabe : c ou t. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue aussi deux homonymes : « il ne faut pas confondre différencier, mettre une différence, et différentier, prendre la différentielle, terme de mathématique. Ces deux mots sont les mêmes ; mais l’orthographe les différencie ». Il ajoute ceci qui exprime son scepticisme : « cette différence d’ailleurs ne s’appuie sur aucune bonne raison ». Pour lui, différencier, c’est « séparer par la différence » (différencier des propositions, deux personnes, des mots par l’accent grave, des peuples, les jours de fête (des autres jours), les êtres, etc.) et, à la forme pronominale, se différencier, c’est « être distingué, caractérisé », comme dans cet exemple sous-tendu par le positivisme qui nourrit Littré : « Fontenelle se différencie des écrivains de son temps par une connaissance profonde des sciences positives jointe à l’esprit le plus fin et le plus discret ». Pour définir différentier, Littré, comme s’il écrivait une notice encyclopédique, se réfère aux règles du calcul différentiel : c’est « calculer certaines propriétés d’une courbe, etc. d’après les différences infiniment petites qui existent entre deux positions successives et fort rapprochées de ses coordonnées » et c’est « pratiquer les opérations qui constituent le calcul différentiel ou prendre la différentielle ».

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens consacrent une seule entrée à ce verbe et renoncent à les différencier par l’orthographe : « distinguer par telle ou telle différence (« cela sert à les différencier ; une bonne définition doit différencier les diverses espèces d’un même genre » et « en termes de mathématiques, différencier une quantité variable, en prendre l’accroissement infiniment petit »), leçon que suivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels, à la différence des académiciens en 1932-35, signalent les deux orthographes en mots vedette : différencier, différentier. Ceux-ci, à la différence de Littré et des académiciens, distinguent, non pas le sens courant du sens mathématique, mais les emplois spécifiques en biologie et psychologie (« constituer dans sa différence un être ou une chose ») ou en mathématiques (« calculer la différentielle », comme dans cet extrait de Poincaré, 1911 : « étudions les variations (...) et pour cela différentions la dernière équation ») des emplois étendus : « distinguer en faisant ressortir les différences » (différencier le cliché du lieu commun, une personne, etc.), dont l’emploi à valeur réflexive : se différencier (des autres) et « devenir (de plus en plus) différent, acquérir ou renforcer des différences » (synonyme se distinguer) ou « être caractérisé, constitué par une différence » (synonyme se démarquer, s'opposer). A l’opposé, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reviennent à la distinction des deux verbes par l’orthographe - avec un c : « constituer une différence distinctive entre deux êtres, entre deux choses » et « établir une différence entre deux êtres, entre deux choses » (se différencier : « se distinguer de quelqu’un, de quelque chose par telle ou telle différence » ou « acquérir des caractères spécifiques » ; avec un t, variante orthographique de différencier : en mathématiques, « calculer la différentielle », « différentier une fonction »).

Les idéologues « modernes » et dominants qui chantent sur tous les toits du monde la différence (et la différance, cf. Derrida) ou les différences ne font jamais usage du verbe différencier, qu’il soit écrit avec un c ou avec un t. Pourtant, s’il est un verbe qui, en théorie, concentre la croyance dans la différence, c’est différencier. Ils prônent, prétendent-ils, le brassage des différences, le métissage, le mélange de tout dans tout, et, bien sûr, le respect des prétendues différences, à condition qu’elles soient de l’Autre ou des autres, jamais de soi ou des semblables, et ils prohibent de différencier : car, différencier, c’est distinguer, discriminer, séparer et aussi « constituer dans sa différence un être ou une chose », c’est-à-dire le singulariser. Ils n’aiment la différence que fondue dans le grand melting-pot du sans (frontières, papiers, famille, nations, réalité, etc.), métissée aux différences venues d’ailleurs, lesquelles sont supérieures en tout évidemment à la différence indigène, broyée dans ce chaudron de sorcières et dans cette boîte de Pandore, lesquels exploseront un jour. Ce sera alors l’Hiroshima du monde réel.

 

 

01 septembre 2008

Correspondance

 

 

 

 

Il n'est que de comparer l'article "correspondance" de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), dans laquelle trois acceptions sont définies, à l'article de la neuvième édition (en cours de publication) du même Dictionnaire (treize acceptions ou emplois distingués) pour prendre consceince qu'en trois siècles, ce nom s'est étendu à d'innombrables réalités. Dans la langue latine du Moyen Age, il est attesté le nom correspondentia ayant le sens « d’accord mutuel » ou de « concordance ». C’est le sens qu’a correspondance dans sa première attestation au XIVe siècle : « rapport de ressemblance, de conformité, d’analogie » d’abord entre des choses (c’est un terme d’alchimie, lié à la théorie des sympathies et des influences : « ne sais-tu pas bien qu’au mouvement des cieux (il) est un entendement, qui a ici-bas correspondance, et qui fait avoir, par son influence, une existence à toutes choses ? »), puis en 1564 entre des personnes : « accord d’idées, de sentiments » (« il y a correspondance d’amitié quand l’amitié de l’un répond à l’amitié de l’autre »). C’est à la fin du XVIe siècle que correspondance prend le sens de « rapport de communication mutuelle » : en 1580, « relations privées entre personnes » ; en 1606, « relations commerciales » ; en 1675, « communication par écrit entre deux personnes » ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, « liaison entre un journal et ses correspondants ».

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, trois sens sont exposés : « sympathie, convenance, mutuelle intelligence » (« il y a grande correspondance d’humeurs entre eux ») ; « il se dit aussi des marchands et il signifie la relation, le commerce qu’ils ont entre eux pour le fait de banque, de marchandise, etc. » (« ce marchand a correspondance dans toutes les villes de l’Europe ») ; « il se dit generalement de toutes les relations, de toutes les liaisons que l’on peut avoir les uns avec les autres » (« nous avons eu longtemps correspondance de lettres ; je ne veux point de correspondance avec cet homme-là »).

En 1762, à ces trois sens, les académiciens ajoutent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire l’extension par métonymie aux « personnes avec lesquelles on entretient commerce de lettres » : « ma correspondance m’écrit ; mes correspondances me marquent ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) distingue l’emploi avec un régime (un complément : la correspondance à la grâce, aux soins, des Espagnols, signifiant « action de correspondre ») et l’emploi absolu, sans complément : « il signifie liaison, commerce de lettres » et « entre négociants, il se dit quelquefois pour correspondant (« il a écrit à toutes ses correspondances ; mes correspondances me marquent que, etc. »).

 

C’est seulement à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé le sens historique, celui qui est attesté le premier, au XIVe siècle, dans l’histoire de la langue : « rapport, relation entre les choses » (« il y a dans l’homme et dans plusieurs animaux beaucoup de correspondance entre les organes de la génération et ceux de la voix »), sens défini ainsi dans la sixième édition (1832-35) : « conformité, rapport » et illustré par ces exemples : « pour établir une exacte correspondance entre toutes les parties de l’édifice, on a élevé d’un étage l’aile gauche » ; « il y a beaucoup de correspondance entre ces deux organes » ; « une correspondance parfaite règne entre toutes les parties de ce vaste ensemble ». C’est encore dans cette cinquième édition qu’est relevé ce sens moderne : « correspondance se dit aussi des lettres mêmes » (et non plus des correspondants), comme dans ces exemples : « j’ai lu la correspondance de ces deux ministres, la correspondance de cet ambassadeur », lesquels, dans la sixième édition, sont encore plus nombreux : « faire imprimer, publier la correspondance de quelqu’un ; la correspondance de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau ». Le XIXe siècle est celui des communications : « correspondance se dit quelquefois des relations, des communications entre divers lieux » (exemples : « la correspondance entre ces deux villes a lieu par cette route ; la correspondance sera plus prompte par cette voie que par toute autre »), une voiture de correspondance était une « voiture publique qui prend, à un certain endroit de la route, les voyageurs arrivés par une autre voiture, et les transporte plus loin » et les services de correspondance « les services de poste qui transportent les lettres sur des routes où il n'y a pas de malles-postes » (sixième édition, 1832-35, du Dictionnaire de l’Académie française). A ces emplois, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute que « correspondance se dit aussi des omnibus ». C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française que sont relevés les emplois ferroviaires de correspondance : « le mot se dit des communications entre divers lieux entre deux lignes de chemin de fer » (« on dit par extension manquer la correspondance, manquer le train de correspondance »), les correspondances des chemins de fer étant « les voitures qui correspondent avec les stations des chemins de fer pour le service des localités qui ne sont pas sur la ligne » et la correspondance des tramways « la faculté accordée au voyageur qui a payé sa place dans certains tramways de se faire transporter sans payer de nouveau par un tramway correspondant » (« il désigne aussi le billet qui constate ce droit »). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé l’emploi scolaire : « carnet de correspondance, carnet où un professeur inscrit chaque jour les notes de devoirs et de leçons obtenues par un élève à charge pour cet élève de le faire contresigner par ses parents". La langue moderne fait un triomphe à correspondance, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la langue française (1971-94). Le sens ancien « d’association, de rapport logique, de corrélation entre deux ou plusieurs choses » est toujours vivace, spécialement en grammaire (correspondance des temps), en logique (« rapport logique consistant en ce qu’un terme étant donné, un ou plusieurs autres termes définis sont par là même assignés, en vertu soit d’un tableau préexistant, soit d’une formule générale qui constitue leur loi de correspondance »), en mathématiques (« association du type le plus général entre chaque élément d’un ensemble et un ou plusieurs éléments d’un autre ensemble ») ; celui de « conformité, de convenance » aussi, comme dans la célèbre « théorie des correspondances » ou « doctrine suivant laquelle l’univers se compose d’un certain nombre de règnes analogues, dont les éléments respectifs se correspondent chacun à chacun, et par suite peuvent réciproquement se servir de symboles », que les auteurs du Trésor de la langue française citent en exemple. Le sens moderne « rapport de communication » fleurit en même temps que les communications : correspondance aérienne, ferroviaire, concordance d’horaire établie entre deux moyens de transport pour assurer des liaisons rapides ; par métonymie, « véhicule qui assure la correspondance », « billet permettant d’effectuer un trajet comportant un ou plusieurs changements d’autobus, de tramways, etc. », tandis que le sens ancien de "communication entre des personnes" (par échange de lettres, messages, etc. ; enseignement, cours, vote par correspondance ; cahier, carnet de correspondance, destiné aux parents d’un élève, pour qu’ils prennent connaissance de ses notes et des appréciations des professeurs » ; par métonymie : « ensemble des lettres envoyées ou reçues par quelqu’un ») est bien adapté à la communication, seul horizon de la société moderne, d’autant plus que correspondance est aussi un mot de journaliste : « chronique envoyée à un journal par un correspondant » et « rubrique d’un journal dans laquelle sont publiées les lettres de lecteurs, les annonces ou les informations envoyées par des correspondants », tous ces sens étant exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication).