24 septembre 2008

Au secours, la gauche pense !

 

 

A propos de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007

Sommé de prendre parti pour son ami Sarkozy, BHL a regimbé. Par solidarité avec sa famille, représentée par Royal, dont il a été un conseiller, il a piétiné l’amitié. Rebelle bavard, il parle d’abondance. Le vote étant secret, BHL n’était pas obligé d’aller à confesse. Il pouvait finasser, ce qui aurait été sage, ou dire qu’il avait voté Schivardi ou Bayrou, ce qui aurait été fin. Mais il tient à faire savoir au monde entier qu’il pense, bien qu’en préférant la famille à l’amitié, il ait opté pour la nature contre la culture, pour le sang contre le cœur, pour le réflexe contre la réflexion, pour le déterminisme génétique contre la liberté. S’il y avait des cyniques, ils feraient remarquer, la bouche en cœur, que BHL a fait le choix de la vraie droite archaïque et obtuse, dont il assure pourtant qu’il la déteste. En 2007, BHL apprend, ravi à n’en pas douter, ce que chacun sait depuis des siècles, à savoir que les poules n’ont pas de dents. Les voies de la révélation sont impénétrables. Ainsi, siégeant au conseil de sa famille, il découvre que la gauche cache sa haine de la liberté derrière l’épouvantail du libéralisme ; qu’elle vomit les Américains, non pas à cause de ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; qu’elle justifie sa détestation par l’accusation fantasmatique d’empire ; qu’elle dissimule sa haine des juifs, non plus, comme naguère, derrière le paravent social de la ploutocratie, mais derrière l’écran d’un antisionisme d’opérette, qui ne trompe que les gogos ; qu’elle fait front commun avec le fascisme islamique, en espérant quelques miettes des milliards de milliards de milliards de dollars que les princes de l’islam rackettent chaque jour aux populations pauvres du monde entier.

En dépit de cela, BHL est « de gauche ». La gauche est sa famille. Y rester fidèle, c’est son réflexe pavlovien. Il y a un siècle, alors que le mot race signifiait « famille » ou « lignée » et avant qu’il ne prenne un sens honteux qui en fait un mot tabou, on aurait dit que la gauche est sa race, qu’il a la gauche dans le sang, qu’il vote pour sa race par solidarité d’épiderme – ce qui est fort rigolo de la part d’un intello qui cite à longueur de pages écrivains qui pensent et philosophes qui écrivent : Sartre, Hegel, Platon, Aragon, Kant, Marx, Nietzsche, Foucault, Deleuze, Derrida « son maître », Kundera, usw. au point que son livre peut se lire comme le Who’s Who du triangle sacré Saints-Pères, Odéon, Fontaine Saint-Michel.

S’il se dit de gauche, c’est qu’il l’est. A la page 82, il prend la défense de Pétré-Grenouilleau, auteur d’un ouvrage savant sur les traites négrières et qui va à contre-courant du pieux catéchisme de gauche. Contrairement à ce qui est écrit, Pétré-Grenouilleau n’a pas subi de lynchage médiatique ; il a seulement été accusé de racisme et de négation de crimes contre l’humanité, crimes dont BHL accuse ceux dont la gueule ne lui revient pas, « au faciès », surtout s’ils sont français ; de même Pétré-Grenouilleau n’a pas eu à répondre de ses écrits devant un tribunal ; la famille de BHL, antifasciste et antiraciste, a simplement déposé contre lui une plainte diffamatoire, classée sans suite. La faute de Pétré-Grenouilleau aurait été d’établir, dixit BHL, « que la responsabilité du crime (de traite négrière) incomba, à tiers presque égaux, aux Occidentaux sans doute, mais aussi aux marchands arabes et aux chefferies noires elles-mêmes ». Admirons l’équilibre. Du côté « des Occidentaux », avec un article défini, les crimes sont imputés à toutes les populations passées et présentes vivant en Occident (comprendre en Europe et aux Amériques), puisque Occidentaux est une dénomination moderne pour désigner ces populations ; du côté des arabes, les crimes seraient le fait, selon BHL, des seuls « marchands », c’est-à-dire d’une fraction infime de la population ; pis encore, du côté des Africains, ils seraient de la responsabilité, non pas des chefs de tribu et de leurs guerriers, mais des seules « chefferies noires », id est d’une abstraction politique. Seule la dénomination inverse serait à peu près conforme à la réalité : le crime de traite négrière peut être imputé aux marchands européens qui ont acheté des hommes et des femmes réduits à l’esclavage et qui en font fait un commerce ; aux pouvoirs politiques arabes et musulmans et à leurs obligés, marchands, clients, bons bourgeois, chefs de famille, qui ont organisé des razzias en Afrique noire et en Méditerranée, pour se procurer de la main d’oeuvre gratuite et qui, après en avoir châtré une grande partie, en ont fait du commerce ; aux pouvoirs politiques, aux empires, aux tribus d’Afrique noire qui ont prospéré grâce à la réduction de leurs semblables à l’esclavage. BHL rejette ces faits criminels dans un passé lointain (cf. le passé simple incomba). Or, l’esclavage n’a été aboli dans les pays musulmans qu’à une date récente ; il reste endémique au Niger, en Mauritanie ou en Somalie ; il perdure sous des formes nouvelles dans d’innombrables pays, la razzia de populations noires pour en faire des esclaves et la vente de ces esclaves ayant même été déclarées légales au Soudan par des dignitaires de l’islam.

L’ouvrage de BHL est un tissu de délires, que résume assez bien le long paragraphe des pages 73 et 74 : « l’attitude morale, la vraie (…) consiste à avoir une part de soi qui se sente obscurément, mais fondamentalement, coupable aussi de ce que l’on n’a pas fait ». Le moins que l’on puisse dire est que BHL s’exonère de ce beau principe : il ne se sent coupable de rien, surtout pas des crimes contre l’humanité, des génocides, des 85 millions de morts et plus, dont se sont rendus coupables les camarades de sa famille. La maxime « familles, je vous hais » n’est près d’entrer dans son corpus. Ce réflexe accusatoire monstrueux est contraire aux principes qui fondent l’Etat de droit et la justice en Occident depuis deux millénaires : un homme n’a à répondre devant autrui et la justice que des crimes, fautes, péchés, délits, etc. qu’il a commis et dont il est établi qu’il les a commis – surtout pas des crimes des autres. Faire porter à des êtres humains ou à des animaux la responsabilité, pis la culpabilité sans jugement, de crimes dont ils sont innocents, surtout de crimes vieux de plusieurs siècles, c’est désigner à la haine des fous furieux un bouc émissaire. C’est refaire la nuit de cristal ; c’est ressusciter, sans vergogne, ni retenue, ni scrupule, l’accusation de peuple déicide, dont les juifs ont eu à souffrir pendant de longs siècles ; c’est basculer dans le camp de la Bête immonde. Apparemment, BHL a bonne conscience. Les « salauds », comme il l’écrit, ce sont les autres.

D’autres falsifications révèlent la vérité nue. A la page72, BHL écrit : « c’est ce réflexe (soixante-huitard, de gauche, antitotalitaire) qui fait que je suis, aujourd’hui encore, incapable de faire la différence entre un despote brun (nazi), rouge (stalinien) ou vert (islamiste) ». Soyons attentifs aux mots. Désigner Hitler comme un despote, fût-il brun, c’est le réduire à une sorte de « souverain autoritaire », qui, comme le pensent les philosophes, peut être aussi « éclairé » ; c’est donc participer, sans en avoir conscience, à l’entreprise négationniste qui pervertit la vie publique en Europe et dans les pays arabes et musulmans. De plus, Hitler et ses comparses n’étaient pas nazis, nazi étant un diminutif affectueux ou hypocoristique, mais socialistes nationaux : socialistes, comme leurs frères communistes, et nationaux, ce en quoi ils se distinguaient de leurs frères en socialisme, qui sont internationalistes ou, comme ils le disent eux-mêmes aujourd’hui, du monde entier. Les partis communistes qui ont exercé et exercent encore le pouvoir dans divers pays du monde sont rouges certes ; mais ils ne sont pas des despotes : des tyrans ou des tueurs, et surtout ils sont marxistes léninistes, « de gauche », c’est-à-dire de la famille de BHL, et communistes, comme Aragon et en partie Sartre, que BHL admire. Les qualifier de staliniens, comme le font les trotskistes et ceux qui pensent bien, c’est exonérer Marx, Lénine, Trotski, Mao, Pol Pot, de toute responsabilité dans les crimes de masse commis par les communistes dans le monde entier. Il est possible que le roi d’Arabie ou celui du Maroc ou les présidents d’Algérie ou d’Iran soient des despotes, au sens exact de ce terme, mais ils ne sont pas islamistes : ils sont musulmans, fidèles au Coran et à Mahomet, musulmans de stricte obédience. Les mots islamiste et islamisme sont des leurres inventés par les islamologues occidentaux pour exonérer leur objet d’étude – l’islam (la religion), les musulmans, l’Islam (civilisation) - de tous les crimes commis par les musulmans depuis quatorze siècles au nom de Mahomet, du Coran ou de la supériorité de leur foi. Parler de despotes nazi, stalinien, islamiste, c’est agiter un épouvantail qui protège les socialistes nationaux, les communistes, les musulmans de tout examen objectif des crimes qu’ils ont commis.

BHL a quatre points cardinaux : Vichy, la colonisation, l’Affaire, mai 68. A lui seul, il est l’horizon. Il ne transige pas avec Vichy, A le J non plus : c’est le seul point qu’ils aient en commun. Ce qu’il y a de suspect chez BHL, c’est qu’une fois qu’il a exprimé sa haine de Vichy, dont il dit justement que ce fut aussi un ramassis « de socialistes, de néosocialistes, syndicalistes, anarchistes, pacifistes de gauche, parfois communistes » (p 58) – en bref, sa famille - il se montre d’une complaisance extrême envers les anciens de Vichy et les partisans de la colonisation, dont Mitterrand, qu’il a conseillé pendant plusieurs années à compter de 1972, ce qu’il rappelle avec fierté ; dont Jospin, fils de collabo ; dont Royal, qu’il porte aux nues, bien que le père et le grand-père de celle-ci se soient illustrés, le premier dans les guerres coloniales, le second dans l’allégeance à Vichy, sans parler de la famille Izetbegovic, qui s’est illustrée dans le rang des divisions islamiques alliées à Hitler, et aux babouches de laquelle, cinquante ans plus tard, des gens comme BHL et tous les fascistes musulmans se prosternent ; et, au moment même où il déclare sa flamme à Vichy, il est d’une sévérité extrême envers les hommes qui ont dit non dès le 17 juin 1940 à la défaite, à Vichy et à la collaboration et qui ont rendu leur liberté aux peuples intégrés à l’empire français. La haine de Vichy serait-elle une posture d’histrion ?

La haine vouée à la colonisation est de la même eau usée. Jamais le mot n’est défini. Il ne peut pas y avoir de colonisation sans transfert massif de population (les colons qui s’établissent hors de chez eux) ; s’il y a eu des transferts de population de France ou d’Europe vers l’Algérie, il n’y en a pas eu vers les autres pays de l’Empire français ; les transferts vers l’Algérie sont inférieurs en quantité aux transferts massifs de population que l’on observe actuellement d’Afrique et du monde entier vers la France ; les transferts de population vers le sud se sont étalés sur un peu plus d’un siècle, alors que les transferts vers le nord, qui ont dépassé en ampleur les premiers, ne sont observables que depuis trente ans environ : autrement dit, les éructations lévyesques contre « la présence française outre-mer » ne servent qu’à cacher la colonisation à rebours, que BHL approuve, en dépit de sa haine affichée de la colonisation, en se faisant le chantre des nuits de cristal et des pogroms qui ont mis à feu et à sac les banlieues de France pendant plus d’un mois à l’automne 2005.

L’affaire Dreyfus est de la même eau. Oublions les « dreyfusards » de gauche qui, en 1894, ont exigé que le « traître » soit fusillé, avant de prendre sa défense trois ou quatre plus tard. Oublions que le dreyfusisme cache derrière un écran de fumée le capitaine Alfred Dreyfus, admirable Français, qui vénérait le drapeau tricolore, qui combattait pour le retour de l’Alsace et de la Moselle dans le giron de son pays et qui détestait l’impérialisme boche : en bref, l’anti-BHL par excellence. En 1894, quand le capitaine Alfred Dreyfus est accusé à tort de trahison, plus de deux cent mille Arméniens sont exterminés dans l’empire ottoman. Le premier génocide du XXe siècle s’est achevé en 1923 sur un bilan de deux millions d’innocents massacrés (près de la moitié de la population arménienne d’alors) et sur la purification ethnique et religieuse de la Turquie. Sommés par Péguy et Anatole France, les premiers défenseurs de Dreyfus, de protester contre ces tueries, les dreyfusards, ces prétendus défenseurs du Droit, se sont tus ou ont tergiversé, cherchant des poux dans la tête des victimes (chrétiens, commerçants) pour justifier le châtiment que les musulmans chéris de BHL leur infligeaient.

L’apologie de mai 68 est de la même eau. On apprend de BHL que les étudiants bréhaignes d’alors non seulement ont cherché à renverser le seul régime d’Europe entièrement sorti du Non à Hitler, à Vichy, à la collaboration, à la défaite, pour mettre au pouvoir d’anciens pétainistes, mais encore qu’ils admiraient les criminels contre l’humanité « de gauche », Mao, Castro, Ho Chi Minh, Kim Il Sung, Arafat, Boumedienne, Pol Pot, Ieng Sary, usw. Comme elle est belle, la famille ! Mai 68 n’a pas été libertaire, mais hostile aux libertés des peuples. BHL est antitotalitaire, comme n’importe quel Pécuchet. Il est le Tout, il définit le Tout, il assène le Tout. Le Tout, c’est lui. Son je n’est pas un autre, mais tous les autres. Il est le totalitaire sûr de lui et dominateur. S’il est un idéologue qui réduit l’histoire à sa propre histoire, qui admire Aragon, le communiste et admirateur de Staline, et Sartre qui s’est prosterné aux bottes de tous les Staline de la planète, dont le je est Tout, c’est bien BHL. Les hommes de gauche, s’il en reste, ont de quoi s’inquiéter : BHL transforme tout en plomb. Il confond l’Union européenne et l’Europe, si bien que tous ceux qui expriment des réserves, bonnes ou mauvaises, vis-à-vis de cette Union sont cloués au pilori : ce sont de mauvais Français, comme étaient de mauvais Français ceux qui préféraient Londres à Vichy. Même les valeurs positives, celles du libéralisme qu’il fait semblant de défendre ou l’Amérique qu’il refuse de réduire à Bush, risquent d’être discréditées, à partir du moment où il s’en prétend le défenseur. Il eût mieux valu qu’il les vomît.

Que conclure de cet ouvrage, sinon que l’extrait de Sartre cité en exergue s’applique parfaitement à la famille : « Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ».Si l’on était cruel, on dirait que Drumont a trouvé un successeur. Si l’on était gentil, on dirait que BHL est l’acte d’accusation le plus cruel contre les classes préparatoires lettres, normale sup, l’agrégation de philo, la famille. Dans ces antres ont été formés à la spéciosité, au mensonge ou à l’éjaculation haineuse des Badiou, Bourdieu, Derrida, Foucault et un BHL, rien d’autre. BHL est le croque-mort de la gauche. Acta fabula est

 

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22 septembre 2008

Apparition

 

 

En latin, le nom apparitio a servi, dans la langue en usage dans l’Eglise et à partir de Saint Jérôme, à traduire le nom grec epiphania, « épiphanie, apparition d’un être surnaturel ». C’est dans ce sens que le nom apparition est attesté à la fin du XIIe siècle : « fait pour un être surnaturel ou invisible de se rendre visible » (« nous lisons, cher frère, de trois apparitions de Notre Seigneur qui en un jour advinrent vraiment ») et, plus particulièrement, « épiphanie du Christ, fête de la manifestation du Christ comme homme-Dieu ». Au début du XIVe siècle, ce nom se dit d’une personne pour désigner « l’action de paraître, de se faire voir un court moment » ; puis il signifie « vision », désignant « ce qui se présente à nos yeux sous une forme visible » (milieu du XVIe siècle) et, au XVIIe siècle, « hallucination » et « venue subite de quelque chose ou de quelqu’un ».

Les académiciens (première édition de leur Dictionnaire en 1694) se contentent de relever le premier sens : « manifestation de quelque objet qui, étant invisible de lui-même, se rend visible » (« l’apparition de l’ange Gabriel à la sainte Vierge ; l’apparition des esprits, des spectres »). Il suffit de comparer les articles consacrés à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) pour prendre conscience que, sur cette question qui engage les croyances ou la foi, un fossé se creuse entre les sceptiques et agnostiques de L’Encyclopédie et les croyants ou présumés tels de l’Académie. Les premiers tiennent à distinguer la vision (« elle se passe au-dedans et n’est qu’un effet de l’imagination ») de l’apparition (« elle suppose un objet au-dehors »), illustrant cette distinction par des exemples : « Saint Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit Madeleine de la résurrection de Jésus-Christ », mais tenant l’une et l’autre pour les symptômes d’un affaiblissement de l’esprit : « les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont sujets à des visions ; les esprits timides et crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions » ou encore « ils prennent quelquefois pour des apparitions ce qui n’est rien ou ce qui n’est qu’un jeu ». On se demande s’il n’est pas moins handicapant, à lire L’Encyclopédie, d’être victime d’hallucinations que de voir la Vierge. A l’opposé, les académiciens se contentent de définir les sens du mot, sans préjuger de la santé mentale de ceux qui voient ou ont vu des réalités invisibles : « manifestation de quelque objet, qui étant invisible de lui-même, se rend visible » et « manifestation subite d’un objet, d’un phénomène, qui n’avait point encore paru » (« l’apparition de l’étoile aux mages, l’apparition d’une comète »). Ce dernier sens est aussi relevé dans L’Encyclopédie, mais comme il s’agit d’un phénomène attesté par les savants, il ne fait pas l’objet de jugement hostile : « apparition se dit en astronomie d’un astre ou d’une planète qui devient visible, de caché qu’il était auparavant. Apparition est opposé dans ce sens à occultation ». A cela, il est ajouté ceci : « le lever du soleil est plutôt une apparition qu’un vrai lever ». Dans cette même quatrième édition (1762), les académiciens notent pour la première fois le sens, étranger à la religion, attesté depuis le XIVe siècle : « dans le langage familier, on dit d’un homme qui n’a demeuré que très peu de temps dans un lieu qu’il y a fait une courte apparition ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens (1798, 1835) se contentent de reprendre les définitions de 1762, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme cela lui est habituel, renverse dans l’article apparition l’ordre historique, objectif et impartial en quelque sorte, dans lequel les divers sens de ce mot sont attestés. Le sens premier n’est cité qu’en quatrième position : il est vrai qu’il se rapporte à la religion, et le sens exposé d’abord est celui de la « science » : « manifestation d’un phénomène ; apparition des astres, du soleil ; à l’apparition de la nouvelle lune » ; le sens suivant se rapporte à la société (« arrivée, séjour » ; « alors notre ami fit son apparition ; sa brusque apparition les surprit ; il ne fit là qu’une courte apparition ») ; le troisième sens exposé est lié au récit historique (« au figuré, naissance, commencement ; le tribunat, dont l’apparition eut lieu au milieu des guerres civiles ; depuis l’apparition de la philosophie de Descartes »), tandis que le sens qui a été celui du catholicisme (« manifestation d’un objet qui se rend visible » ; « épiphanie ») est noyé dans un ensemble où sont mélangées « les apparitions des dieux », « les apparitions nocturnes », « l’apparition d’un spectre », et illustré par un extrait de Bossuet qui traite de la mort : « au plus haut point de sa gloire, sa joie (celle de Le Tellier) est troublée par la triste apparition de la mort ». On peut difficilement aller plus avant dans l’hostilité au catholicisme. L’article se clôt par l’exposé d’un sens qui fait d’une apparition une superstition archaïque : « spectre, vision, fantôme » ; « il y a dans les campagnes bien des gens qui croient encore aux apparitions », et, parmi les auteurs de dictionnaires, il y a des savants dont les croyances se ramènent à « deux et deux sont quatre » et qui tiennent à le faire savoir, ce dont leurs lecteurs n’ont que faire.

Il semble que l’agnosticisme ait même touché les académiciens qui, en 1935, marchent sur les brisées de Littré et en viennent à tenir pour du français ce qui est un barbarisme : « action d’apparaître, de se montrer : l’apparition d’une comète ; et, par extension, l’apparition d’un livre », oubliant qu’un livre n’apparait pas, mais paraît, et qu’il convient de dire, en conséquence, la parution d’un livre, et non son apparition : un livre n’est pas encore la sainte Vierge, à moins que les académiciens ne tiennent beaucoup de livres publiés pour des spectres de livres, ce en quoi ils n’auraient pas tort. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la volonté de tenir la religion en lisière continue : le premier sens est « le fait de se montrer aux regards » (apparition d’une comète, du soleil entre deux nuages, d’un acteur, faire une apparition) ; le deuxième sens est « le fait de se manifester pour la première fois, de commencer à exister » (l’apparition de l’homme sur la terre, des premiers bourgeons en mars, de symptômes inquiétants, d’un courant de pensée) ; le sens religieux est le dernier à être exposé, contrairement à l’ordre chronologique des attestations, et, comme chez Littré, le sens catholique (l’apparition de l’ange Gabriel à la Vierge et les apparitions de la Vierge) est noyé dans un magma de « manifestations sous une forme visible d'êtres surnaturels ou imaginaires (l’apparition d’un fantôme, d’une fée, croire aux apparitions, parler à une apparition) ». En deux siècles, le sens religieux a été traité comme secondaire ou mêlé à des superstitions – signes du lent affaissement en France des religions du Christ ou de la déchristianisation de la France. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont beau être progressistes en diable et engagés, ils n’en conservent pas moins un vernis d’objectivité qui les oblige à tenir compte des faits avérés. Ainsi, l’article qu’ils consacrent à apparition commence par le sens religieux : « manifestation d’un être surnaturel qui se rend visible, généralement pendant un court moment » (les apparitions de la Vierge à La Salette, à Lourdes) et « l’être apparu surnaturellement », comme dans cet extrait de Bloy (1905) : « lorsque l’Apparition de Lourdes a dit : Je suis l’Immaculée Conception, c’est comme si elle avait dit : Je suis le Paradis terrestre ».

Ce que disent les dictionnaires depuis deux siècles, c’est l’affaiblissement du sens religieux, celui pour lequel le nom latin apparitio a servi à traduire le nom grec epiphania, et cela au profit des emplois d’apparition dans des contextes sociaux, politiques ou économiques. C’est « l’action de devenir visible » (faire son apparition), en parlant de personnes ou de choses ; ou, en parlant d’événements, « l’action de se produire » ; ou, en parlant de produits manufacturés, « la sortie sur le marché » (l’apparition du transistor) ; c’est encore le sens mondain : « bref moment que l’on passe quelque part ». Ce sont les hommes ou les choses tangibles qui apparaissent ; éventuellement les idées ; ce ne sont plus les entités de la transcendance. Dieu est mort, dit Nietzsche, qui ajoute : les hommes l’ont tué. La mort de Dieu, c’est aussi ce qui se lit dans la langue depuis deux siècles. Ecrivant cela, Arouet le Jeune enfonce des portes ouvertes depuis longtemps.

21 septembre 2008

Masse et masses

 

 

 

 

 

 

Il est fini le temps des « masses », populaires ou ouvrières ou travailleuses, qui, sous la bienveillante égide des partis de masse, devaient se mettre en marche, comme c'était écrit, pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’Etat, à l’accaparement de la plus-value du travail humain par le capital vorace, et instaurer enfin sur cette pauvre terre la justice, le droit, l’égalité, le bonheur, la fraternité : en bref le paradis, hic et nunc, tout de suite et immédiatement, sans attendre la fin des temps. Ce devait être la parousie à la demande ; ce n’est plus qu’un emploi verbal mort. Continuant le latin massa « pâte, masse, tas », lequel a été emprunté du grec maksa, désignant une « grosse crêpe d’orge mêlée d’huile et d’eau », puis « masse de pâte, de métal », le nom masse est attesté à la fin du XIe siècle, dans grant (grande) masse de ses humes (hommes), au sens de « grande quantité de gens » ou de « foule ». Il désigne donc, quand il apparaît pour la première fois en français, non pas des choses (ce qu’il désignera à la fin du XIIe siècle), mais des personnes. Or le sens de « foule » n’est pas relevé dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. En 1694, 1762, 1798, 1835, le seul emploi qui désigne des personnes est le suivant : « On dit d’une personne qui est grossière de corps seulement, ou de corps et d’esprit, que c’est un masse de chair » (1694) et « On dit d’une personne qui a le corps et l’esprit grossiers, ou seulement dont le corps est très gros et très pesant, que c’est une masse de chair » (1762, 1798, 1835). En 1798 (cinquième édition), les académiciens relèvent l’expression « en masse » au sens de « collectivement » ou de « tous ensemble », comme dans les exemples « aller en masse », « se porter en masse », « levée en masse » (des citoyens), de sorte que, par extension, l’expression désigne l’ensemble des habitants d’un pays. C’est une ébauche de l’emploi cher aux marxistes, léninistes et autres maoïstes, etc. qui semble si désuet de nos jours. Il est vrai, comme l’ajoutent les académiciens, qu’en masse « s’est dit principalement en Révolution » (sic). Il est vrai aussi que l’emploi de masse pour désigner la majorité des Français (la masse du peuple) est attesté en 1789 chez Marat et que Mme de Staël est la première à employer le nom masses au pluriel, seul, sans adjectif ou complément qui le détermine, en 1810 pour désigner ce qu’elle appelle, d’une métaphore qui a fait florès, « les couches populaires ». Autrement dit, c’est à la fin du XVIIIe siècle et surtout pendant la Révolution que le sens marxiste commence à s’esquisser.

Le marxisme est, comme chacun sait ou comme chacun a pu le constater, une vraie science, non seulement parce qu’il a prétendu rendre compte de tout ou qu’il a emprunté une partie de son vocabulaire au scientisme du XIXe siècle, mais encore (et même surtout) parce que l'ordre qu’il a établi dans le monde, sous des continents aussi éloignés que l’Amérique, l’Asie, l’Europe, l’Afrique et quels que soient les climats (sibérien, arctique, tempéré, continental, équatorial, tropical humide, tropical sec, etc.), a produit partout les mêmes résultats : famine, misère, prisons, censure, partis tunique, meurtres de masse (évidemment), déplacement de population, crimes sans nom, génocide, génocides culturels, etc. de sorte que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut dire que le marxisme se vérifie avec la même rigueur et universalité que le principe d’Archimède, qu’il soit sérieux ou plaisant (tout corps plongé dans un liquide en ressort mouillé). Les physiciens modernes ont découvert la masse, qu’ils ont distinguée de la matière, comme les académiciens tentent de l’expliquer pour la première fois dans la sixième édition (1835) de leur Dictionnaire : « masse, en physique, signifie la quantité de matière d’un corps, par opposition à volume ». Le marxisme, pour se donner une teinture de science, charge le nom masse, au sens de « foule », du sens matérialiste, donc magique, de la physique, que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) expose ainsi : « somme des points matériels que chaque corps renferme, par opposition à volume qui exprime l’espace occupé », illustrant ce sens de cet exemple de son cru : « la gravitation s’exerce en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances ». Les hommes réunis deviennent de fait de la matière. Le processus de réification de l’humain commence dans le marxisme, il s’achèvera naturellement à Auschwitz ou au Goulag.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le rapport étroit entre le scientisme et le marxisme (et ses variantes) est clairement exposé dans l’article consacré à masse. En physique et en mécanique classique, la masse est le « rapport constant entre toute force appliquée à un corps et l’accélération qui lui est ainsi imprimée » : les masses, pour les marxistes, sont les grands accélérateurs de l’Histoire. Dans la physique de la relativité et dans la physique nucléaire, la masse est liée à l’énergie : « l’énergie libérée par la dématérialisation d’une masse m est égale au produit de cette masse par le carré de la vitesse de la lumière ». On comprend dès lors que ce mot ait pu devenir le terme fétiche des marxistes et consorts : il suffit de l’invoquer pour que la locomotive de l’Histoire accélère vers le terminus du socialisme scientifique et cela, grâce à des organisations de masse, tels le PCF, le PCMLF, la LCR, l’OCI, l’UCI. Ces partis sont tellement « de masse » aujourd’hui qu’ils ne sont plus que des sigles, dont l’énergie est égale au carré du produit de la bêtise engrossée par le fascisme.

 

 

 

20 septembre 2008

Satellite

Emprunté du latin satelles, -itis, au sens de « garde du corps, soldat » ou « compagnon, serviteur » ou « auxiliaire, complice », le nom satellite est attesté au XIVe siècle, d’abord au sens latin « d’homme chargé d’accompagner et de protéger quelqu’un », puis au XVe siècle au sens « d’homme de main, à la solde de quelqu’un » (Bonivard : « les satellites du prédicant.... faisaient épier les prêtres.... » : Montaigne : « Tyran.... donne courage à tes satellites et à tes bourreaux »). C’est au milieu du XVIIe siècle qu'il commence à désigner une réalité du ciel : « planète qui tourne autour d’une planète principale ». Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) et dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens sont exposés, avec plus de détails chez Furetière que chez les académiciens : « On appelle ainsi un homme d’épée qui est aux gages er à la suite d’un autre, comme le ministre et l’exécuteur de ses violences » (exemples : « Il se fait toujours accompagner de deux ou trois satellites ; il se trouva tout d’un coup environné de satellites ») et « en astronomie, petites planètes qui tournent autour de plus grandes » (« Les satellites de Jupiter, de Saturne »). Dans la quatrième édition (1762), il est précisé, au sujet du premier sens, « homme de main », que « ce terme ne se prend aujourd’hui qu’en mauvaise part » ; de même dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans les éditions ultérieures (1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « homme armé, et qui est aux gages d’un autre, pour être le ministre de ses violences » ; « il ne se prend qu’en mauvaise part » (Féraud) et « terme qui ne se prend qu’en mauvaise part ; tout homme armé qui est aux gages et à la suite d’un autre, pour exécuter ses violences, pour servir son despotisme » (Littré). De l’astronomie, satellite s’étend à l’anatomie, comme le notent les académiciens en 1832-35 (sixième édition) : « en termes d’anatomie, les veines satellites sont celles « qui avoisinent les artères », ajoutant : « dans cette phrase, satellites est employé adjectivement ».

Les exemples que cite Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) contiennent les futures évolutions du mot, en germe dans les deux articles que les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) consacrent à satellite : l’exposé relatif aux satellites astronomiques est très long, complet, ardu ; il y est fait état de toutes les connaissances accumulées depuis plus d’un siècle ; l’article consacré au sens latin est bref : « (Histoire moderne) satellite se dit d’une personne qui en accompagne une autre, soit pour veiller à sa conservation, soit pour exécuter sa volonté ; chez les empereurs d’Orient, ce mot signifiait la dignité ou l'office de capitaine des gardes du corps ; il fut ensuite appliqué aux vassaux des seigneurs, et enfin à tous ceux qui tenaient les fiefs, appelés sergenteries. Il ne se prend plus aujourd’hui qu’en mauvaise part. On dit les gardes d’un roi et les satellites d’un tyran ». Chez Littré, le premier sens (« homme de main ») est illustré surtout par des extraits d’écrivains du XVIIe siècle (Corneille, Racine, Bossuet) ; le second sens, exposé avec force détails encyclopédiques (« planète qui fait sa révolution autour d »une autre planète plus grande, et la suit dans la révolution que celle-ci fait elle-même autour du soleil ») par des philosophes passionnés de science : Fontenelle, Voltaire ou par des spécialistes d’astronomie : Bailly, Brisson, Sennebier.

Dans la langue moderne, le premier sens (« homme attaché au service d’un autre qu’il escorte et auquel il sert de garde du corps » ; « homme entièrement dévoué aux ordres d’un autre ») tombe en désuétude. Il est « vieilli » selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les sens usuels sont la métaphore astronomique ou des emplois métaphoriques de cette première métaphore : « corps de nature planétaire accomplissant sa révolution autour d'une planète principale à laquelle il est lié par la gravitation et qu’il accompagne en même temps dans sa propre révolution » (Trésor de la langue française) ; et surtout « par analogie » (id est par métaphore) et par extension de ce terme scientifique au domaine politique et social : « nation, pays dépendant politiquement ou administrativement d’un autre ; en particulier, état contrôlé par l’Union soviétique à la suite des accords de Yalta » (les rédacteurs du Trésor de la langue française, tous progressistes en diable, se croient obligés de justifier par un « accord » ou des « accords » un état de fait qui est dû aux seuls rapports de force). La métaphore s’étend à des réalités sociales : « personne, collectivité, ayant un lien d’assujettissement, de dépendance et/ou de protection avec une autre ».

La science et les techniques font grand usage de ce terme : la biologie (« petit segment d »un chromosome, séparé du reste de celui-ci par un ou deux étranglements ») ; la physique (« électron tournant autour du noyau de l’atome »), la technique (« engin spatial lancé dans l’espace à une vitesse suffisante pour décrire une révolution autour de la terre ou d’une autre planète, et destiné à transporter des cosmonautes ou à apporter des informations à des fins scientifiques, militaires ou de télécommunication » : NB : les rédacteurs du Trésor de la langue française, progressistes en diable, disent naturellement cosmonautes, qui fleure bon la patrie du socialisme, et non astronautes, qui suinte le capitalisme) ; la mécanique (les (pignons) satellites d’un différentiel d’automobile sont « la roue d’engrenage dont l’axe est mobile et tourne avec la roue qui l’entraîne » ; la médecine (veines satellites).

La boucle est bouclée. Parti de « l’homme de main », satellite a fini par se retrouver, après avoir tourné dans les cieux, dans la main de l’homme.

17 septembre 2008

Erotique

 

 

 

 

Emprunté du latin eroticus, du grec erotikos, « propre à Eros », dieu de l’amour (amour « physique », et non agape), l’adjectif érotique est attesté au milieu du XVIe siècle au sens de « relatif à l’amour », sans que soit précisé la nature de l’amour, la nuance sexuelle ou sensuelle apparaissant chez Chamfort en 1794. Il entre en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) : « qui appartient à l’amour, qui en procède » (exemples : « délire, poème, vers érotiques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), qui reproduit cette définition, comme les académiciens en 1798 et 1832-35, ajoute : « c’est tout l’emploi de ce mot », sans doute pour dire que l’emploi d’érotique se borne à ces exemples-là et qu’il est donc d’usage peu étendu.

Telle est aussi la définition, minimale en quelque sorte, de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « qui appartient, qui se rapporte à l’amour ») et des académiciens en 1878 et en 1932-35. Littré, cependant, note qu’érotique s’étend à la médecine, où il qualifie une affection : terme de médecine, le « délire érotique » est « caractérisé par une propension sans frein pour les jouissances de l’amour »), alors que les académiciens mentionnent que l’adjectif, au sens de « qui appartient, qui a rapport à l’amour, qui en procède », « ne se dit maintenant que dans un sens défavorable » (exemples : délire érotique, manie érotique) et qu’il a un sens neutre, quand il signifie « qui traite de l’amour », comme dans « poème érotique, poètes érotiques ou, substantivement, Les érotiques ». Autrement dit, ces lexicographes se font l’écho des jugements hostiles ou défavorables qui sont portés dans la France du XIXe siècle et du début du XXe siècle sur les réalités de l’amour qualifiées d’érotiques : ou bien ce sont des troubles mentaux, délires ou manies ; ou bien, elles font l’objet d’une appréciation critique ou méprisante. Le premier sens, lequel ne fait pas allusion « à la sensualité ou à la sexualité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et qui est glosé ainsi « qui a rapport à l’amouré », tombe peu à peu en désuétude. Il est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, même quand il rapporte à des œuvres littéraires ou poétiques ou à des tableaux ou à des artistes. Le sens, dit usuel, se réfère à la sensualité ou à la sexualité : « qui se rattache à l’amour physique, qui est de nature sensuelle, sexuelle » ou « qui provoque le désir amoureux » ou « qui en traite ». Parfois, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, il se charge d’une « connotation péjorative ». Quand l’adjectif qualifie une personne, il a pour sens « qui a un tempérament sensuel, qui est enclin au plaisir physique ».

Le succès de cet adjectif dans la langue moderne est sans doute un effet de la place croissante prise par l’obsession érotique chez les modernes, laquelle se mesure à la multiplication des mots qui en sont dérivés : éroticité, érotico-, substitut d’érotique dans la formation d’adjectifs savants (érotico-lymphatique, érotico-médical, érotico-mystique), érotocratie, érotographe. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas ces mots nouveaux. En revanche, ils reprennent la répartition des sens en vieilli (« qui procède de l’amour ; qui en est inspiré ») et en usuel (« qui évoque ou provoque les désirs sexuels »). Ce qui est moderne, c’est la référence constante à la sexualité, non plus à des effets de reproduction, mais comme source du seul désir. A la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française, les académiciens notent le sens pathologique : est érotique « ce qui est caractérisé par l’exagération des pulsions sexuelles », comme dans manie érotique ou délire érotique. C’est aussi mettre un bémol à la divinisation de cet absolu moderne qu’est le désir érotique.

 

16 septembre 2008

Erotisme

 

 

Il n’y a pas d’article érotisme dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1932-35, bien que l’adjectif érotique dont il dérive ait été introduit en français au milieu du XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Selon Féraud, le nom qui est le pendant de l’adjectif érotique est érotomanie, au sens de « délire amoureux ». Erotisme est attesté au sens de « désir amoureux » en 1794 chez Restif de la Bretonne, dont longtemps l’histoire littéraire a injustement fait un « pornographe ». C’est donc avec terrorisme et vandalisme un des nombreux mots et sens qui sont apparus pendant que la France était soumise à la Terreur.

Flaubert l’emploie dans le sens dans lequel il est attesté chez Restif : « impulsion à aimer, tendance vive à l’amour », sens qui est mentionné comme vieilli un siècle plus tard par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Ce qui fait le sens usuel aujourd’hui d’érotisme, c’est, selon ces mêmes rédacteurs, « l’idée explicite de sexualité » (comme si le sexualité était une idée !) : « tendance plus ou moins prononcée à l’amour (sensuel, sexuel), goût plus ou moins marqué pour les plaisirs de la chair » (Trésor de la langue française). Au XXe siècle, il est même devenu une « valeur » sociale ou morale, quelque chose à quoi l’air du temps, l’époque, l’idéologie « dominante » accordent beaucoup de prix, surtout dans ses manifestations de tous les jours. Une « société » qui est régie par l’érotisme n’est pas loin de sombrer dans la maladie. De fait, érotisme est aussi un terme de médecine et de pathologie, désignant un « penchant maladif à l’amour charnel » et « une obsession du plaisir physique ». Les psys en font leurs choux gras : c’est, selon eux, « l’aptitude à éprouver des sensations de plaisir érotique (sensuel, sexuel) » et le « mode de satisfaction libidinale propre aux zones érogènes ou à certaines fonctions vitales » : il est donc buccal, génital, musculaire, urétral, urinaire, anal. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas le sens vieilli : ils se contentent de distinguer le sens courant ou usuel (« caractère de ce qui, dans la pensée et le comportement, suggère, suscite, révèle, accompagne le désir sexuel ») des sens médicaux ou spécialisés, selon les psys : « dans la recherche du plaisir physique, tendance à privilégier telle ou telle zone corporelle » et « par extension, capacité qu’ont certaines zones corporelles de susciter un plaisir sexuel ».

Les articles érotisme des dictionnaires actuels n'étudient pas seulement des mots ; ce sont aussi des miroirs : ils sont le reflet de notre monde et ils renvoient de la modernité une image assez fidèle.

15 septembre 2008

Sainte Croix

 

 

Il est fait interdiction aux speakers de France 2 et 3 de prononcer le mot saint, quand, après avoir annoncé le temps qu’il fait ou qu’il fera, ils lisent, dans l’éphéméride qui s’inscrit sur l’écran, l’heure du lever et du coucher du soleil et la fête du jour. L’interdiction de prononcer ce mot sur les chaînes du service public serait récente. Hier soir, sur la 2, la speakeuse s’est contentée de dire « bonne fête à tous les Roland ».

Consacrer un jour de l’année à célébrer les milliers ou les centaines de milliers de Français qui portent le prénom de Roland ou, suivant les jours de l’année, de Michèle ou Michel, Dominique, Monique, etc. n'a aucun sens, ni historique, ni existentiel, ni laïque, ni social. Dans l’ancienne France, la fête du saint dont vous portiez le nom (et qui devenait de fait votre patron) était plus importante que l’anniversaire de votre naissance. La première se célébrait ; le second non. Dans quelques lieux, la coutume perdure. Il y a encore des Français qui ont pour repère non pas le quantième du mois, mais la fête des saints : foires de la Saint Guillaume ou Nicolas ou Barthélemy de tel ou tel village ou jours de fête votive des paroisses : Saint Antoine de Padoue, Saint Roch, Saint Jean-Baptiste... Ce calendrier est celui de l’ancienne France. Refuser de prononcer le nom saint, c’est nier un millénaire et demi d’histoire, de culture, de coutumes, de façons de parler. Mais c’est dans l’air du temps : on laisse croire à des centaines de milliers de petits egos qu’en haut lieu, on se préoccupe d’eux.

La loi de 1905 ne prohibe pas les références à l’histoire, au passé, à la culture. Cette interdiction est proprement anti-laïque. Elle est censée se plier aux oukases laïques ; en fait c’est l’énième génuflexion devant les musulmans qui pourraient s’offusquer d’entendre prononcer un mot qui ne suinte pas l’islam. Les couteaux à égorger sont aiguisés. C’est un large pan de notre histoire qui est jeté aux oubliettes et, tout compte fait, les interdicteurs auraient été plus conséquents, s’ils avaient supprimé aussi le mot saint des noms de lieux et des patronymes. Pourquoi continuent-ils à dire Saint-Etienne ou Saint-Nazaire ? Pourquoi ne nomment-ils pas Philippe Saint-André ou le duc de Saint-Simon Philippe André et le duc de Simon ? Pourquoi disent-ils encore dimanche, qui signifie « le jour du Seigneur », et ne l’ont-ils pas remplacé par septidi, par le septième (traduction de l’arabe es-sabt) ou par panthéondi ?

Pourtant, ce samedi 13 septembre, les speakers du service public ont dû faire dans leur froc. Le lendemain, c’était la Sainte Croix. Il leur a fallu l’annoncer. Le mot saint est donc sorti de leur bouche, mais aucun n’a osé souhaiter une bonne fête à tous ou à toutes les Saintes Croix ! Devant cet Himalaya de bêtise, on se console, en pensant qu’il sera fait table rase un jour de ce présent stupide et que tous les tableraseurs qui l’ont édifié seront jetés eux aussi dans les poubelles de l’histoire.

 

 

 

14 septembre 2008

Complexe

 

 

 

 

 

Cet adjectif et nom, emprunté du latin complexus, participe d’un verbe qui signifie « embrasser, comprendre », illustre clairement les processus ou les forces qui, en moins de deux siècles, ont fait évoluer la langue française dans des proportions inouïes et inconnues jusque là. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une phrase : « Il signifie qui embrasse plusieurs choses », comme dans les emplois : « terme, idée, sujet de tragédie complexes ». A peine deux siècles plus tard, l’article complexe de la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire comprend deux grandes entrées, l’une réservée à l’adjectif, l’autre au nom, avec deux sens distincts suivant que le mot est adjectif (« qui n’est pas simple, qui est composé d’éléments divers et entremêlés ; compliqué, difficile à comprendre ») ou nom (« combinaison, mélange ») et surtout plusieurs emplois spécialisés dans les sciences exactes ou humaines ; l’adjectif en logique, grammaire, mathématiques ; le nom en mathématiques, chimie, médecine, économie, psychanalyse. Son extension est due à un fait de langue, certes : l’adjectif s’est employé aussi comme nom, mais surtout à une lame de fond qui a bouleversé la « société », à savoir l’assomption de la science dans un ciel vide de toute transcendance. Certes, ce succès était annoncé dans la définition de 1762, puisque les académiciens y précisent que complexe est un « terme dogmatique » (c’est-à-dire un terme savant) et qu’il a pour contraire l’adjectif simple.

On connaît sans doute les thèses d’Edgar Morin. Elles se résument ainsi, cavalièrement certes, mais assez fidèlement : le réel est d’une infinie complexité, de sorte qu’il est impossible d’en rendre compte avec une théorie unique, que ce soit le marxisme, le scientisme, le positivisme, le sociologisme, etc. C’est en adoptant des méthodes plurielles (la pluridisciplinarité ou la transdisciplinarité ou la traversée des disciplines) que la complexité du réel pourra être restituée. Arouet le Jeune ne se prononce pas sur ces préalables épistémologiques. Il laisse à plus savants que lui (et ceux-ci ne manquent pas) le soin de le faire. Il observe seulement que l’affirmation (dans des buts qui sont peut-être intéressés : crédits qui arrosent les propagandistes de la thèse, subventions qui leur sont prodiguées, reconnaissance hâtée, carrière accélérée, etc.) suivant laquelle le réel est d’une complexité infinie est peut-être un « effet de langue » (le fait est dans la langue d’abord, la réalité étant inférée ensuite de l’observation que l’on fait de la langue) et que cette thèse traduit simplement en termes de consciencieux du social l’extension triomphante de l’adjectif et nom complexe à d’innombrables réalités et domaines savants. En bref, des innombrables significations de complexe, il est conclu à l’existence de phénomènes qui expliquent le 15 août de ce mot. Ce serait donc la langue qui produit, sinon le réel, du moins la représentation naïve que s’en font les consciencieux du réel.

 

La première attestation du nom complexe date de 1781. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) y fait allusion : « Un auteur très moderne emploie (cet adjectif) substantivement », citant cet extrait : « Tout cela, par sa totalité, forme un complexe bien admirable ». Féraud ajoute : « L’usage n’a pas encore adopté ce substantif ». Ni les académiciens (cinquième, sixième, huitième éditions de leur Dictionnaire), ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relèvent cet emploi de nom, se contentant de noter les emplois de l’adjectif dans les sciences : en arithmétique, les nombres complexes sont « composés de différentes espèces d’unités, tels que 30 livres 10 sous 6 deniers ; 5 pieds 9 pouces 3 lignes ; etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; en grammaire, le sujet et l’attribut complexes sont « modifiés par quelque terme ajouté », une proposition complexe « a plusieurs membres », un terme complexe « désigne plusieurs idées » ; en algèbre, une quantité complexe est « composée de plusieurs parties » ; en minéralogie, les cristaux complexes ont une « structure compliquée » ; dans le droit criminel, une question complexe est un « mélange de plusieurs crimes ou de leurs circonstances diverses » (Littré, Dictionnaire de la langue française). C’est en 1927 qu’est attesté l’emploi du nom complexe en psychanalyse, emprunté de l’allemand Komplex, attesté en 1895 chez Breuer, puis chez Jung et Freud.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent tous ces emplois, aussi bien ceux de l’adjectif (« composé d’éléments qui entretiennent des rapports nombreux, diversifiés, difficiles à saisir par l’esprit, et présentant souvent des aspects différents », en parlant d’êtres animés, d’entités abstraites ou de produits de l’initiative humaine, de choses concrètes) que du nom, de genre masculin : « ensemble d’éléments divers, le plus souvent abstraits, qui, par suite de leur interdépendance, constituent un tout plus ou moins cohérent » (complexes hôtelier, pétrolier, universitaire, aérospatial, climatique, culturel, économique, éducatif, familial, routier, scientifique, sidérurgique, stratégique, touristique, industriel, portuaire, urbain, sportif, d’activités, d’antenne, de facteurs, de loisirs, de nationalités, de spectacles) et, en psychanalyse : « ensemble de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, contradictoires, partiellement ou totalement inconscients, et qui conditionnent en partie le comportement d’un individu » (complexe d’Électre, du père, de culpabilité, d’Abel, d’Achille, d’Amphitryon, d’Antigone, d’Aristote, de Caïn ou d’intrusion, de Diane, de Jocaste, d’auto-accusation, d’autopunition, de castration, d'échec, de frustration, d’hostilité, de sevrage, de supériorité, de Clérambault-Kandinsky, d’Œdipe, de la mère, d'infériorité). Les psys ont fabriqué des complexes à la chaîne : ingénieux moyen d'assurer la pérennité de leurs fonds de commerce. A force d'être mis intempestivement sur tous les marchés, ce sens a fini par s'étendre à la langue commune : « trouble de caractère, et particulièrement inquiétude ou timidité », comme dans les emplois : avoir un, des complexe(s), donner des complexes, être bourré de complexes, sans complexe(s), se guérir de ses complexes, des complexes affectifs, érotiques, psychologiques. Les autres sciences dans lesquelles le nom complexe est en usage sont, outre celles qui sont citées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la biologie, la géométrie, l’anatomie, la psychologie, la pédologie.

Le nom s’emploie aussi dans des contextes péjoratifs, comme dans les exemples cités dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Allons, ne fais pas de complexes ! Il est sans complexes,il a beaucoup d’assurance ». Les académiciens ajoutent : « dans ce dernier sens, il est très relâché et presque argotique » et ils en déconseillent l’emploi. Ils ne trouvent donc rien à redire à cette assomption monstrueuse du complexe et des complexes, sinon par une remarque insignifiante sur le relâchement supposé d’une langue, laquelle s’affaisse de tous côtés, sans que quiconque en ait conscience.

 

 

 

13 septembre 2008

Acculturation, déculturation

 

 

 

 

 

Dans la langue anglaise en usage en Amérique du Nord, acculturation, attesté en 1880, a pour sens « adoption et assimilation d’une culture étrangère ». C’est ce mot, dans lequel la racine culture a le sens qu’y donnent les anthropologues américains, et non pas le sens latin ou français (cf. la note « culture »), que les consciencieux français du social, ethnologues, sociologues et autres ont emprunté dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce terme de jargon jargonnant ne figure ni dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ni dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il a deux sens qui varient suivant la « science sociale » dans laquelle il est en usage : en ethnologie, il désigne les « modifications qui se produisent dans un groupe culturel, concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler, par suite du (sans doute pour « à la suite du ») contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture » ; en sociologie, c’est le « processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d’un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit ».

Lire les consciencieux du social, toujours en très grande diagonale, bien entendu, occasionne de franches rigolades. Les rédacteurs du Traité de sociologie publié en 1968, l’année de tous les délires, écrivent, comme s’ils étaient les Bouvard et Pécuchet de la grande ère de la Bêtise, à propos de l’acculturation, ceci : c’est « l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact, continu et direct, avec les changements qui surviennent dans les patrons culturels originaux de l’un ou des deux groupes... Selon cette définition, l’acculturation doit être distinguée du changement culturel, dont elle n’est qu’un des aspects, et de l'assimilation, qui n’en est qu’une des phases. Elle doit être également différenciée de la diffusion qui, bien que se produisant dans tous les cas d’acculturation, peut non seulement se produire sans qu’il y ait contact de groupes, mais encore qui ne constitue qu’un des aspects du processus de l’acculturation ». Conclusion : « l’acculturation résulte donc d’une multiplicité de microprocessus, d’invention, d’imitation, d’apprentissage ou d’adaptation chez des milliers d’individus et des groupes en interaction, dont l’anthropologie ne fait que constater les effets statistiques ».

Heureusement, la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins imprégnée de jargon socialo-socialisant que celle du Trésor de la langue française : plus humble et moins arrogante donc. C’est, très prosaïquement, « l’adoption progressive par un groupe humain de la culture et des valeurs d’un autre groupe humain qui se trouve, relativement à lui, en position dominante » et « par extension, l’adaptation d’un individu à une culture étrangère ». Il a été écrit, ci-dessus, « moins imprégnée de jargon ». Hélas, il en reste, serait-ce cette « position dominante » qu’occuperait un groupe humain. De cela, on peut soupçonner que le groupe humain que forment les académiciens n’est plus, en matière de langue, dans une « position dominante », puisque ses membres empruntent à un groupe supérieur, plus puissant, plus nombreux, celui que forment les consciencieux du social, une partie de leur vocabulaire.

On n’a pas fini de rigoler. Les consciencieux du social ne se contentent pas de distinguer l’acculturation du changement culturel, de l’assimilation ou de la diffusion ; ils sont persuadés que l’acculturation se fait suivant des processus variés, de sorte qu’il convient de distinguer l’acculturation de l’enculturation (ne riez pas : c’est « l’apprentissage par un individu de connaissances possédées par son propre groupe »), de « l’endoculturation (transmission du savoir par les anciens ou la famille), de la transculturation (les changements se produisent sous l’effet de facteurs internes), de la contre-acculturation (sentiment de rejet, voire d’hostilité, envers la culture qui cherche à dominer), de la reculturation (mouvement de retour aux sources, de recherche et de reconstruction d’un patrimoine perdu).

 

Le nom déculturation et le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les consciencieux du social accusent-ils la France d’avoir commis un génocide culturel en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elle, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc. Or, de tous ces mots de consciencieux, déculturation est le seul qui pourrait désigner avec justesse des phénomènes propres à la France actuelle. C’est, comme l’exprime le préfixe , « la perte de toutes les valeurs de référence, sans assimilation en contrepartie de celles des autres ». Que l’on lise de Renaud Camus La grande déculturation (Fayard, 2008). Les Français, que les anthropologues accusent d’avoir déculturé au cours des deux ou trois derniers siècles les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et même d’Amérique, processus auquel seuls les Luniens et les Soleilins ont échappé, sont désormais déculturés, pour expier sur on ne sait quel autel le péché originel de ne pas être noirs ou arabes. Le processus ne touche pas les sociétés qui sont « en contact brutal avec la culture occidentale », mais les pays occidentaux, vulnérables, submergés par des vagues de colons cupides. Désormais, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique seulement et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de valeurs qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Ils ne labourent plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, ferment les yeux pour ne pas voir tout ça et surtout se cousent les lèvres de peur que le juste mot de déculturation sorte de leur bouche.

 

 

12 septembre 2008

Elucubration

 

 

En latin, elucubrare a pour sens « faire à force de veilles », « travailler avec soin à » (cf. Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, 1934). Dans le latin tardif, celui qui est dit parfois « de basse époque », de ce verbe a été dérivé le nom elucubratio, qui a désigné le travail fait de nuit. C’est dans ce sens, « ouvrage fait en veillant », qu’il est attesté en 1594 dans la Satire Ménippée, puis en 1750 et en 1762 : « Il se dit d’un ouvrage composé à la lumière de la lampe, c’est-à-dire à force de veilles et de travail » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition), les académiciens prenant soin de préciser que c’est un « terme didactique », d’un emploi rare ou réservé aux ouvrages savants ou aux activités d’enseignement. « On ne s’en sert guère que pour désigner des ouvrages d’érudition », précisent encore les académiciens (cinquième édition, 1798).

C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui expose l’esquisse du sens moderne. Pour lui, ce n’est pas un terme didactique : « on ne le dit qu'en se moquant, et pour critiquer », comme l’atteste l’exemple cité : « Toujours malheureux dans ses élucubrations littéraires, cet écrivain a donné une traduction de Suétone, qui n’a fait que le jeter dans un autre genre de déconvenue ». Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens moderne est enfin esquissé : « il se dit quelquefois des veilles, des travaux mêmes qu’un ouvrage a coûté : « Mettre au jour le fruit de ses élucubrations ». Dans l’un et dans l’autre sens, mais surtout dans le second, il s’emploie souvent par plaisanterie et par dénigrement ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon prudente des académiciens : « veilles, travail qu’un ouvrage a coûté » ; « ouvrage composé à force de veilles et de travail » et « ce mot ne se dit guère qu’au pluriel, et souvent dans un sens moqueur ».
Pendant près deux siècles, les lexicographes ont tenté de désigner par un mot juste la nuance de sens qui s’attache à élucubrations : en vain. Ce fut « en se moquant », « pour critiquer », « par plaisanterie », « par dénigrement », « sens moqueur ». Les lexicographes modernes l’expliquent par l’ironie : on fait entendre à autrui que l’on pense le contraire de ce que l’on dit ; ou bien l’on n’assume pas le sens de ce mot et on le fait assumer par un autrui imaginaire. Ainsi les académiciens en 1932-35 (huitième édition) : « Il s’emploie d’ordinaire ironiquement » ; et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Ironique, souvent au pluriel », que ce soit l’action d’élucubrer (ou « recherche laborieuse et patiente pour composer un ouvrage érudit ou un texte d’une certaine longueur ») ou, par métonymie, un « ouvrage, un texte produit (comme c’est bien dit, ça !) à force de veilles et de travail », ou encore par extension et de sens péjoratif « une production déraisonnable, extravagante ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, les académiciens ont tranché cette difficulté. Ils ont réparti les deux sens en « vieilli » et en « actuel ». Le sens vieilli est celui du XVIIIe siècle : « long
travail nocturne consacré à une œuvre de l’esprit » et « ouvrage composé à force de veilles et de travail » ; le sens actuel est péjoratif et ironique (cela fait beaucoup pour un seuls sens) : « ouvrage ou discours entachés d’extravagance ». Comme quoi, il n’y a pas que l’amuseur Antoine qui écrive ses élucubrations. Les pensums des consciencieux du social et des illuminés de l’occultisme, rédigés la nuit, à la lueur de la lampe, dans une langue de ténèbres, illustrent parfaitement le sens actuel, à la fois péjoratif et ironique, d’élucubrations.

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