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08 octobre 2008

Occupation

 

 

Emprunté du latin, le nom occupation est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « ce à quoi on consacre son activité, son temps », puis au XIVe siècle de « soin, souci que l’on prend de quelque chose, peine, embarras », seul sens qui soit relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (exemples : « occupation importante, sérieuse, pénible, frivole, légère ; voilà une belle occupation pour un homme sage ; quelles sont maintenant vos occupations ?; avoir de l’occupation ; être sans occupation »). A ce sens est ajouté l’emploi suivant : « On dit aussi donner de l’occupation (à quelqu’un) pour dire causer de la peine, des affaires, de l’embarras ».

L’un des sens modernes, qui fait florès en politique et en idéologie, « action de se rendre maître militairement d’un lieu, d’un territoire, d’un pays », attesté pourtant au XVIe siècle, n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). En 1762 et en 1798, les académiciens se contentent de répéter la définition de 1694, « emploi, affaire à laquelle on est occupé », suivie de nombreux exemples, laquelle est couronnée de cet emploi juridique : « Occupation se dit aussi en termes de droit pour habitation », comme dans l’exemple : « il a été forcé de payer les loyers des lieux, à proportion du temps et de l’occupation qu’il a faite ». La sixième édition (1832-35) a été publiée quelque vingt ans après que la fureur batailleuse, dont la France a embrasé l’Europe, se fut éteinte. Mais il reste de cette fureur des traces dans la langue, la France révolutionnaire puis impériale ayant occupé militairement et politiquement quasiment tous les pays voisins et circonvoisins, et même les pays qui étaient situés loin du voisinage. A force d’occupations, la langue a entériné ce sens nouveau : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement ». Les exemples qui illustrent ce sens sont éloquents : « On a fortement réclamé contre l’occupation de ces provinces ; l’occupation de cette province par l’armée française fut un des premiers résultats de la guerre ; l’occupation de cinq places fortes par les troupes alliées fut une des conditions de l’armistice ». Un exemple couronne le tout, qui va résumer l’histoire des deux siècles qui ont suivi la Révolution. C’est armée d’occupation : « armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

Ce sens, qui est recensé en toute dernière place par les académiciens, est classé au tout début de l’article occupation du Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, comme si le mot avait basculé d’une activité bonasse à une entreprise militaire impériale : « Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien » et « terme de guerre, action de se rendre maître d’un pays, d’une place ». Le même groupe armée d’occupation est défini : c’est une armée destinée à contenir un pays vaincu ou bien, car Littré est soucieux aussi de sauver du discrédit total l’occupation des pays d’Europe par les armées napoléoniennes, « celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ». L’occupation d’un pays peut être une protection provisoire contre une occupation plus cruelle ! Il fallait y penser. Même les négationnistes ou les nostalgiques du Troisième Reich n’ont pas osé s’aventurer dans ces marécages sémantiques.

Le fait est que la France, après avoir procédé plus que de raison à l’occupation de pays étrangers, s’est retrouvée en 1940 dans la situation humiliante qu’elle avait imposée pendant un siècle et demi à des pays voisins et même très éloignés. L’histoire n’avance pas en musique vers le progrès infini ; c'est une sinistre tragédie. Les Français l’ont appris à leurs dépens entre 1940 et 1944. Pourtant, il ne semble pas qu’ils aient retenu la leçon, comme s’ils étaient incapables de tirer quelque leçon que ce soit du passé que, de toute façon, ils ont oublié, en dépit des lexicographes modernes, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française), qui écrivent le mot occupation avec un O majuscule quand ce mot désigne la période sinistre 1940-1944 : « Généralement avec une majuscule, période de la seconde guerre mondiale pendant laquelle la France a été occupée par les Allemands » (Trésor de la langue française ; exemples : « pendant l’Occupation, sous l’Occupation, le Paris de l’Occupation ») ; et « l’occupation de la France par les armées allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale ; par métonymie, avec une majuscule, l’Occupation, la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « sous l’Occupation, pendant l’Occupation »).

La majuscule n’a servi à rien, surtout pas à empêcher que soit effacé de la mémoire collective ce qu’est l’occupation d’un pays par un ou des peuple(s) étranger(s), armés ou sans armes, ou d’une université ou d’un lieu public, tous événements tenus désormais pour naturels ou allant de soi.

Commentaires

J'aime bien imaginer, par quelques verbes d'action, une suite possible à "occupation" : parasiter, phagocyter, annexer, assimiler, absorber, détruire...

Écrit par : P.A.R. | 08 octobre 2008

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