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11 octobre 2008

Crise

 

 

Ce nom, bien qu’il soit emprunté du latin, et le mot latin du grec, et qu’il ait au moins trente siècles d’existence, est en réalité un mot moderne dans tous ses emplois en politique, dans les finances, dans l’économie et le commerce, et autres domaines qui dessinent l’horizon indépassable des modernes : les clubs sportifs, le couple, les rédactions de journaux et de media, les universités, l’école, la civilisation et même la quarantaine, etc. Deux sens sont relevés dans l’article crise de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ; une dizaine dans la neuvième édition en cours de publication. En 1694, la définition est épuisée en quelques courtes lignes ; aujourd’hui, il est nécessaire de disposer d’au moins deux pages pour exposer tous les sens de ce mot.

En latin, crisis, emprunté du grec krisis, est un terme de médecine, qui, en latin comme en grec, désigne la phase grave d’une maladie. C’est dans ce sens médical que le nom crise est attesté au XIVe siècle et c’est au XVIIe siècle que ce nom commence à s’étendre à d’autres réalités que les maladies : crise, écrit Furetière dans son Dictionnaire universel, 1690, « se dit figurément en choses morales, comme dans les exemples « cette intrigue est dans sa crise » ; « ce procès est dans sa crise ». Les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) relèvent ce sens médical : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptôme, et qui donne à juger de l’événement d’une maladie » (première et quatrième éditions, 1694, 1762 : la crise annonce la maladie) ; « effort que fait la nature dans les maladies, par la sueur, les évacuations, etc. » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 : la crise est une aggravation de la maladie) ; « terme de médecine, changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorragie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « terme de médecine, moment, dans les maladies, où se produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (huitième édition, 1932-35). Dans ces mêmes éditions est relevé l’emploi figuré de crise pour désigner un moment grave : « on dit figurément qu’une affaire est dans sa crise pour dire qu’elle est sur le point d’être décidée de manière ou d’autre » (1694, 1762) ; « il se dit élégamment au figuré : les affaires sont dans leur crise » (Féraud, 1788) ; « crise se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35).

Au XVIIIe siècle, les affaires peuvent être en crise ; au XIXe siècle, siècle de l’assomption de la science, même le scientisme, dans un ciel vidé de toute transcendance, la médecine apparaît, à tort ou à raison et sans doute plus souvent à tort qu’à raison, comme la science des sciences. Les termes de médecine se nimbent alors d’une aura mystérieuse et quasiment magique. Ils peuvent alors être extraits de la médecine et désigner des réalités sociales, qui forment le nouveau sacré moderne. Crise s’étend ainsi à la politique, aux finances et au commerce, comme le note Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « figuré, moment périlleux et décisif », « une crise politique très dangereuse » ; « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie ; les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix » ; « crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé » ; « crise de la nature, nom donné aux grandes convulsions qui surviennent dans le globe terrestre » - sens que les académiciens notent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « par extension, crise se dit d’un trouble, d’un embarras momentané ; crise commerciale, industrielle, financière, monétaire ; la crise de l’industrie textile, de la métallurgie » et « au figuré, crise de doute, de désespoir ».

La consultation des dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), fait apparaitre l’extrême diversité des emplois de crise, aussi bien pour désigner une rupture, marquée par des phénomènes soudains, en médecine (« crise appendiculaire, convulsive, dentaire, gastrique, hépatique, nerveuse, d’angine de poitrine, de délire, de démence, de dépression, de douleur, d'étouffement(s), de goutte, de rhumatisme(s), d’urémie, d’estomac, de vésicule, de nerfs, cardiaque »), dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (« crise de colère, de larmes, d’abattement, de jalousie, d’attendrissement, de découragement, de dégoût de soi, de désespoir, de désolation, de fureur, de neurasthénie, de pessimisme, de rage, de sanglots, de timidité, de tristesse » ; « piquer sa crise » : les sentiments exprimés pouvant être de l’enthousiasme : « crise d’ascétisme, d’ivrognerie, de patriotisme, de travail, de chauvinisme, d’antimilitarisme »), que pour désigner des troubles, des bouleversements, des perturbations, que ce soit dans la vie d’un individu (« crise affective, intellectuelle, mystique, morale, de la trentaine, de la puberté ou de la ménopause, pré-pubertaire », etc.) ou dans l’état d’une société (« crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, universitaire, agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, du tourisme, du logement, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre », etc.). Les académiciens ont beau protester contre certains de ces emplois qu’ils jugent abusifs, en écrivant en caractères gras que « le mot crise est souvent employé abusivement » et qu’il « devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps », rien n’y fait. Que peut un dictionnaire contre ce qui le dépasse ? Déplorer ? Rien d’autre. Il n’est rien qui n’échappe à la crise, c’est-à-dire à la maladie ; donc, il n’est rien qui ne relève pas d’un traitement, qu’il soit médical, social, politique, etc. Les docteurs ès sciences sociales et économiques se pressent au chevet des crises, non pas pour les guérir, mais pour y pavaner.

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