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28 octobre 2008

Dédicace

 

 

Emprunté du latin dedicatio dont le sens est « consécration d’un temple » et « inauguration d’un théâtre », puis qui s’est étendu dans la langue latine en usage dans l’Eglise catholique aux réalités de la nouvelle religion (« consécration d’une église » et « fête de la dédicace d’une église »), le mot dédicace est attesté à la fin du XIIe siècle sous la forme dicaze au sens de « consécration d’une église ou d’un oratoire », puis, à la fin du XIIIe siècle, sous la forme dedicasse pour désigner la fête annuelle commémorant la consécration d’une église. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que le mot s’est étendu aux réalités littéraires. En 1613, il signifie «hommage qu’un auteur fait de son œuvre à une personne ».

Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, religieux et profane : « Consécration d’une église ou d’une chapelle » ; « il se prend aussi pour le jour anniversaire de la dédicace » : « il se dit aussi de l’adresse d’un livre qu’on fait à quelqu’un par une épitre à la tête de l’ouvrage » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, la définition ne change guère, sinon dans des détails de l’expression (« fête annuelle qui se fait en mémoire de la consécration d’une église » et « adresse d’un livre qu’on fait à quelqu’un par une épître ou par une inscription à la tête de l’ouvrage », 1762), ou bien par des ajouts : « on dit aussi la dédicace d’une statue » (1798, cinquième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) laisse entendre que l’emploi étendu de dédicace divisait les grammairiens du XVIIIe siècle : « plusieurs (sans doute les « puristes » d’alors) pensent que dédicace ne se dit point des livres, et qu’on ne le dit que des thèses et actes publics », alors que « l’Académie le dit des uns et des autres ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il est tenu compte de l’emploi, proprement historique, de dédicace dans des ouvrages traitant de la civilisation de l’antiquité ou des religions païennes : « consécration d’un temple, d’une église, d’une chapelle », comme l’atteste l’exemple « tel empereur fit la dédicace de ce temple ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend, en le systématisant, ce point de vue, puisqu’il cite d’abord le sens « historique » (« consécration du temple de Jérusalem chez les Juifs »), lequel n’est pas le premier sens attesté en français, mais le sens qui réfère aux réalités les plus anciennes, et cela dans chez des écrivains du XVIIe siècle (Bossuet : « il célébra la dédicace du temple avec piété ») ou du début du XIXe siècle (Saci : « voici donc tout ce qui fut offert par les princes d’Israël à la dédicace de l’autel, au jour qu’il fut consacré : douze plats d’argent ; douze vases d’argent et douze petits vases d’or »). De fait, ce qui prime dans cet article et dans l’ordre dans lequel sont exposés les sens, ce n’est pas la langue, mais les réalités du monde et l’histoire. Littré ne cite qu’ensuite les sens chrétien et profane : « consécration d’une église ou d’une chapelle, qu’on dédie à quelque saint, c’est-à-dire qu’on met particulièrement sous sa protection » ; « fête qui se célèbre tous les ans le même jour en mémoire de la consécration d’une église et qui est marquée par des cierges mis sur tous les piliers » ; « hommage qu’on fait d’un livre à quelqu’un par une épître imprimée en tête de l’ouvrage ». Dans la langue moderne, l’extension se fait au détriment du sens religieux et au profit des sens profanes : « on le dit de même pour la consécration d’un monument à un personnage » ; « il se dit, par extension, de l’inscription qui rappelle cette consécration » ; « épître ou inscription à la tête d’un ouvrage imprimé, par laquelle on le place sous le patronage de quelqu’un » ; « par extension, il se dit des quelques mots ou des quelques lignes écrites par un auteur sur la première page de son livre pour en faire hommage à quelqu’un ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) adoptent l’ordre chronologique du Littré : les sens se suivent les uns dans l’article en fonction de l’ancienneté des choses qu’ils désignent ou qu’ils signifient : d’abord l’antiquité païenne ou juive, puis la religion chrétienne, ensuite la religion civile (« consécration d’un édifice quelconque à un personnage ») et enfin les œuvres imprimées (« fait de dédier une œuvre à une personne (généralement très connue) par un hommage imprimé en tête de l’ouvrage », « hommage manuscrit et non public d’un livre », « hommage manuscrit sur une photographie, un disque, etc. », « texte de la dédicace ; son contenu ». Les exemples qui illustrent dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française sont un condensé éloquent de l’évolution de dédicace : des emplois de plus en plus souvent profanes et de moins en moins prestigieux : la fête de la dédicace d’une église, la dédicace du château de Versailles à toutes les gloires de la France, une dédicace au roi, collectionner les dédicaces (id est « formule manuscrite qu’un auteur appose en hommage à quelqu’un sur la première page d’un livre, sur une photographie, un disque, etc. »). Les consciencieux du social qui mettent de la politique partout concluraient sans doute  de cette note que la langue s'est démocratisée en deux siècles.

 

27 octobre 2008

Valence

 

 

Il existe deux homonymes portant le nom valence. Le premier est attesté en 1839 dans le Dictionnaire du commerce et des marchandises (contenant tout ce qui concerne le commerce de terre et de mer) ; le second en 1879, dans La théorie atomique. Le premier est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le « nom à Paris d’une espèce d’orange qui vient de Valence en Espagne » (exemple : « voilà de la valence »), cette ville étant une riche huerta où l’on cultive des agrumes. D’après les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), valence, désignant une orange provenant de la région de Valence, est « vieilli », les extraits cités datant de 1879 (« des marchandes d’oranges poussaient leurs charrettes, braillant à tue-gorge : la belle valence ! La belle valence ! ») et de 1924.

Des deux homonymes, le plus intéressant pour qui étudie la nouvelle langue française est le second. C’est un mot de la chimie, qui résulte en réalité de l’emploi comme substantif autonome de l’élément – valence entrant dans la composition de termes de chimie comme monovalence, lequel élément traduit l’allemand – valenz. En anglais, le même phénomène est observé. Quand il est employé pour la première fois seul en 1879, valence est un terme de chimie. Au XXe siècle, comme de nombreux autres termes de science, il s’étend hors de la discipline où il a été formé : dans les sciences humaines (psychologie et psychanalyse) et dans les croyances populaires (télépathie) ; en biologie, en linguistique, dans la science écologique, dans l’électronique et l’informatique. De ce point de vue, le mot est moderne. En chimie, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, c’est la « propriété de substitution, de saturation ou de combinaison que possède tout élément chimique » et la « valeur numérique exprimant le nombre d’atomes d’hydrogène avec lesquels un élément ou un radical peut se combiner (valence négative) ou le nombre d’atomes d’hydrogène qu’un élément ou un radical peut déplacer (valence positive) ». Les auteurs du Dictionnaire Quillet de la langue française (1965) ajoutent que « suivant la valeur de ce nombre, le corps est dit zéro-valent, mono- ou univalent, bi- ou divalent » et qu’on « ne connaît pas de valence supérieure à 8 ». Valence peut se dire aussi d’un atome : « nombre de paires d'électrons qu’un atome peut avoir en commun avec d’autres atomes » et d’un ion (« nombre de charges électriques positives ou négatives portées par l’ion ». Il existe des « liaisons de valence », des « électrons de valence », des « bandes de valence ».

Un mot chargé d’autant de choses nobles ne pouvait pas rester confiné dans les limites étroites des sciences exactes. Il fallait qu’il en fût extrait, ne serait-ce que pour nimber d’une aura nouvelle les disciplines que l’on nomme abusivement sciences (humaines et sociales) : l’écologie, où la valence est la « possibilité pour une espèce animale ou végétale de coloniser des milieux différents » (l’espèce la mieux pourvue en valence de ce type étant l’espèce humaine) ; la linguistique (« nombre d’actants – sorte de compléments - qu’un verbe est susceptible de régir » ; et, pour ce qui est du lexique, « indice de sélection égal au pouvoir d’un mot à se substituer à d’autres en contexte ») ; et surtout la psychologie : « puissance d’attraction (valence positive) ou de répulsion (valence négative) qu’un individu éprouve à l’égard d’un objet ou d’une situation ». Pour illustrer cette perle, les rédacteurs du Trésor de la langue française ajoutent que « valence et valeur de satisfaction sont étroitement liées », si bien qu’un aliment, quel qu’il soit, aura une valence positive pour une personne affamée. Une science qui est capable d’enfoncer autant de portes grandes ouvertes avec des mots aussi savants dépasse, de toute évidence, et sans jeu de mots, le mur de la valence, avec des valences supérieures à 8, et même des valences qui ne sont plus mesurables.

 

 

26 octobre 2008

Obama I, roi des media en France

 

 

 

 

Les intellos ont fait de la lutte contre le racisme, inventé, fictif, imaginaire, controuvé, falsifié, imputé, frelaté, subverti, etc. leur fonds de commerce. Comme au Loto, ça rapporte grosse renommée et ceinture dorée, le beurre et l’argent du beurre, capital et coupons, intérêt et principal, etc. Tous les gagnants ont tenté la chance. A la fortune du pot. 95% (ou plus) des électeurs noirs vont voter Obama, qui est, de toute évidence, le meilleur homme qui soit au monde, alors que les électeurs blancs se partagent à peu près équitablement entre les deux candidats. Imaginons la situation inverse : 95% des électeurs blancs se prononcent pour le candidat de leur race, alors que les électeurs noirs n’expriment aucune préférence raciale. Qu’auraient dit les phares des media ? Que le candidat blanc est raciste, qu’il est porté par le vote raciste, qu’il est soutenu par les racistes avérés, et avinés bien entendu, tous de gros beaufs puants et sales, et que, à l’opposé, le candidat noir est le vertueux candidat de l’antiracisme. Etrangement, Obama n’est pas soupçonné, en dépit de l’énormité des faits, d’être le candidat du racisme. Il rend muets les intellos dont le discours attendu reste enfoui dans les tréfonds de leur conscience blanche et pure.

Les intellos de l’intellecture gogochiste vomissent l’argent : non pas le leur, auquel ils tiennent comme à la prunelle de leurs yeux, mais celui des autres. Pour payer les frais qu’il a engagés dans sa campagne, Obama a amassé deux fois plus d’argent que son rival. C’est le plus fabuleux trésor qu’un candidat ait jamais eu à dépenser pour sa propagande : des centaines de millions de millions de dollars, autant qu'Ali Baba, dix ou cent fois plus que Coca Cola, grâce à quoi il achète les espaces publicitaires de tous les medias. Si Obama avait été blanc et qu’il se fût appelé Mac Cain, nos intellos l’auraient accusé de fausser les élections, d’acheter les citoyens ou de rafler, comme un vulgaire mafieux, les suffrages. Très étrangement, Obama est innocent par nature : il est blanc et pur, de toute éternité.

Les intellos bobochards éprouvent une sainte horreur pour le capitalisme financier, qui est, comme la peste, la source de tous les maux de la terre. Les bailleurs de fonds d’Obama sont Lehman Brothers, Goldmann and Sachs, Salomon, les grandes banques d’affaires de Wall Street, celles qui ont fait s’effondrer, par rapacité, cupidité, avarice, le crédit et l’économie. Il n’est pas un intello qui s’interroge sur ces faits, lesquels, pourtant, sont établis, ou qui les ait examinés, sans aigreur ni ressentiment. C’est silence dans les rangs : omerta et bouche cousue, on se tait, on ne dit rien, on abaisse les herses du mensonge sur le minuscule filet de vérité qui aurait pu suinter de la forteresse, on fait écran, on se retranche derrière les murailles de la Bêtise crasse et puante.

Les intellos affirment à la cantonade qu’ils sont démocrates, qu’ils tiennent la diversité des opinions pour le nec plus ultra de la démocratie, qu’ils ne croient pas dans le grand manitou et qu’ils ont pour modèle la libre expression des citoyens. Or, s’ils étaient citoyens des Etats-Unis d’Amérique, ils donneraient à Obama plus de 98% de voix et lui offriraient une élection de maréchal soviétique, un plébiscite de tyran à la Ceaucescu ou à la Bokassa, comme dans un vulgaire pays du tiers monde. Même au Zimbabwe, le président dictateur ne s’est pas attribué plus de 60% des suffrages : il ne voulait pas qu’on le prît pour un Mussolini.

 

La campagne électorale qui se déroule aux Etats-Unis est, en France, du papier tournesol. Elle a la propriété – presque chimique - de faire surgir sur la pellicule, en négatif, la sale trogne de l’intellecture : complaisante envers le racisme qu’elle prétend combattre, bienveillante envers l’argent roi, laxiste envers le capitalisme cynique, et, bien sûr, totalitaire de tout cœur.

 

 

 

25 octobre 2008

Normalité

 

 

Ce nom, dérivé de l’adjectif normal, suinte la modernité de tous les pores de ses sons et lettres, comme sans doute le soupçonnent les habiles et autres connaisseurs de la NLF. Il est moderne par son sens et, évidemment aussi, par son histoire, étant attesté pour la première fois en 1834, dans un « recueil d’essais scientifiques et littéraires », ouvrage qui, comme son titre l’annonce, diffuse la nouvelle religion sociale et scientiste. Les académiciens, qui ont été longtemps rétifs à la nouvelle langue française, n’enregistrent normalité ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire. Littré, en revanche, qui est scientiste et très friand de la nouvelle langue française façonnée par la science, le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), comme un « terme didactique » (donc lié sinon à la science, du moins à la diffusion de la science), dont le sens, qu’il n’illustre d’aucun exemple, est défini minimalement comme la « qualité de ce qui est normal », de sorte qu’il faut lire l’article normal pour comprendre ce qu’est la qualité ainsi désignée.

Les balbutiements s’achèvent au XXe siècle, qui devient le siècle de la normalité, celui, en tout cas, où le nom qui désigne la « qualité de ce qui est normal » s’étend à toute sorte de réalités, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : aux choses, faits, phénomènes, auquel cas le « caractère de ce qui est normal » a pour synonymes fréquence ou habitude et pour contraire rareté, comme dans cet exemple : « il y a une normalité et une anormalité statistiques représentées par les hautes et les basses fréquences d’apparition d’un fait » ; aux personnes, auquel cas le « caractère de ce qui est normal » a pour antonyme anormalité. Mais quelles soient les réalités auxquelles s’applique normalité, le mot reste un terme didactique, en usage dans les sciences du XXe siècle, des plus loufoques aux plus sérieuses : sociales (l’incontournable sociologie), humaines (le Dupont de la précédente : la psychologie), médicales (anatomie, biologie, médecine), exactes ou dures (chimie, mathématiques). Certains des extraits cités dans le Trésor de la langue française sont à conserver, comme des symptômes d’une langue devenue folle, dans des compartiments réservés à la rigolade : « ceux qui acceptent l’échelle des valeurs de la société sont tentés de confondre ces deux acceptions de normalité (« dévié sur le plan social » et « morbide ») et de considérer comme « morbide » tout comportement dévié et de mettre en équation « santé » et conformité sociale » ; ou encore : « Pour Freud, la femme doit donner la preuve de sa bonne santé, de sa normalité affective en renonçant à l’orgasme clitoridien de son enfance pour le bon orgasme vaginal de l’adulte révélée » (Le Nouvel Observateur, 1970) ; ou encore « la normalité de votre existence consiste à ne pas violer ce lien qui vous unit à l’humanité » (1840, Leroux, qui a été le premier grand prophète de la religion sociale et humanitaire). De peur de donner à leurs lecteurs une occasion de franche rigolade, les académiciens s’en tiennent prudemment dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire à une définition minimale, qu’ils expédient en un fragment de phrase : « caractère de ce qui est conforme à la norme, à la règle, à l’usage », comme dans l’exemple : « s’interroger sur la normalité d’un comportement » (s’interroger, lequel suppose un doute, n’est pas affirmer).

 

21 octobre 2008

Charité v politique

 

 

 

Sœur Emmanuelle est la charité du Christ en personne, c’est-à-dire amour, comme Dieu, comme devrait l’être tout homme. Chacun connaît, non pas sa vie, mais les trente-cinq dernières années de sa vie, à partir du moment où elle est devenue le signe de la Charité. Le « bidonville » dans lequel elle s’est installée en 1971 et où elle a vécu jusqu’en 1993 (environ) était en réalité une immense décharge. C’est là, à l’écart de la ville, aux bords du désert, que sont déposées les ordures du Caire et tout ce dont veulent se débarrasser les dix ou quinze ou vingt millions de personnes qui y habitent. Les odeurs de détritus en décomposition y sont pestilentielles. A force d’entassements, les « rues » ou ce qui en tient lieu ont été rehaussées d’un mètre ou deux, de sorte qu’il faut descendre pour entrer dans les baraques de planches, de cartons et de tôles rouillées. C’est là aussi que des chiens errants et des cochons, élevés par les éboueurs (dits zebaline ou, en français euphémique, « chiffonniers »), trouvent de quoi se nourrir, et où des enfants en haillons et pieds nus leur disputent quelques restes. Il faut être une Sainte pour partager la vie de ces malheureux. Sœur Emmanuelle était à tu et à toi avec tout le monde, enfants ou vieillards, hommes ou femmes, Egyptiens ou étrangers. C'était une sorte de Sainte Thérèse des bas-fonds ou de libertaire de Dieu.

Il serait indécent d'émettre une réserve, fût-elle timide, à son encontre. La Charité est l’absolu qui dépasse tout. Pourtant, elle se marie mal avec la politique ou la géopolitique, cet autre absolu de la vie des hommes, moins grand certes que la Charité. Les zebaline du Caire sont chrétiens : ils ne sont pas tous chrétiens, mais ils sont, pour la majorité d’entre eux, chrétiens. C’est à eux, membres d’une tribu fidèle au Christ, qu’un descendant des souverains arabes qui ont conquis par le sabre et le feu l’Egypte a confié la responsabilité de la propreté de la nouvelle ville du Caire, mais à condition qu’ils habitassent à l’écart de la ville, sur les ordures qu'ils ramassent. En Egypte encore, ils sont tenus par les autorités et par la population pour des sous-hommes, sales, pouilleux, puants, plus bornés que leurs ânes qui tirent leurs carrioles, vivant au milieu des animaux (chiens, rats, cochons, etc.). Jamais sœur Emmanuelle n’a rappelé ces vérités. Jamais elle n'a émis la moindre réserve à l’encontre des autorités islamiques qui ont laissé, en toute bonne conscience, des milliers de chrétiens vivre dans les ordures des autres et dans leurs propres ordures. Ainsi, les canalisations d’eau et d’égout s’arrêtaient à quelques kilomètres du bidonville. Il n’aurait guère été coûteux de financer quelques travaux pour les prolonger, afin que ces chrétiens disposent d'un point d'eau potable chez eux.

En revanche, soeur Emmanuelle a raconté à plusieurs reprises comment lui est venu le dégoût des riches. Alors qu’elle enseignait la littérature et la philosophie au Collège de la Mère de Dieu d’Alexandrie, dont on dit qu’il était « huppé », parce qu’il était fréquenté surtout par les filles des quelques familles chrétiennes qui ont été dépouillées d’une grande partie de leurs biens et qui n’ont pas voulu s’exiler entre 1952 et 1961 pour conserver le peu qui leur restait, elle a demandé à ses élèves de se cotiser pour offrir des cadeaux aux pauvres du quartier à l'occasion de l’anniversaire du prophète ou mouled. La quête n'a quasiment rien donné. Sœur Emmanuelle en a été ulcérée et a reproché à ses élèves d'avoir le coeur dur. Ce qu’elle n’a pas compris, elle qui était étrangère, c’est que ces jeunes filles, toutes autochtones et authentiquement égyptiennes, étaient méprisées de ces prétendus pauvres, qui étaient les enfants chéris de la propagande socialiste nationale de Nasser, et qu’elles étaient victimes de discriminations incessantes, parce qu'elles étaient chrétiennes. Elles ne pouvaient pas s’abaisser et renier ce qu’elles étaient jusqu'à tendre l'autre joue à ceux qui les haïssaient et les tenaient pour des sous-chiennes. Sainte, Soeur Emmanuelle voulait ignorer les réalités politiques ou géopolitiques ou mêmes sociales du pays qui l'accueillait. La Charité est admirable, même quand elle rend aveugles les élus du Christ.

 

07:38 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : religion, culture, politique

20 octobre 2008

Ritournelle

 

 

 

 

Emprunté de l’italien ritornello, terme de musique, qui désigne la répétition d’un motif (ou son retour incessant), ce nom est attesté dans son sens propre chez Molière (Le Bourgeois gentilhomme, II, 1 : « il vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour les ritournelles ») et, quelques années plus tard, dans son sens figuré et ironique (« ce que l’on répète continuellement ») chez Mme de Sévigné (« conservez-vous, ma chère bonne, c’est ma ritournelle continuelle »). Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1762 (de la première à la quatrième), seul le sens propre est défini : « petite symphonie qui a rapport avec un chant qui la précède et qui quelquefois la suit » (1694) et « petite symphonie qui précède un chant et qui quelquefois le suit » (1762, 1798, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), ces définitions étant illustrées du même exemple : « cette ritournelle ne convient pas au chant ». Dans la cinquième édition (1798), le sens figuré est défini pour la première fois : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». L’exemple qui l’illustre est : « il a parlé longtemps pour dire toujours la même chose ; ce n’était qu’une ritournelle ». Les académiciens dans la sixième édition (1832-35) reproduisent ce sens figuré tel quel, après avoir légèrement modifié le sens propre. La ritournelle n’est plus une (petite) symphonie, mais « un petit morceau de musique instrumentale », lequel « précède » toujours « un chant » et « quelquefois le suit ». A partir du XIXe siècle, les deux sens de ritournelle sont bien établis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) les reprennent, sans ajouter quoi que ce soit de nouveau aux définitions de 1798 et de 1832-35 ; il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs notent cependant que, désignant une réalité de la musique, ritournelle se dit aussi « d’un petit air » qui sert « de refrain à une chanson » et « d’un chant ou d’une chanson à refrain, facile et monotone » (les synonymes en sont pont-neuf (vieilli), rengaine, scie).

Jean-Marie Gustave Le Clézio, à qui a été attribué le prix Nobel de littérature, connaissait-il les deux sens du mot ritournelle, quand il a écrit Ritournelle de la faim ? Ce serait lui faire injure que de répondre négativement ou ce serait lui imputer le crime de cynisme (un comble pour un écrivain si vertueux qu’il en paraît vertuiste) que de penser qu’il a employé dans le titre le nom ritournelle dans le sens de « ce qui est répété trop souvent, à satiété » (Trésor de la langue française) ou, comme l’écrivent les académiciens en 1798 : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». Un écrivain couronné du prix Nobel ne répète pas les mêmes choses pour ne rien dire. Ou bien, c’est à désespérer de l’Académie royale de Suède et de ses sommités qui décernent chaque année ce prix.

19 octobre 2008

Chahut

 

 

 

 

Le verbe chahuter, dont dérive le nom chahut, est attesté en 1821 au sens de « danser le chahut » (une danse échevelée) et en 1837 au sens de « faire du tapage ». L’origine en est obscure. Le mot est peut-être formé de huter ou huer et de chat, première partie du mot composé chat-huant. Quoi qu’il en soit, le nom chahut est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), où il est ainsi défini : « sorte de danse assez peu décente pour que la police l’interdise dans les lieux publics », ce que confirment, avec un siècle et demi de recul historique, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-04) : « à Paris, vers les années 1830, dans les guinguettes et les bastringues », le chahut était une « danse excentrique et un peu folle, voisine du branle et du cancan, dont les improvisations gestuelles hardies, les figures indécentes s’accompagnaient souvent de cris et de rires » (exemples : « danser le chahut », un « air de chahut », « un chahut de bastringue »). A cette définition (« danse désordonnée »), les académiciens ajoutent dans la huitième édition de leur Dictionnaire, le sens suivant, lequel est courant dans la langue moderne : « par extension, il signifie désordre, tumulte d’écoliers ». La chose n’étant guère au goût des Immortels, trop âgés ou trop bien élevés, le mot est jugé « très familier ». C’est aussi la définition du Trésor de la langue française, la mention « très familier » en moins : « par extension, grand vacarme, tapage » (exemple : « un chahut de tous les diables »). Dans ce dernier dictionnaire, comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, est enregistré un sens sinon « politique », du moins ayant ou censé avoir une signification sociale de protestation ou de rébellion, ce qui légitime ou sanctifie, aux yeux des bien-pensants, le chahut, au nom, sans doute, de la sacralisation de la révolte : « manifestation bruyante contre une autorité, un supérieur et plus particulièrement, tapage organisé dans les classes par les élèves pour réagir contre le manque d’intérêt de certains cours ou contre un professeur dépourvu de fermeté » (le beau courage que voilà : on montre ses muscles contre les faibles, mais on file doux devant les forts), les académiciens, à la différence des rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française, se gardant sagement de sanctifier le chahut : « agitation bruyante et organisée dirigée contre un professeur, un artiste, etc. » (exemples : « un chahut d’étudiants » ; « son discours suscita un énorme chahut »). Le sens du verbe chahuter a suivi la même évolution que le nom qui en est dérivé.

18 octobre 2008

Prime

 

Ce nom féminin, quand il désigne une somme d’argent, résulte de la francisation de l’anglais premium ayant le sens de « prix » ou « récompense » et de « prime d’assurance ». C’est un homonyme de prime (du latin prima hora, « première heure »), au sens de « première de ces six ou huit heures canoniales » qui rythment la vie des reclus et recluses dans les monastères et couvents (« chanter, assister à prime »). Il est attesté en 1620, où il désigne la « somme payée à une compagnie d’assurance par l’assuré » ; dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est un « encouragement pécuniaire donné par l’État ou toute autre institution », la « rémunération d’un service » (c’est l’esquisse du sens social et syndical moderne), la « somme que l’on gagne à une loterie », la « somme d’argent attribuée pour la destruction d’un animal nuisible » ; et dans la seconde moitié du siècle suivant, c’est un « cadeau destiné à des acheteurs ou des souscripteurs pour les attirer ». Le sens commercial (« prime d’assurance ») est défini pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : « en terme de commerce maritime, somme qu’un marchand qui veut faire assurer sa marchandise paye à l’assureur pour le prix de l’assurance ». Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent le sens suivant : « somme accordée par forme de bénéfice pour encourager quelque opération de finance ou de commerce » (« prime d’importation, d’exportation, de loterie ». dans les dictionnaires du XIXe siècle, d’une édition à l’autre, les sens et les emplois définis prennent de plus en plus de place : la langue moderne est une inflation de primes de toute nature. Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, prime n’est plus spécifique du commerce maritime : l’emploi du mot s’étend aux biens immobiliers. C’est la « somme qu’un propriétaire qui veut faire assurer sa propriété paye à l’assureur pour le prix de l’assurance » et « en termes de bourse », le marché à prime est « la négociation à terme d’effets publics, dans laquelle, moyennant une prime payée par l’acquéreur, il est libre de prendre ou de ne pas prendre, au terme convenu, les effets qu’il a achetés ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme s’il rédigeait un vade-mecum fiscal, énumère les aides financières accordées par l’Etat, entre autres bienfaiteurs, « à titre d’encouragement », « à l’agriculture et à l’industrie ; par exemple aux propriétaires ou fermiers qui ont produit les plus beaux chevaux, les laines les plus fines, engraissé avec le plus de succès des bœufs, des moutons, perfectionné la culture, etc. ; aux possesseurs d’étalons ou de juments approuvés, autorisés ». Il est précisé que les généreux donateurs sont « le gouvernement, les sociétés savantes, les comices agricoles, les associations spéciales, etc. ». La description du sens est complétée par ces emplois : « il est également accordé des primes pour la destruction des animaux malfaisants » ; « il se dit des encouragements que le gouvernement accorde pour différentes pêches, telles que celles de la baleine, du cachalot, de la morue ». L’épidémie de primes touche le secteur privé (ce sont les « ouvrages ou objets que les journaux donnent pour encourager aux abonnements ») et l’armée (« se dit, en termes militaires, de sommes allouées dans certains cas particuliers : prime de rengagement, d’habillement » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Le seul vaccin qui ait été trouvé pour se protéger de cette épidémie d’un nouveau genre est l’ironie : « il se dit aussi, figurément, dans le sens d’encouragement », comme dans l’exemple insolent : « c’est une prime à la paresse » (huitième édition, 1932-35).

La grande religion sociale et syndicale, qui façonne la société moderne et la rend si délectable, fabrique des primes de toute sorte, de toute nature, de toute espèce, de tout acabit, etc. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont intarissables sur ces primes d’un nouveau type : « somme d’argent donnée à une personne, à une catégorie de personnes à titre de récompense, d’aide ou d’encouragement », dont la « somme d’argent payée à un salarié en plus de son salaire de base pour un motif particulier et sous certaines conditions, de manière régulière ou exceptionnelle » (les synonymes sont gratification et guelte). Ce sont (ne riez pas) les primes de « non-casse, d’ancienneté, d’assiduité, d’atelier, d’exactitude, de fin d’année, d’intéressement, de panier repas, de participation, de recherche, de rendement, de salissure, de transport, de vacances, de résidence », etc. La prime peut être horaire, journalière, mensuelle, trimestrielle, annuelle, hebdomadaire, hiérarchisée ou non, etc. Elle peut être attribuée « par l’État ou un organisme public dans le cadre d’une mesure sociale ou pour aider un secteur d’activité » (le synonyme en est subvention) : « prime à la construction, d’exportation, d’équipement, de production, à l’épargne, à l’investissement, à l’abattage, à l’arrachage, d’allaitement, de déménagement, de départ, de naissance ». Les primes s’étendent aux compétitions sportives pour récompenser la « sportivité » ou la « combativité » ou tout autre vertu. C’est encore une « somme d’argent accordée pour un service rendu ou pour une action exceptionnelle » ou un « cadeau ou un avantage pécuniaire accordé à un acheteur, le plus souvent dans un but publicitaire » (les synonymes sont ristourne et bonus). Il est même des primes qui récompensent la fidélité : celle des acheteurs bien sûr, pas celle des conjoints ou des croyants. Pour mériter une prime, il faut d’abord avoir acheté des marchandises. L’essence de la modernité, ce qui la définit et la caractérise, ce sont les primes de toutes sortes et de toute nature.

 

 

 

 

 

 

15 octobre 2008

Le français qui s'écrit en hauts lieux

 

 

 

 

 

 

En 2004, la revue Le Débat a publié des tests subis par des d’élèves de classe de 6e. Ce ne sont que phrases inintelligibles, mots déformés, réponses aberrantes, comme si, pour ces élèves, le français était fait d’hiéroglyphes. Les autorités s’évertuent à nier ces faits. Il est vrai qu’ils sont si effrayants qu’on comprend que la connaissance en soit réservée à quelques happy few. Pour mesurer la profondeur du gouffre dans lequel s’abîment l’école de France et la langue que l’on y parle ou que l’on y enseigne, il faut aller aux causes premières, id est à ceux qui forment les maîtres ou qui ont conçu leur formation. Ils sont professeurs des Universités ou directeurs de recherche au CNRS. Certains d’entre eux exercent des fonctions officielles, telles la présidence de la commission nationale des programmes ou l’évaluation des recherches faites à l’Université ou le jury de l’agrégation des lettres modernes. Soit quatre documents, que la nécessité a obligé Arouet à lire. Ce sont : a) un « avis » de la Direction de la recherche du Ministère de l’Education nationale, daté de 2003 ; b) la « tribune libre » rédigée par un professeur de littérature de la Sorbonne qui a présidé la CNP (commission nationale des programmes) et publiée dans le quotidien Le Monde en 2001 (elle est intitulée « le français, discipline cruciale ») ; c) la profession de foi d’un professeur des Universités qui a été candidat en 1999 à un conseil national du CNRS ; d) un texte publié sur le site « éducation » du gouvernement français, émanant du jury de l’agrégation de lettres modernes et exposant les aménagements de l’épreuve de « français moderne » de l’agrégation. Leurs auteurs traitent de questions relatives aux savoirs. Ils ne font pas avancer la connaissance, mais ils l’évoquent ou ils définissent les conditions propres à la faire éclore. Ils s’adressent à des chercheurs (avis a) ou à des professeurs (profession de foi c) ou au public cultivé que forment les lecteurs du Monde (tribune libre b) ou à de futurs agrégés. Le contenu est anodin, les formes verbales, en revanche, ne le sont pas : ce sont des tissus d’erreurs de langue qui attestent clairement le désastre. Il faut les analyser comme on le ferait de n’importe quel objet d’étude. Pour que la démonstration soit convaincante, on ne tiendra pas compte des lapsus, fautes d’orthographe ou autres broutilles, tel le fait d’écrire en chiffres les déterminants du nom nommés aussi adjectifs numéraux cardinaux.

 

1. Et moi, et moi, et moi

L’enfant que les sciences de l’éducation ont placé au centre du système scolaire tient du client roi du commerce de proximité et du roi soleil de la monarchie absolue. Nouveau roi de l’école, tout gravite autour de lui, aussi bien les programmes que les évaluations, l’institution que les maîtres mués en courtisans, mal gré qu’ils en aient. De l’école où il trône, l’enfant a pénétré dans l’université. Après l’avoir investie, il a fini par l’envahir. De ce point de vue, les formes sont plus éloquentes que les discours. Elles montrent que des professeurs des universités, titulaires de chaires prestigieuses, qui président des commissions nationales, sont candidats à un conseil du CNRS, évaluent les activités de centres de recherche, écrivent enfantin. Les sujets qu’ils abordent sont savants, puisqu’ils traitent de questions inaccessibles aux enfants, mais les formes qu’ils donnent à leur langue sont puériles.

L’enfant ramène le monde à ce qu’il est ou croit être. Il répète « et moi, et moi, et moi », comme si le seul fait de dire « moi » épuisait ce qui peut en être dit. Ainsi la profession de foi (document c), est centrée, comme les discours infantiles, sur le « moi ». Citons-en un extrait : « J’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, j’ai étudié l’allemand pendant huit ans, un peu de néerlandais et d’hébreu à l’université et plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues. Les recherches (...) que je mène avec mes chercheurs doctorants portent sur des langues éloignées ou non (japonais, chinois, coréen, arabe, polonais, allemand, anglais, espagnol, etc.) en comparaison avec le français entre autres pour des applications dans le domaine du Traitement Automatique des Langues ». Les phrases commencent par « je » ou contiennent un « je » : « j’ai », « j’ai étudié », « je ne regrette pas », « je mène », « mes chercheurs ». Le professeur se place au centre du système universitaire, comme s’il était l’enfant roi du système scolaire. Il s’approprie aussi les étudiants. Dans « mes chercheurs », « mes » est abusif. Il est mis pour les « étudiants dont je dirige les recherches ». Voici un autre extrait : « Je dirai en quelques lignes qui je suis et comment je vois la linguistique en général et plus particulièrement le Traitement Automatique des Langues qui est l’axe dans lequel je fais mes recherches actuellement ».

 

 

2. S’exprimer sans entrave

Ce qui caractérise le parler enfantin, c’est la libre expression. L’enfant s’exprime pour s’exprimer, id est pour sortir de lui-même, sans tenir compte des formes instituées par lesquelles les adultes, du moins ceux qui ont appris à maîtriser l’expression et qui, de ce fait, ne sont plus des enfants, s’expriment. Il tient pour nuls l’autre, les règles, les contraintes, les formes. De ce point de vue, la profession de foi c) est une caricature involontaire de parler enfantin. Ainsi dans « j’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, « avoir » est employé de façon abusive à la place de « je suis titulaire » ou « j’ai obtenu ». Dans « j’ai étudié (...) plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues », « plus ou moins », pour ce qui est de la connaissance du français, ce n’est pas « plus », c’est « moins ». Que reprend « chose » dans « chose que je ne regrette pas » ? « J’ai étudié » ? « Etudier » réfère à un phénomène, pas à une chose. La phrase « même si cela... car cela » a une syntaxe bizarre. Que reprend « cela » ? « Chose », « étudier », n’importe quoi ? La phrase « cela permet en tant que linguiste » viole les normes. « Permettre » se construit avec deux compléments indirects : permettre à quelqu’un de faire quelque chose. L’enseignant chercheur qui est aussi linguiste aurait dû écrire « cela permet aux linguistes de comparer des langues ». Quoi qu’il en soit de la syntaxe du verbe, il n’aurait pas dû employer permettre qui signifie « autoriser ».

Les puérilités se lisent à livre ouvert dans cette profession de foi : « De formation linguistique depuis la licence jusqu’au doctorat d’état en passant par une maîtrise, un DEA et une thèse de troisième cycle, mon opinion est qu’il ne peut y avoir d’application sérieuse sans études théoriques l’accompagnant ». La phrase « de formation linguistique... mon opinion » est incorrecte. C’est « je », et non pas l’opinion, comme cela est écrit, qui a reçu une formation. Formée de la préposition de suivie d’un nom et d’un adjectif dit « de relation » (comme dans « de religion chrétienne » ou « d’origine étrangère »), la construction prédique une qualité constante à un individu, pas un accident (ce qu’est une formation). Il aurait fallu écrire : « ayant suivi (ou reçu) une formation en linguistique ». S’il n’avait pas été un enfant, cet enseignant chercheur aurait dû écrire : « ayant reçu une formation en linguistique,... je suis convaincue (ou j’ai acquis le conviction que) que ... ». Application sérieuse signifie « appliquer son esprit de façon sérieuse à quelque chose », alors qu’il est fait allusion à l’application de théories à un champ d’étude. Le pluriel dans « sans études théoriques » ne s’imposait pas. De toute façon, ce n’est pas étude qu’il aurait fallu dire, mais réflexion. Dans « l’accompagnant », le pronom l représente-t-il « opinion » ou « application » ? Au choix ? Plus bas, l’auteur conclut : « c’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue ». Ainsi ne porte pas sur « je pense que » mais sur « défendre » le français. Il aurait dû écrire : je pense qu’il faudrait défendre ainsi notre langue. En réalité, chacun a compris que cet éminent linguiste ne défend pas notre langue, mais qu’il la saborde, comme si les formes qui y donnent une charpente ou un corps étaient mortes.

 

3. Au hasard des mots

Ces puérilités formelles font apparaître une réalité : Alma Mater s’est muée en Al Maternité. Elle est une pouponnière où des adultes infantilisés continuent à être allaités à on ne sait quel sein. Ce qui, en théorie, distingue les adultes des enfants, c’est que, pour les adultes, le réel existe et que la langue est un ordre symbolique grâce auquel le réel peut être nommé, puis analysé et compris. Elle ne se ramène pas à une libre expression. Elle a une réalité faite de règles, de codes, de normes, de contraintes, de rituel. Un enfant peut s’en affranchir, pas un adulte et encore moins un clerc.

Dans l’avis a) de la direction de la recherche, est exprimé, à propos des activités d’un centre de recherche, ce jugement : elles sont « en qualité et en quantité très notables ». La formation de l’adjectif « notable » (verbe + suffixe able) et son sens « qui peut être noté » interdisent qu’il varie en degré et qu’il soit modifié par l’adverbe « très ». « En qualité et en quantité notables » est correct du point de vue grammatical ; « très notables » ne l’est pas. Le plus inquiétant est que l’avis a) est laudatif. Que signifie l’éloge, quand il s’exprime dans des formes aussi puériles ? Rien.

Soit la tribune libre b) du professeur de littérature de Paris. Il faut ne jamais avoir consulté les dictionnaires pour affirmer, comme il le fait, qu’ils « perpétuent une norme de la langue calquée sur un modèle écrit littéraire » et il faut n’avoir lu aucun livre publié de nos jours pour y lire ce qui ne s’y trouve pas, à savoir un « modèle écrit littéraire ». Si ce professeur de littérature de la Sorbonne nouvelle consultait un dictionnaire, il apprendrait que « vingt ans », ce n’est pas le « rythme » (comme il l’écrit), mais la « durée » d’une kermesse, que la croissance n’est pas « à proportion de l’échec scolaire », mais « proportionnelle à l’échec scolaire ». Au lieu de disserter sur la « discipline cruciale » qu’est le français, le président des programmes ferait mieux d’inscrire au programme des classes de 6e de la grammaire. Il ne crucifierait pas le français. Dans « leur conséquence est claire », le possessif leur est abusif. Il aurait fallu écrire « la conséquence en est claire » (il s’agit de la conséquence de faits).

 

 

4. L’impropriété reine

Les impropriétés consistent à employer, par ignorance ou inattention, un mot dit impropre à la place du mot propre. Elles sont courantes dans le parler enfantin ou dans la conversation ordinaire, où il arrive qu’allocation soit confondu avec allocution, éruption avec irruption, éminent avec imminent, ou inversement. Les grammairiens épinglent volontiers les termes impropres. Ce n’est pas ce point de vue qui prévaut ici. L’histoire de la langue nous apprend à relativiser la gravité des impropriétés, lesquelles, au fil de siècles, ont contribué au bon usage actuel. Ainsi, De Gaulle a donné à quarteron (de généraux en retraite) un nouveau sens, celui de « quatuor ». Chez les clercs, surtout à l’écrit, elles sont inquiétantes. Un des fondements de l’activité intellectuelle, sans lequel il est impossible d’élaborer la moindre connaissance, est, comme Platon le fait dire à Socrate dans le dialogue intitulé Cratyle, « la justesse des dénominations ». Il ne peut y avoir de science digne de ce nom si n’importe quel mot remplace n’importe quel autre mot, si un concept est désigné au hasard par tel terme ou par tel autre, si tout se vaut en matière de formes.

Soit l’avis a) émanant la Direction de la recherche, sise rue Descartes, Paris Ve. L’auteur énumère les domaines de recherche d’une équipe d’accueil (ou EA) habilitée dans une université de province. Il est « crucial » que les différents domaines du savoir soient désignés par des termes justes, précis, reçus ou propres. Si un spécialiste de physique quantique apprenait que, dans un rapport officiel, il était biologiste, il émettrait des doutes sur les connaissances de celui qui le désigne ainsi. Or, l’auteur de l’avis a) ne respecte même pas ce principe élémentaire. Ainsi l’EA « évaluée » serait composée « d’antiquisants », « de spécialistes de la Renaissance et du classicisme », de « modernistes ». Un antiquisant est un artiste qui s’inspire de modèles antiques. L’EA dont il est question ne comprend ni peintre, ni sculpteur ; seulement des spécialistes des littératures latine et grecque de l’Antiquité. Faut-il rappeler que les modernistes sont partisans d’une Eglise ou d’une foi modernes et que cette EA n’en comprend aucun, du moins ès qualités, mais des spécialistes de littérature moderne ? Comment qualifier un expert qui confond l’Eglise et la littérature ? La langue française n’a pas de mot pour cela, parce qu’il n’est jamais venu à l’idée de nos ancêtres ou prédécesseurs que de tels experts, même à l’époque où Rabelais et Molière se moquaient des faux maîtres et autres Diafoirus, pussent exercer dans l’Université. Dans la même phrase, les compléments du nom spécialistes, à savoir « de la Renaissance » et « du classicisme » n’appartiennent pas au même ordre d’entités. La Renaissance, avec un R majuscule, est une époque, alors que le classicisme est la « doctrine classique ». L’EA ne compte pas de spécialiste de la doctrine classique, mais des spécialistes de la littérature classique ou de l’époque classique, ce qui n’est pas la même chose. L’auteur de l’avis constate que l’EA a noué des liens avec des « scientifiques » espagnols. Ces liens existent, mais ils n’unissent pas des Français à des physiciens espagnols, mais à des spécialistes espagnols de langue et littérature françaises.

L’auteur de l’avis a) a pris soin de dénombrer les colloques que cette EA a organisés en huit ans, ainsi que les ouvrages qu’elle a publiés durant la même période. « On dénote, écrit-il, 17 colloques et 34 publications ». Il a écrit « dénote » et non pas « dénombre ». Or, ces deux verbes réfèrent à des opérations qui n’ont rien en commun. La dénotation consiste à nommer une réalité du monde, le dénombrement à compter les choses (colloques, navets, carottes, etc.), quelles que soient ces choses, incluses dans un ensemble, limité ou non. Qu’un éboueur les confonde ne porte guère à conséquence. Si la confusion est le fait d’un clerc chargé d’évaluer les activités d’autres clercs, elle est d’un tout autre ordre. Ce n’est plus une erreur de langue, c’est une forme qui jette le discrédit sur le système, d’autant plus que l’évaluateur officiel a sans doute atteint le sommet de la carrière. Qu’est-ce qu’une Direction de la Recherche où l’on tient les philologues pour des peintres et les spécialistes de Genet pour des mangeurs d’hostie, et qui fait du dénombrement une dénotation ?

 

5. La pensée interdite

Quand le réel ne peut plus être nommé, il n’existe plus. Dans l’Al Maternité, la pensée a déserté. Il ne reste que les puérilités. L’auteur de la profession de foi c) est un petit Poucet qui sème la doxa sur le papier. Voici un autre extrait : « L’ouverture vers les autres pays et les autres langues : Si l’on regarde la discipline linguistique dans le contexte actuel de mondialisation, il faudrait essayer de profiter des apports des autres pays. Le TAL fait partie des disciplines qui doivent plus particulièrement ne pas hésiter à s’ouvrir vers l’extérieur. L’ouverture mondiale est-elle un bien ou un mal ? Peu importe, les langues doivent rester vivantes et ne pas disparaître. Il est important que chaque pays se soucie d’analyser sa langue (ses langues) en fonction des autres langues pour ne pas la voir disparaître (...) Il serait probablement intéressant d’exporter le plus d’informations possibles sur la langue française pour qu’elles soient utilisables non pas uniquement en France mais également dans les autres pays afin que ces derniers, en cas de besoin (pour raisons économiques, culturelles, pour la recherche ou autres), n’hésitent pas à puiser dans nos analyses, nos formations pour toutes sortes de recherches ou applications. C’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue. Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue mais en exportant nos modèles d’analyses pour d’éventuels emplois pour ou avec d’autres langues ». On imagine mal un professeur préconiser la « fermeture » de son université aux autres universités du monde. « Il faudrait essayer de profiter ». Entre le conditionnel (éventuel) et la nécessité (falloir), entre l’injonction (il faudrait) et l’atténuation timide exprimée par « essayer », les modalités sont divergentes. Profiter de et tirer profit de n’ont pas le même sens. On profite d’une occasion, d’une situation, d’un rapport de forces ; on tire profit de quelque chose que l’on vous donne ou vous apporte, d’une leçon, de résultats publiés, d’un enseignement. L’adjectif mondial à la place de « du monde » est impropre. « L’ouverture mondiale » (ce qui est dit) n’est pas « l’ouverture au monde » (ce qui est signifié, semble-t-il). « Les langues doivent rester vivantes » : il n’y a aucune relation de quelque nature qu’elle soit, de finalité, comme c’est dit dans ce texte, ou autre, entre l’analyse que l’on peut faire d’une langue et sa disparition ou sa non disparition. Pendant des siècles, on n’a pas cessé d’analyser une langue morte ou à demi morte (le latin). « Pour ne pas » est incorrect : il aurait fallu écrire « de peur de ». Quel est le sens d’intéressant dans « il serait intéressant d’exporter des informations » ? Profitable, utile, d’un grand intérêt ? « Exporter des informations » est impropre. Le verbe propre est « diffuser ». Les informations dont il est question ne sont pas des nouvelles mais des résultats de recherches. « Exporter » suppose que ces résultats soient diffusés hors de France. La phrase contient des finalités en cascade (pour qu’elles soient utilisables..., afin que ces pays ..., pour des raisons.., pour la recherche..., pour toutes sortes de recherches...) qui finissent par obscurcir le sens (si tant est qu’il y en ait un). La pensée évaporée ou rendue impossible, seule surnage l’idéologie. Les éponges absorbent les mots d’ordre les plus sots qui soient. « Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue ». Cette assertion puérile atteste surtout une ignorance totale de la politique linguistique de la France (ou de tout autre pays), laquelle ne consiste pas à « imposer une langue » (même dans les colonies, cela ne s’est pas fait), ni, bien entendu, à « refuser » les autres langues.

L’auteur du document b) « français discipline cruciale » exhibe titres (professeur de littérature) et fonctions (président d’une commission des programmes). Un lecteur naïf, les lisant, en conclut qu’il pense. Il n’en est rien. Contrairement à ce qui est affirmé, Jules Ferry n’a pas « mis en place l’école », pour la seule raison que l’école existe depuis plus de deux millénaires. Il a seulement institué, en faisant voter une loi qui porte son nom, l’instruction publique, qu’il a rendue obligatoire aux garçons et aux filles âgés de six à treize ans. De plus, cette loi est caduque. En 1934, à l’instar de ce que les fascistes italiens avaient décidé en 1923, des politiciens qui se sont couverts de gloire à Vichy, ont remplacé « instruction publique » par « éducation nationale », toujours en vigueur. La loi Haby votée en 1975 a mis fin à la loi Jules Ferry et Jospin en faisant voter en 1989 la loi qui porte son nom a rendu impossible tout essai de ressusciter l’instruction publique, telle qu’elle a été conçue en 1882. Malgré cela, Jules Ferry est rendu responsable des malheurs des collégiens et des lycéens d’aujourd’hui. Lui intenter un procès est aussi vain que d’accuser Satan, les juifs, les noirs, etc. quand les choses vont mal. La loi qu’il a fait voter ne porte ni sur les collèges, ni sur les lycées, ni sur le latin, ni sur les études classiques, et encore moins sur l’université. La réforme de l’université a été imposée sans vote, ni délibération, par l’empereur  Napoléon Premier dans deux « décrets » qu’il a édictés en 1806 et 1808.

Le président des programmes veut une « formation citoyenne ». La citoyenneté a fait l’objet d’une formation en URSS, en Chine, dans le Cambodge des Khmers rouges, à Cuba, dans l’Allemagne du socialisme national, dans Afghanistan des talibans, etc. où des présidents de commission ont dressé des millions de malheureux à obéir à la « rhétorique générale » des tyrans marxistes, nazis, musulmans. En revanche, il faut tout ignorer de ce qu’a été la rhétorique pendant vingt-cinq siècles, à savoir persuader autrui même de l’erreur, embellir, orner, abuser, tromper, aveugler, pour croire qu’elle peut former quiconque à la citoyenneté. Ou alors, l’objectif est de dresser les citoyens à bêler les slogans du régime en place. On peut s’étonner aussi qu’un président des programmes ignore les rudiments de l’histoire de l’école. Le collège « pour tous » ou collège unique a été institué après la loi (et non avant cette loi) qui a porté de quatorze à seize ans la scolarisation (et non pas « l’instruction »). « Une école de la réussite pour tous, écrit-il, exige des crédits massifs ». En douze ans, les crédits ont quasiment doublé, alors que les élèves sont de moins en moins nombreux. Les dépenses d’éducation (budget de l’Etat, budget des collectivités locales, dépenses des familles, etc.) dépassent 600 milliards de francs, plus d’un tiers des recettes fiscales de l’Etat. S’il avait été un esprit libre, le président des programmes aurait écrit que « l’école de l’échec pour tous est un tonneau des Danaïdes ». Dans sa conclusion, il révèle involontairement ce qu’est pour lui Alma Mater : « La difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée (au lieu de « de la pensée ») et quelques fantasmes ». Une pensée routinière est tout ce que l’on veut, routière, tourière, rouée, niaise, etc. sauf de la pensée. Il aurait fallu écrire les « scléroses du discours ». Pour cela, une condition est nécessaire : penser. Hélas, dans le système, ce n’est plus dans les cordes du très bourdivin président des programmes. Dernière tératologie. L’auteur du document c) conclut ainsi sa profession de foi : « Je terminerai avec ma définition d’un bon chercheur : c’est est une personne de bonne culture générale dans la discipline au moins et capable de mener une recherche de pointe. Il serait peut-être intéressant en tant que CNRS de partir à la recherche de ceux qui travaillent sans faire de bruit ». Cette hénaurmité de pouponnière ne mérite pas d’autre commentaire qu’un hénaurme éclat de rire.

Les auteurs de ces documents occupent des postes en vue, ils sont introduits dans le sérail, ils côtoient le pouvoir, ils prescrivent le Bien, le Juste, l’Exact, le Correct. Les choses étant ce qu’elles sont au sommet du système, on ne s’étonnera plus que, pour des élèves de 6e, le français soit une langue étrangère. Leurs connaissances réelles sont l’ombre portée de la pyramide.

 

6. Le sommet

Mais de ces documents, c’est le d) qui mérite le pompon. Il suffit de lire attentivement ce texte de « grammairien » pour y relever de très nombreuses erreurs de langue et de style.

Dans « (la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le « sujet » du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui « conserve », mais elle ne « propose » rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre « conserver » et « proposer ». Que peut signifier « conserver en proposant » ? Il aurait fallu écrire : « la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) » et « on proposera aux candidats quatre mots à étudier ».

Dans « étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires », l’auteur ministériel semble avoir oublié les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif « laquelle » reprend « une séquence » (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire « suite de mots » ou, plus simplement, « phrase ») alors que, en bonne logique, il représente « étude ». Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de « précédemment ». « Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées ». Ces « consignes » n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire « citées ci-dessus ».

Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans « l’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 », le futur « sera » est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : « L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005 ». De même, dans « ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions », le futur n’est pas approprié : il aurait fallu « ils (les aménagements) concernent »…

« Orientation » signifie, entre autres acceptions, « direction prise par une activité, une action » : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les « questions » ne sont pas une « activité », ni une « enquête policière ». En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire « les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions ». A moins que, hypothèse possible, « orientation » ne soit entendu dans le sens de « tendance politique ou idéologique ». Auquel cas, on aimerait savoir quelles tendances idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement de l’épreuve ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions. En fait, le changement porte sur le barème, c’est-à-dire la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10.

Dans « le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points », le pluriel « études » est impropre. « Etude », quand il est employé au singulier, signifie « examen approfondi » ou « analyse ». Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, « études » désigne un cursus, comme dans « suivre des études de lettres ». Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire « étude de lexicologie » ou « étude (et non « études ») de morphosyntaxe ». Dans le titre, le nom « aménagement » est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce qu’annonce ce texte, c’est un aménagement de l’épreuve.

« Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes ». La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur de ce texte.

L’adverbe « précisément » est employé trois fois dans le texte. Dans « étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie », « précisément » a le sens de « avec précision » : la « notion » est définie « de façon précise » (du moins, c’est ce que les candidats sont en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de « précisément » en français. Mais dans « elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », « précisément » est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe « conserver », mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire « pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle » (en fait, sa formulation habituelle). « Avec » dans « avec un barème d’un point par mot » ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : « Le barème sera d’un point par mot ».

Les emplois approximatifs sont presque aussi nombreux que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales « concerner », « se rapporter à », « avoir trait à », « être relatif à »… Ils jugent pertinent de réserver « concerner » aux humains : « en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes » ou « les aménagements concernent les étudiants de lettres » et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : « ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition ».

« Perspective » est employé trois ou quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans « (la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ». Affirmer d’une question qu’elle « adopte une perspective » n’a pas de sens. La « perspective » (c’est-à-dire de « l’aspect sous lequel on envisage une question ») relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans le texte par plusieurs occurrences. Dans « les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées », il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore « ampleur restreinte », « portée plus restreinte » : mais peut-on concilier ce qui est antinomique, « synthétique » et « restreinte » ? Dans « elle pourra aussi porter, selon (suivant) les spécificités du texte proposé (les particularités du texte), sur deux notions mises en perspective », l’invocation de la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire « deux notions étudiées conjointement ». On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dépourvus, d’autant plus que les « notions » dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des « notions ». L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit « poétique, comique et pathétique » n’en est pas une.

Flaubert a bien amusé ceux qui l’ont lu attentivement avec « le char de l’Etat qui navigue sur un volcan ». Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de « soumettre » dans « soumettre une épreuve à des aménagements », au sens de « aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve » est indigne de quelqu’un dont l’activité est de commenter les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien ou un scribe en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est « instruction formelle » donnée aux militaires. Faire d’une « question de vocabulaire », du type « étudiez tel ou tel mot », une « consigne » est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’EducNat que les grammairiens doivent accréditer leurs usages. « Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie ». Que veut dire « le texte livre des données » ? Seul Monsieur Homais s’exprime ainsi. « Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue » : les haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit.

« Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne ». « Conduire une étude », qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un « code » pour cela ? « La consigne identifie précisément le phénomène » est la phrase qui résume le mieux la façon haïssable dont on écrit désormais à l’Université. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas « l’épreuve épuise l’approche » ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. « Dans tous les cas (il fallait écrire « en tout cas » ou « quelle que soit la question »), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour « démarche ») stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets. « Prendre en compte » n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. « Tenir compte de » est attesté au sens de « prendre en considération », « se rendre compte de » et « rendre compte de » au sens de « s’apercevoir » et « expliquer ». Sont attestés encore « prendre à son compte quelque chose » au sens de « s’attribuer la responsabilité de » et même « prendre compte de » au sens de « tenir compte de ». Le sens de « prendre en compte les deux pôles de l’approche » est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les « deux pôles » d’une « approche » et si une « approche » est pourvue ou non d’un pôle, de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.

 

Pendant un siècle ou plus, les professeurs ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme dirait Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le « haut langage » est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes sont dites dans une belle langue, ou elles ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression orale et écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine de l’humanité. Pour eux, c’est aussi une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Un commentaire qui consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia n’a plus de validité. Il vaudrait mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour peut-être, des générations les ressusciteront.

 

14 octobre 2008

Glauque

 

 

 

 

 

 

Emprunté du latin glaucus, adjectif désignant une couleur verdâtre et attesté en français dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ce mot est enregistré tardivement dans les dictionnaires de langue française. En 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), il est défini ainsi : « qui est de couleur vert de mer, c’est-à-dire d’un vert blanchâtre ou bleuâtre ». Les académiciens jugent que son domaine d’emploi est restreint : « il s’emploie principalement en botanique », écrivent-ils, comme l’attestent les exemples « vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques, les feuilles, les fruits de certains végétaux sont couverts d’une poussière glauque qui les préserve de l’humidité ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est moins précise : « terme didactique, qui est de couleur vert de mer » (exemple : « feuilles glauques »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la couleur de la mer est mêlée à celle des feuilles : « qui est du vert blanchâtre ou bleuâtre de la mer » (exemples : « des yeux glauques, vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques »). Dans la langue moderne, l’emploi de glauque n’est plus restreint au domaine étroit de la botanique. En même temps que l’emploi s’est étendu (glauque ne désigne plus une couleur verdâtre, mais il s’applique à une atmosphère, une rue, un quartier, une pièce, un film), le sens a changé dans des proportions importantes. « Au figuré et péjoratif », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il signifie : « qui manque de netteté, de précision » et même, dans certains emplois actuels, il a le sens de sinistre ou d’inquiétant (un quartier, une rue, un immeuble glauques). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, Dictionnaire de l’Académie française) jugent que le sens figuré et péjoratif du Trésor de la langue française est, en fait, un sens étendu : « sans éclat, terne », l’illustrant de l’exemple de la « lumière glauque ». Quoi qu’il en soit, le mot prend un sens nouveau à la fin du XIXe siècle, comme l’attestent les extraits d’écrivains cités dans le Trésor de la langue française, en particulier les écrivains fin de siècle, décadents ou symbolistes, qui abusaient de l’impropriété – ce qu’ils nommaient « style artiste » ou « écriture artiste ». Ainsi cet exemple de Huysmans (1884) : « une légèreté de cervelle dont les pensées s’éclaircissaient et, d’opaques et glauques, devenaient fluides et irisées » ; ou des frères Goncourt (1870), qui ont dérivé de glauque, entendu au sens figuré, un adverbe « de manière », ayant le sens «de « de façon glauque » : « le regard du fuyard est vague, trouble, glauquement diffus ; il ne se fixe sur rien, il ne s’arrête sur rien ».

13 octobre 2008

Tollé

 

 

C’est la forme de l’ancien impératif tolez du verbe toldre, ayant le sens « d’ôter », qui continue le verbe latin tollere, impératif tolle, au sens de « prends-le », « enlève-(le) », cri que, dans le texte de la Vulgate (la première traduction par Saint Jérôme de la Bible en latin), la foule pousse pour demander à Ponce Pilate de faire mourir Jésus. De fait, tollé est attesté pour la première fois à la fin du XVe siècle dans un texte religieux, la Passion d’Auvergne. C’est dans ce sens qu’il est défini par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées à partir de 1718 (deuxième édition) : « mot latin pris de l’Évangile et qui n’est d’usage que dans cette phrase crier tollé sur quelqu’un pour dire crier afin d’exciter de l’indignation contre quelqu’un » (1762, 1798, 1832-35), faisant de tollé (dans « crier tollé ») le nom du cri poussé par la foule. En 1762 (quatrième édition), les académiciens précisent que tollé « est du langage populaire » ; en 1798 et en 1832-35, « du langage familier ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui était positiviste et agnostique et ne cachait pas ses convictions, lesquelles ne regardaient pourtant que lui, efface la référence aux Evangiles, qu’il ne pouvait pas ne pas ignorer, et, reprenant Furetière (Dictionnaire universel, 1690), il se contente de définir, lui qui est friand d’histoire, le tollé comme un « cri d’indignation » (exemple : « il s’éleva un tollé général contre l’orateur ») et de citer l’emploi retenu par les académiciens, mais sans la moindre allusion à la Vulgate : crier tollé sur quelqu’un, contre quelqu’un a pour sens « crier afin d’exciter l’indignation contre quelqu’un ». Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens reprennent une partie de la définition de Littré en y mêlant des souvenirs de la définition de leurs prédécesseurs : « mot emprunté du latin et qui sert à marquer l’indignation » (exemples : « il s’éleva contre l’orateur un tollé de toutes les parties de la salle » ; « cette opinion excita, souleva un tollé général »), mais en effaçant toute référence aux Evangiles et à la Vulgate, lesquelles sont pourtant aux fondements d’une civilisation et de sa langue.

Le mérite des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) est d’exposer, dans la définition même de tollé, l’origine de ce mot : « par allusion à la traduction latine de Jean XIX, 15 (comprendre de l’Evangile selon Saint-Jean) où les Juifs demandent à Ponce Pilate de crucifier Jésus par ce cri : tolle, tolle, crucifige eum (soit : "prends-le, prends-le, crucifie-le"). L’exemple crier tollé que les académiciens du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle jugeaient ou populaire ou familier est mentionné comme « vieux ». Le sens n’est plus assis sur la religion, mais il est tout social, comme l’expriment les mots collectif et ensemble de personnes, de la définition suivante : « cri collectif de protestation, vif sentiment d’indignation exprimé par un ensemble de personnes », et comme l’attestent les exemples qui illustrent ce sens : « tollé général », « M. de Mars m’écrivit le tollé de l’Académie française contre mon Henriette » (Michelet, Journal, 1859), « un tollé furieux éclate dans la salle ; des ricanements soufflettent l’avocat » (Martin du Gard, Jean Barois, 1913).

Le mot tollé était un cri religieux encore ou en rapport avec la religion dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) ; il n’est plus qu’un mot de l’indignation sociale des foules dans la langue moderne et dans les dictionnaires qui la décrivent.

11 octobre 2008

Crise

 

 

Ce nom, bien qu’il soit emprunté du latin, et le mot latin du grec, et qu’il ait au moins trente siècles d’existence, est en réalité un mot moderne dans tous ses emplois en politique, dans les finances, dans l’économie et le commerce, et autres domaines qui dessinent l’horizon indépassable des modernes : les clubs sportifs, le couple, les rédactions de journaux et de media, les universités, l’école, la civilisation et même la quarantaine, etc. Deux sens sont relevés dans l’article crise de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ; une dizaine dans la neuvième édition en cours de publication. En 1694, la définition est épuisée en quelques courtes lignes ; aujourd’hui, il est nécessaire de disposer d’au moins deux pages pour exposer tous les sens de ce mot.

En latin, crisis, emprunté du grec krisis, est un terme de médecine, qui, en latin comme en grec, désigne la phase grave d’une maladie. C’est dans ce sens médical que le nom crise est attesté au XIVe siècle et c’est au XVIIe siècle que ce nom commence à s’étendre à d’autres réalités que les maladies : crise, écrit Furetière dans son Dictionnaire universel, 1690, « se dit figurément en choses morales, comme dans les exemples « cette intrigue est dans sa crise » ; « ce procès est dans sa crise ». Les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) relèvent ce sens médical : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptôme, et qui donne à juger de l’événement d’une maladie » (première et quatrième éditions, 1694, 1762 : la crise annonce la maladie) ; « effort que fait la nature dans les maladies, par la sueur, les évacuations, etc. » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 : la crise est une aggravation de la maladie) ; « terme de médecine, changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorragie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « terme de médecine, moment, dans les maladies, où se produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (huitième édition, 1932-35). Dans ces mêmes éditions est relevé l’emploi figuré de crise pour désigner un moment grave : « on dit figurément qu’une affaire est dans sa crise pour dire qu’elle est sur le point d’être décidée de manière ou d’autre » (1694, 1762) ; « il se dit élégamment au figuré : les affaires sont dans leur crise » (Féraud, 1788) ; « crise se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35).

Au XVIIIe siècle, les affaires peuvent être en crise ; au XIXe siècle, siècle de l’assomption de la science, même le scientisme, dans un ciel vidé de toute transcendance, la médecine apparaît, à tort ou à raison et sans doute plus souvent à tort qu’à raison, comme la science des sciences. Les termes de médecine se nimbent alors d’une aura mystérieuse et quasiment magique. Ils peuvent alors être extraits de la médecine et désigner des réalités sociales, qui forment le nouveau sacré moderne. Crise s’étend ainsi à la politique, aux finances et au commerce, comme le note Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « figuré, moment périlleux et décisif », « une crise politique très dangereuse » ; « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie ; les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix » ; « crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé » ; « crise de la nature, nom donné aux grandes convulsions qui surviennent dans le globe terrestre » - sens que les académiciens notent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « par extension, crise se dit d’un trouble, d’un embarras momentané ; crise commerciale, industrielle, financière, monétaire ; la crise de l’industrie textile, de la métallurgie » et « au figuré, crise de doute, de désespoir ».

La consultation des dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), fait apparaitre l’extrême diversité des emplois de crise, aussi bien pour désigner une rupture, marquée par des phénomènes soudains, en médecine (« crise appendiculaire, convulsive, dentaire, gastrique, hépatique, nerveuse, d’angine de poitrine, de délire, de démence, de dépression, de douleur, d'étouffement(s), de goutte, de rhumatisme(s), d’urémie, d’estomac, de vésicule, de nerfs, cardiaque »), dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (« crise de colère, de larmes, d’abattement, de jalousie, d’attendrissement, de découragement, de dégoût de soi, de désespoir, de désolation, de fureur, de neurasthénie, de pessimisme, de rage, de sanglots, de timidité, de tristesse » ; « piquer sa crise » : les sentiments exprimés pouvant être de l’enthousiasme : « crise d’ascétisme, d’ivrognerie, de patriotisme, de travail, de chauvinisme, d’antimilitarisme »), que pour désigner des troubles, des bouleversements, des perturbations, que ce soit dans la vie d’un individu (« crise affective, intellectuelle, mystique, morale, de la trentaine, de la puberté ou de la ménopause, pré-pubertaire », etc.) ou dans l’état d’une société (« crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, universitaire, agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, du tourisme, du logement, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre », etc.). Les académiciens ont beau protester contre certains de ces emplois qu’ils jugent abusifs, en écrivant en caractères gras que « le mot crise est souvent employé abusivement » et qu’il « devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps », rien n’y fait. Que peut un dictionnaire contre ce qui le dépasse ? Déplorer ? Rien d’autre. Il n’est rien qui n’échappe à la crise, c’est-à-dire à la maladie ; donc, il n’est rien qui ne relève pas d’un traitement, qu’il soit médical, social, politique, etc. Les docteurs ès sciences sociales et économiques se pressent au chevet des crises, non pas pour les guérir, mais pour y pavaner.

08 octobre 2008

Occupation

 

 

Emprunté du latin, le nom occupation est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « ce à quoi on consacre son activité, son temps », puis au XIVe siècle de « soin, souci que l’on prend de quelque chose, peine, embarras », seul sens qui soit relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (exemples : « occupation importante, sérieuse, pénible, frivole, légère ; voilà une belle occupation pour un homme sage ; quelles sont maintenant vos occupations ?; avoir de l’occupation ; être sans occupation »). A ce sens est ajouté l’emploi suivant : « On dit aussi donner de l’occupation (à quelqu’un) pour dire causer de la peine, des affaires, de l’embarras ».

L’un des sens modernes, qui fait florès en politique et en idéologie, « action de se rendre maître militairement d’un lieu, d’un territoire, d’un pays », attesté pourtant au XVIe siècle, n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). En 1762 et en 1798, les académiciens se contentent de répéter la définition de 1694, « emploi, affaire à laquelle on est occupé », suivie de nombreux exemples, laquelle est couronnée de cet emploi juridique : « Occupation se dit aussi en termes de droit pour habitation », comme dans l’exemple : « il a été forcé de payer les loyers des lieux, à proportion du temps et de l’occupation qu’il a faite ». La sixième édition (1832-35) a été publiée quelque vingt ans après que la fureur batailleuse, dont la France a embrasé l’Europe, se fut éteinte. Mais il reste de cette fureur des traces dans la langue, la France révolutionnaire puis impériale ayant occupé militairement et politiquement quasiment tous les pays voisins et circonvoisins, et même les pays qui étaient situés loin du voisinage. A force d’occupations, la langue a entériné ce sens nouveau : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement ». Les exemples qui illustrent ce sens sont éloquents : « On a fortement réclamé contre l’occupation de ces provinces ; l’occupation de cette province par l’armée française fut un des premiers résultats de la guerre ; l’occupation de cinq places fortes par les troupes alliées fut une des conditions de l’armistice ». Un exemple couronne le tout, qui va résumer l’histoire des deux siècles qui ont suivi la Révolution. C’est armée d’occupation : « armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

Ce sens, qui est recensé en toute dernière place par les académiciens, est classé au tout début de l’article occupation du Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, comme si le mot avait basculé d’une activité bonasse à une entreprise militaire impériale : « Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien » et « terme de guerre, action de se rendre maître d’un pays, d’une place ». Le même groupe armée d’occupation est défini : c’est une armée destinée à contenir un pays vaincu ou bien, car Littré est soucieux aussi de sauver du discrédit total l’occupation des pays d’Europe par les armées napoléoniennes, « celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ». L’occupation d’un pays peut être une protection provisoire contre une occupation plus cruelle ! Il fallait y penser. Même les négationnistes ou les nostalgiques du Troisième Reich n’ont pas osé s’aventurer dans ces marécages sémantiques.

Le fait est que la France, après avoir procédé plus que de raison à l’occupation de pays étrangers, s’est retrouvée en 1940 dans la situation humiliante qu’elle avait imposée pendant un siècle et demi à des pays voisins et même très éloignés. L’histoire n’avance pas en musique vers le progrès infini ; c'est une sinistre tragédie. Les Français l’ont appris à leurs dépens entre 1940 et 1944. Pourtant, il ne semble pas qu’ils aient retenu la leçon, comme s’ils étaient incapables de tirer quelque leçon que ce soit du passé que, de toute façon, ils ont oublié, en dépit des lexicographes modernes, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française), qui écrivent le mot occupation avec un O majuscule quand ce mot désigne la période sinistre 1940-1944 : « Généralement avec une majuscule, période de la seconde guerre mondiale pendant laquelle la France a été occupée par les Allemands » (Trésor de la langue française ; exemples : « pendant l’Occupation, sous l’Occupation, le Paris de l’Occupation ») ; et « l’occupation de la France par les armées allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale ; par métonymie, avec une majuscule, l’Occupation, la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « sous l’Occupation, pendant l’Occupation »).

La majuscule n’a servi à rien, surtout pas à empêcher que soit effacé de la mémoire collective ce qu’est l’occupation d’un pays par un ou des peuple(s) étranger(s), armés ou sans armes, ou d’une université ou d’un lieu public, tous événements tenus désormais pour naturels ou allant de soi.

07 octobre 2008

Bricoler

 

 

Ce verbe, dérivé de bricole, est attesté à la fin du XVe siècle dans un sens qu’il n’a plus dans la langue moderne : c’est «aller par-ci, par-là». Au début du XVIIe siècle, est attesté l’emploi au jeu de la paume et au billard : « jouer en utilisant la bande », dont le sens « ricocher (en parlant d’une balle, d’une bille) » est une extension. Ce verbe a eu aussi d’autres sens, quand il désigne des actions peu honnêtes : « dire des mensonges » (XVIe siècle) et « manœuvrer par des moyens détournés » (XVIIe siècle). Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’il prend son sens moderne : en 1859 « exécuter de menues besognes » et en 1919 « réparer quelque chose, l’arranger ingénieusement, tant bien que mal » dans Les Croix de bois de Dorgelès.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il est défini ainsi : « faire un coup de bricole ; il est adroit à bricoler. Quand on mange quelque chose de trop chaud, on dit qu’on le fait bricoler dans la bouche ». Dans le premier exemple, il semble qu’il signifie, comme au jeu de la paume, « jouer en faisant ricocher la balle » contre le mur ou sur la galerie ; dans le second exemple, qu’il ait pour sens « faire aller et venir » (dans sa bouche), comme l’attestent les académiciens dans l’article, un peu plus long et plus précis, de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire : « jouer de bricole à la paume ou au billard ; il est adroit à bricoler. Lorsqu’un homme ayant mis dans sa bouche quelque chose de trop chaud, le fait aller de côté et d’autre, de peur de se brûler, on dit, qu’il bricole ». A ces deux sens, ils ajoutent celui qui est attesté au XVIIe siècle, à savoir « manœuvrer par des moyens détournés » : « et lorsqu’un homme ne va pas droit en besogne dans une affaire, mais qu’au contraire il biaise, on dit familièrement, qu’il bricole ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ne relève plus le sens « aller par-ci, par là ». Bricoler n’a que deux sens : « jouer de bricole à la paume ou au billard » et « au figuré, n’aller pas droit dans une affaire », sens qui sont relevés par les académiciens dans la cinquième (1798) et dans la sixième (1832-35) éditions de leur Dictionnaire. Dans cette dernière édition (1832-35), il est précisé que bricoler, au sens de « n’aller pas droit dans une affaire », jugé familier en 1762, « est peu usité ».

Bien que le sens moderne commence à être attesté au XIXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’en fait pas état, se contentant de rappeler les sens définis par les académiciens (« jouer de bricole à la paume ou au billard » et « au figuré, aller par des voies obliques »), auxquels il ajoute deux emplois particuliers : « terme de chasse, s’écarter à droite et à gauche de la piste, en parlant du chien » et « terme de manège, s’écarter adroitement pour passer entre les arbres et les buissons, en parlant du cheval », et un rappel du très ancien sens : « agiter, jeter çà et là ». C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1932-35) que le sens moderne est exposé : « (bricoler) signifie aussi, dans le langage populaire, faire toute sorte de petites besognes », comme dans cet exemple : « Cet ouvrier n'a pas de métier, il bricole par-ci, par-là ».

A la différence des dictionnaires anciens, les deux grands dictionnaires modernes que sont le Trésor de la langue française (1971-94) et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) recensent tous les emplois de ce verbe, même ceux qui sont hors d’usage, et qu’ils soient anciens (terme de chasse ou de jeu de la paume) ou modernes. De fait, l’article qui y est consacré est relativement long et touffu. Ainsi celui du Trésor de la langue française, dans lequel l’emploi intransitif (« passer d’une occupation à une autre, se livrer à toutes sortes d’activités, de métiers peu rentables » et « exécuter chez soi de petits travaux qui réclament de l’ingéniosité et de l’habileté manuelle ») est distingué de l’emploi transitif (« arranger, réparer, fabriquer en amateur », bricoler une installation, des cuillers, un moteur, un meuble ancien ») et dans lequel les emplois anciens sont aussi mentionnés : celui du billard, du jeu de la paume, de la chasse en parlant d’un chien qui ne retrouve pas la piste de l’animal qu’il chasse, aller de côté et d’autre »), du manège, ainsi que le sens de « ruser, manœuvrer sournoisement », mentionné comme vieux. Ces sens sont complétés dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours) par celui-ci : « à la pêche, fixer comme appât à une bricole : bricoler un petit poisson ». Il est rare qu’un verbe français ait l’honneur d’articles aussi complets, comme si les lexicographes étaient, avec ce que ce verbe désigne, dans leur élément.

 

06 octobre 2008

Bricolage

Le nom bricolage, dérivé du verbe bricoler, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1927, chez Duhamel, dans le Journal de Salavin. Il est relevé dans les dictionnaires actuels avec deux sens : « action de bricoler », c’est-à-dire de « se livrer à des travaux manuels accomplis chez soi comme distraction ou par économie » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou « travail d’installation, de réparation exécuté sans faire appel à un professionnel, ou dont la qualité est médiocre » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édiction, en cours de publication) ; et « par extension, familier et péjoratif », précisent les académiciens, « travail occasionnel, mal rémunéré » ou « travail d’amateur intermittent et d’une technicité sans garantie » et « mauvais travail » (Trésor de la langue française). Bricolage est un mot de ce que les sociologues nomment civilisation des loisirs. Pour faire soi-même ce qu'un artisan est formé pour faire, il faut du temps libre. Les premiers balbutiements de cette "civilisation des loisirs" seraient observés après la seconde guerre mondiale. Dans ce cas précis, le mot a été formé avant que n'apparaisse la chose  dont il est le signe ou l'indice ou la marque. Il arrive donc parfois que la langue soit prémonitoire et qu'elle anticipe de quelques décennies sur le réel.   

Aucun de ces lexicographes ne relève le sens positif, et digne d’admiration, dans lequel Lévi-Strauss emploie le nom bricolage dans la Pensée sauvage et dans des articles recueillis dans Anthropologie structurale. Pour ce grand savant, le bricolage est la science expérimentale des peuples primitifs ou sauvages ou premiers, aussi bien d’Afrique que d’Amérique ou d’Océanie, c’est-à-dire un ensemble d’observations répétées portant sur les propriétés des végétaux ou des animaux et qui sont organisées en savoir. Ce n’est pas l’antonyme de science, mais il y est parallèle. Il est aux peuples « premiers » ce que la science est aux peuples seconds. Les uns bricolent leurs connaissances ; les autres les prouvent. Les premiers sont des scientifiques du dimanche ; les seconds des six autres jours de la semaine.

05 octobre 2008

Insinuation

 

En latin, insinuatio, dont est emprunté insinuation, est un terme de rhétorique qui désigne un « exorde insinuant » et un terme de droit qui désigne un « rapport » ou « une notification ». C’est comme terme juridique qu’insinuation est attesté au début du XIVe siècle : c’est une « notification » ou « l’enregistrement d’un acte ». Ce sens est relevé dans toutes les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 (première édition) : « insinuation signifie aussi enregistrement d’une donation ou de quelque autre acte public », de sorte qu’existe dans tout parlement ou tribunal un greffe des insinuations ; en 1762 et 1798 (quatrième et cinquième éditions) : « enregistrement sur un registre public des dispositions qui doivent être rendues publiques » (exemples : « l’insinuation d’un acte ; le greffe des insinuations »). Les événements qui ont bouleversé la France entre 1789 et 1815 ont aussi bouleversé la langue, non seulement celle du droit, mais aussi la langue commune. Insinuation n’est plus qu’un terme de l’ancien droit, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Insinuation s’est dit autrefois, en termes de pratique, de l’enregistrement des actes qui doivent être rendus publics » (exemples : « l’insinuation d’un acte de donation, d’un testament ; droit d’insinuation ; le greffe des insinuations »). Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) consacrent un article exhaustif et détaillé à l’insinuation (« enregistrement ou transcription qui se fait dans un registre public destiné à cet usage, des actes qui doivent être rendus publics, afin d’éviter toute surprise au préjudice de ceux qui n’auraient pas connaissance de ces actes »), à l’histoire de cette pratique (« la première origine de l’insinuation vient des Romains ; les gouverneurs des provinces avoient chacun près d’eux un scribe appelé ab actis seu actuarius, qui ressemblait beaucoup à nos greffiers des insinuations ; sa fonction était de recevoir les actes de juridiction volontaire, tels que les émancipations, adoptions, manumissions et notamment les contrats et testaments qu’on voulait insinuer et publier ») et aux différentes formes qu’elle prend : « insinuations des donations, insinuations ecclésiastiques, insinuations laïques, insinuation des substitutions », toutes pratiques, lois et jurisprudences que la Révolution a rendues caduques, en même temps que le nom qui les désigne : « ancien terme de pratique », indique Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et « terme de droit ancien », précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, qui le définissent, partiellement si on rapporte leur définition à celle de L’Encyclopédie, ainsi : « inscription d’un acte privé sur un registre public ») et les académiciens : « droit ancien, inscription d’un acte sur un registre, qui lui conférait son caractère authentique » (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication), qui illustrent ce sens disparu de l’exemple : « l’insinuation d'une donation ».

Le sens latin propre à la rhétorique est attesté au début du XVIIe siècle, pour désigner ce qui est nommé aussi d’un terme latin captatio benevolentiae, à savoir « s’assurer la bienveillance de son auditoire » : « action par laquelle on insinue quelque chose ; en rhétorique on appelle insinuation certaine partie du discours par laquelle on s’insinue doucement dans la bienveillance des auditeurs » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) et « adresse dans le style, dans l’élocution, par laquelle on insinue quelque chose ; ainsi en rhétorique on appelle Insinuation ce qu’on dit dans un discours pour s’insinuer dans la bienveillance des auditeurs » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Dans cette sixième édition (1832-35 ; même définition en 1932-35), est relevé pour la première fois le sens que prend insinuation dans la langue des modernes : « Il se dit également de tout discours par lequel, sans énoncer positivement une chose, on la donne à entendre, ou on prépare l’esprit à la recevoir ». Les exemples qui illustrent ce sens sont tous défavorables. Ce qui est insinué, ce n’est jamais quelque chose de franc ou d’honnête, le but étant de nuire à autrui : « une insinuation adroite, légère, perfide ; il est quelquefois plus difficile de se défendre contre une insinuation maligne que contre une accusation ouverte ». C’est dans ce sens que le cardinal de Retz emploie ce nom : « adresse dans le langage, les manières par laquelle on s’insinue auprès de quelqu’un » (Mémoires, 1679). Pour Littré (1863-77), l’insinuation est une habileté : « adresse dans le langage par laquelle on insinue quelque chose » ou « adresse de manière, de langage, par laquelle on s’insinue auprès de quelqu’un, on capte sa faveur », comme dans cet extrait de Marmontel : « Le bien qu’on disait de quelqu’un était altéré par des insinuations adroites et perfides ». Chez les modernes, le mot prend un sens péjoratif pour désigner, « par métonymie », « ce que l’on donne à entendre sans l’exprimer ouvertement » (Trésor de la langue française) et « manière adroite par laquelle, sans énoncer positivement une chose, on la donne à entendre, ou on prépare l’esprit à la recevoir ; par métonymie, ce qui est ainsi suggéré, donné à entendre » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Dans ces deux dictionnaires, l’insinuation est qualifiée de perfide, malveillante, calomnieuse, mensongère, honteuse, caressante. Ce qui était dans le droit ancien l’enregistrement public d’un acte privé et dans la rhétorique classique l’exorde bienveillant d’un discours est devenu dans la langue des modernes la réalisation d’une stratégie dissimulée ayant pour objectif de nuire à autrui ou de porter atteinte à son honneur. Si la langue est le reflet de la réalité et comme l’impensé des hommes, il y a là de quoi s’inquiéter de la nature réelle de la société qui est la nôtre.

04 octobre 2008

Récession

 

 

En latin, recessio désigne un mouvement : c’est « l’action de s’éloigner » par « une marche en arrière ». Le nom récession qui en est emprunté est attesté en 1864 dans un compte rendu de l’Académie des sciences. C’est donc un terme moderne, bien que le sens soit proche de ce qu’il est en latin : « que la disparition du renne de notre Europe tempérée soit le résultat de l’extinction régionale de cette espèce, ou bien de son refoulement par le développement progressif des sociétés humaines, ou bien encore, si l’on veut, de la récession graduelle et spontanée par suite de changement dans les conditions climatériques ». Littré le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme « l’action de se retirer », qu’il illustre de cet extrait de l’Académie des sciences, mais les académiciens ne le relèvent ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire. C’est donc un mot savant. En astronomie, c’est « l’éloignement progressif des galaxies les unes des autres » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; dans les sciences naturelles et en géologie, c’est la « décroissance du débit d’une source » ou la « rétraction des glaciers se traduisant par une diminution de la surface qu’ils recouvrent » (Trésor de la langue française). Mais ce qui fait le succès de récession, c’est son emploi dans un nouveau sens par les économistes à l’imitation, dans les années 1950, du jargon des économistes et financiers anglo-américains, où il a pour sens « slackening of business and industrial activity » (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). L’exemple qui illustre ce sens anglais dit éloquemment ce qu’est une récession : « the recession caused a lot of unemployment ». Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « ralentissement de l’activité économique d’un pays, caractérisé par une diminution de l’investissement et une augmentation du chômage, mais n’affectant pas nécessairement le mouvement des prix » (Trésor de la langue française). On conçoit donc qu’aujourd’hui ceux qui exercent le pouvoir aient le sentiment de marcher sur des œufs quand ils doivent employer un mot aussi sinistre. Pourtant, de bonnes fées se sont penchées sur son berceau : la science, l’économie, l’anglais des Etats-Unis. Avec comme parrains et marraines les media, la presse, l’université, l’école, les discours branchés, récession ne pouvait connaître rien d’autre que le triomphe qui est annoncé dans les semaines qui viennent.