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02 novembre 2008

Unanimité

 

 

 

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie sur son trône. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) vendent la mèche. L’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes contre nos hommes d’État politiques ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis avec arrogance comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent fait d’eux le seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

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