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03 novembre 2008

Fonctionnaire

 

Voilà un mot récent qui condense en lui, et dans l’évolution sémantique qui se donne à lire « à livre ouvert » dans les dictionnaires, toute l’essence de la religion sociale qui façonne la France moderne. Fonctionnaire, dérivé de fonction, auquel a été ajouté le suffixe –aire, est de formation française : il n’a rien de latin, ni de patoisant, ni de grec. Il est attesté pour la première fois en 1770, alors que s’esquissent les grandes lignes de la religion sociale moderne, sous la plume du physiocrate Turgot, lequel préfigure les énarques et hauts fonctionnaires, experts en toutes choses. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), l’édition publiée pendant la Révolution française, alors que se met en place l’Etat moderne, qui a besoin de fonctionnaires pour le servir. Le sens est expédié en un court fragment de phrase : « celui ou celle qui remplit une fonction », définition sommaire qui est répétée telle quelle dans la sixième édition (1832-35) de ce même dictionnaire et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « celui ou celle qui remplit une fonction », comme si ces lexicographes étaient incapables de se représenter ce que sont les fonctionnaires. La définition première n’est illustrée d’aucun exemple ; dans la sixième édition et chez Littré, la définition est suivie des deux mêmes exemples : « un fonctionnaire public » (comme s’il y avait des fonctionnaires privés) et « les hauts fonctionnaires ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), précisent la définition : « celui, celle qui remplit une fonction de l’État ». L’ironie de la chose est qu’au moment où la précision « de l’Etat » est apportée, se développe la fonction publique municipale et locale, qui n’est pas de l’Etat.

Certes, le mot est récent, mais la chose qu’il désigne (en l’occurrence, la « chose » est une personne) est ancienne. Celui (ou celle) qui est nommé fonctionnaire dans l’Etat moderne, dont la Révolution a accouché, était nommé officier dans la France de l’Ancien régime : non pas celui qui remplit un office ou une charge ou un emploi, mais qui a cet office, cette charge, cet emploi : a au sens de « possède » ou « d’en est le propriétaire ». Les offices, tous ou quasiment tous payants, étaient innombrables : connétable, chancelier, maréchal de France, de la Maison du Roy, grand maître, grand aumônier, etc., de judicature, de président, de conseiller, etc., de finances, de trésorier de France, de contrôleur, d’élu, etc., de ville, etc. (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). L’office était « héréditaire », donc transmissible aux descendants, et « vénal » : il pouvait être acheté ou vendu. Il y avait des officiers du Roi, de guerre, du parlement, du seigneur, de l’évêque, de ville, de justice, de la couronne, de grands et de petits officiers, des officiers généraux et des subalternes, etc. La Révolution ayant mis fin à la vénalité des offices, elle a transformé les officiers en fonctionnaires et, de peur de les aliéner, elle leur a assuré des pensions importantes, qu’elle a fait payer par l’impôt, les fonctionnaires étant inscrits, au moment où ils cessent leur activité, dans le grand livre de la dette, l’Etat, c’est-à-dire tous les contribuables, étant leur débiteur.

 

Au milieu du XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient guère nombreux : à peine plus de 40000 personnes. Aussi Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), a-t-il donné de ce mot une définition (« celui qui remplit une fonction ») quelque peu étique, sans doute en proportion du petit nombre de fonctionnaires. Un siècle plus tard, l’article fonctionnaire du Trésor de la langue française (1971-94) occupe les deux colonnes d’une grande et large page, soit de vingt à trente fois plus de lignes que dans le Littré ; et surtout en un siècle, la définition s’est enrichie de nouveaux sens. Dans le « droit administratif », c’est un « agent de l’État ou d’une autre personne morale de droit public, nommé dans un emploi permanent et titularisé dans un grade de la hiérarchie des cadres d’une administration ». Les synonymes, éloquents et sans doute inutilement insolents (« péjoratifs », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française), en sont budgétivore et rond-de-cuir. Même les comédiens sont fonctionnaires : « Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement (à la Comédie française) l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif » (1899). La prolifération des fonctionnaires suscite dès qu’elle est avérée (dernier quart du XIXe siècle) la verve des ironistes qui caricaturent ce nouveau type humain, modèle et parangon de la grande religion sociale moderne : « un fonctionnaire à barbiche, à binocle, à parapluie, à chapeau melon » ; « un petit homme insignifiant d’apparence, quelque chose comme un fonctionnaire » (Green, 1960). Les qualificatifs sont innombrables, comme les personnes : « bas, haut, humble, petit, subalterne, supérieur, civil, militaire, public » ; les compléments aussi : « de l’état-civil, de l’impôt, du gouvernement, de la police, du régime ». Bien entendu, les fonctionnaires ont « carrière, corps, statut » et les inévitables « syndicats ».

Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend à d’autres personnes que les agents de l’Etat ou de tout autre service public. C’est tout « individu investi d’une fonction », comme dans cet extrait de Proudhon (1840) : « en un mot, si la fonction appelle le fonctionnaire, c’est que dans la réalité le fonctionnaire existe avant la fonction ». Même le clergé, selon Comte (Philosophie positiviste, 1839-42) est composé de fonctionnaires : « Le clergé n’avait alors d’autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires ». Tout « individu responsable des formalités de quelque chose » peut être dit fonctionnaire, même celui « qui a la prétention d’administrer et de régir des activités libres ».

Un mot qui est chargé d’autant de valeurs positives ne pouvait pas ne pas servir de base à de nombreux dérivés : fonctionnariat profession de fonctionnaire ») ; fonctionnariser (« donner le statut de fonctionnaire au personnel d’un organisme » - l’essence même de l’Etat moderne en France - et « introduire dans un organisme des méthodes de travail des administrations publiques » - ce qui est une façon de le saborder) ; fonctionnarisation (« action de fonctionnariser, mesure consistant à fonctionnariser une profession ») ; fonctionnarisme (« état, profession de fonctionnaire » et, « péjoratif, abus à la fois dans le nombre des fonctionnaires de l’État et dans leurs méthodes paralysantes d’administration et de gestion »), comme dans cet extrait éloquent d’Anatole France, qui est pourtant l’un des théologiens de la religion sociale moderne : « un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine » (L’Orme du mail).

Pourtant, l’article fonctionnaire de la neuvième édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française va plus loin que celui du Trésor de la langue française (1971-94), antérieur d’à peine trente ans (mais en trente ans, le nombre des fonctionnaires a dû croître d’au moins un million), dans la description de la fonctionnarisation de la société française : « agent de la fonction publique titularisé dans un grade de la hiérarchie et nommé dans un emploi permanent ». Les différents types de fonctionnaires illustrent ce phénomène de la fonctionnarisation sinon d’un pays, du moins d’une société : « fonctionnaire de l’État, municipal, départemental, régional, fonctionnaires d’autorité (les préfets), haut fonctionnaire, fonctionnaire international ». On en saurait mieux conclure l’étude du sens de fonctionnaire et des avatars de ce mot.

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